CHAPITRE CLVIII
Ckapître dctckoMi.
Dès ce moment on doit me considérer comme l'hérilierapparent de la famille Shanily,et c'est proprement ici que commence l'histuirc de ma vie et de mes opinions.Malgré toute ma diligence et mon empressement, je n'ai fait encore que pn-parcr le terrain sur lequel doit s'élever l'édifice; et je prévois que l'édifice qui s'élèvera sera tel, que, depuis Adam , on n'en a jamais conçu ni exécuté un pareil.
Je veux reprendre haleine avant de commencer; et dans cinq minutes je jette ma plume au feu , et avec elle la petite goutte d'ener»! épaisse qui est restée au fond du cornet. Mais dans ces cinq minutes j'ai.dix choses à faire. J'ai une chose à nommer, une chose à regretter, une à espérer, une à promettre, une à faire craindre; j'ai une chose â supposer, une chose à déclarer, une à cacher, une à choisir et une à demander. Ce chapitre, donc, je le nomme le chapitre des choses ; et mon prochain chapitre , si je vis, sera mon chapitre sur les moustaches , afin de garder une sorte de liaison dans mes ouvrages.
Et premièrement la chose que je regrette, c'est d'avoir été tellement pressé par la foule des événemens qui se sont trouvés devant moi, qu'il m'a été impossible, malgré tout le désir que j'en avais, de faire entrer dans cette partie de mon ouvrage les campagnes, et surtout les amours de mon oncle Tobie.
L'hisloire'en est si originale , si eervantique, que si je puis parvenir à lui faire opérer sur les autres cervelles les mêmes elfets qu'elle produit sur la mienne, je réponds que, pour cela seul, mon livre fera son chemin dans le monde, beaucoup mieux que son maître ne Ta jamais fait. O Tristram , Tristram ! quel moment fortuné ! amène-lc seulement ; et la réputation qui t'attend comme auteur, effarera tous les malheurs que tu as éprouvés comme homme ; et tu triompheras d'un côté, si tu peux perdre de l'autre le souvenir et le sentiment de tes chagrins passés.
Ne soyez pas surpris de l'impatience que je témoigne pour arriver à ces amours. C'est le morceau le plus exquis de toute mon histoire. Et quand j'y serai parvenu, je serai peu délicat sur le choix des mots , et je m'embarrasserai peu des oreilles chatouilleuses qui pourraient s’en offenser. C'est la chose que j'avais à (/cc/urcr. Mais jamais je n'aurai fini en cinq minutes! !.a chose que j'eipère, mylords et messieurs, c’est que vous voudrez bien ne pas vous en choquer : autrement, je pourrais bien vous donner de quoi vous choquertoutdehon. L'histoire de ma Jenny, par exemple. Mais qii'esl-ce que ma Jenny, et qu'est-ce qtie le bon et le mauvais côté d'une femme'? C'est la chose que je veux cacher. Je vous le dirai dans le chapitre qui suivra celui des boutonnières, et pas une ligne plus tôt.
Maintenant, madame, la chose que j'ai à vous demander, c’est comment va votre migraine? mais ne me répondez point. Je suis sûr qu’elle est passée, et quant à votre santé, je sais qu'elle est beaucoup meilleure. On a beau dire, le vrai Shandéisnie dilate le cœur et les poumons; il facilite la circulation du sang et de tous les autres fitiides, et fait mouvoir joyeusement et long-temps tous les ressorts de la vie.
SiTon me donnait, comme àSancho-Pança, un royaume à choisir, je ne chercherais ni la gloire ni les richesses ; je demanderais un royaume où Ton rit du matin au soir. Les passions bilieuses et mélancoliques , par le désordre qu'elles apportent dans le sang et dans les humeurs, sont ordinairement aussi contraires au corps politique qu’au corps
TRISTRAU SHAfCDY.
Iiumain. Mais comnu! riiabitiule Je la vertu peut seule les coiilenir et les vaincre : « Sci- € gneur! dirais-je à Dieu, faites que mes su- • jets soient toujours aussi sages qu'ils sont : gais : et alors ils seront le peuple le plus t heureux, cl moi le plus heureux monarque « de la terre.»