CHAPITRE CLIX
Pr<anbiü«.
Sans ces deux vigoureux petits bidets, montés par ce fou de postillon qui me mena de Stilton à Stamford , l'idée ne m'en serait jamais venue. Nous allions comme le vent. 11 y avait une côte de tro'is milles et demi : nous touchions à peine la terre. C'était le mouvement le plus rapide, le plus impétueux! il se communiquait à ma cervelle. Mou cœur même y participait.
Tant de force et de vitesse dans deux petites haridelles , confondait tous les calculs de ma raison et de ma géométrie.
« Par le grand Dieu du jour ! • m'écriai-je, en regardant le soleil et lui tendant les bras, par la portière de ma chaise , « je fais vœu ,
• en rentrant chez moi , de brûler tous mes i livres , et de jeter la clef de mon cabinet « d'étude à quatre-vingt-dix pieds sous terre,
• dans le puits qui est derrière ma maison.»
l.e coche de Londres me confirma dans cette résolution. Il suivait le même chemin que nous, avançant à peine, et lourdement traîné par huit colosses qui le guindaient à pas lents au haut de la cûte. 11 se traînait sur notre piste , et nous étions di'-jà bien loin. « Oui, je les brûlerai, m'écriai-je, je brûlerai » jus<]u'au dernier volume. Suivra le chemin < battu qui voudra; je veux ou me frayer « une nouvelle iviute , ou me tenir Iran- 1 quille. >
La plupart de nos auteurs ressemblent trop au coche de Londres.
Dites-moi, messieurs, compterons-nqps toqjours la quantité pour tout , et la qualité pour rien ?
Ferons-nous toujours de nouveaux livres»
comnje les apothicaires font denouvclles dr Cr gués avec d'autres drogues toutes faites'?
Ne ferons-nous jamais que nous trainei sur la même p'iste, toujours au même pas?
Passerons-nous éternellement notre vie à montrer les reliques des savans , comme les moines montrent les reliques des saints, sans pouvoir en obtenir un seul miracle?
Comment se fait-il que l'homme dont la pensée s'élance jusque dans les deux, l'homme, la plus belle, la plus excellente et la plus noble des créatures, le miracle de la nature, comme l'appelle Zoroastre ( dans son livre sur la nature de l'ame), le miroir de la pn*sence divine, selon saint Chrysostûme, Pimage de Dieu, suivant Moïse , le rayon de la divinité , comme dit Platon , la merveille des merveilles , suivant Aristote , comment, dis-je , se fait-il que l'homme se dégrade ainsi lui-même, en se vouant a une imitation servile ?
U imilatorcs ! dit Horace. ..mais je ne m'abaisserai point aux mêmes invectives que lui. Tout ce que je demanderai û Dieu, si cela peut se désirer sans péché, c'est que tout imitateur ou plagiaire anglais, français ou irlandais , fût puni par le farcin , et renfermé dans un hûpital assez vaste pour les contenir tous. C’est ce qui me conduit à l’affaire des moustaches ; mais par quelle succession d'idées? en bonne foi, croyez-vous que je le sache?
> Sar Ici nKHuUcbes.
De quoi diantre me suis-je avisé? Quelle promesse étourdie! Un chapitre sur les moustaches ! le public ne le supportera jamais. C'est un public délicat. Mais je n'avais jamais lu le fragment que voici; je ne le croyais pas aussi scabreux : autrement, aussi sûrement que des nez sont des nez , et que des moustaches sont des moustaches , j’aurais louvoyé de manière à ne pas rencontrer ce dangereux chapitre.
Frafmeot.
I Je crois que vous dormez
TniSTRAM SIIANOY.
c un peu , ma belle tlamc, > ilil le vieux );eDlilliomme.en lui serrant doucement la main, comme il prononçait le motinoiulacAc. f Chan- I gérons-nous de sujet? — Gardez-vous-cn I bien , dit la vieille dame. Je vous écoule f avec le plus grand plaisir. i Alors, se ptmcliant en arriére sur sa chaise , la tête appuyée sur le dossier, portant en mémo temps ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir de gaze sur son visage, elle le pria de continuer. Le vieux gentilhomme continua ainsi :
— Des motulacha .'s’écria la reine de Navarre, en laissant tomber sa pelote de nœuds.
— Oui, madame, des mouslaehct, dit la Foiteuse, en ramassant respectueusement les nœuds de la reine.
La voix de la Fotteuse était naturellement douce et moelleuse, mais cependant distincte et articulée; et chaque lettre du mot motulaches avait frappé directement l’oreille de la reine de Navarre. — lUoutiaches! s’écria encore la reine, pouvant d’autant moins se persuader d’avoir bien entendu, qu’il s’agissait d’un de scs pages qu’elle voyait tous les jours.
— Mouitacha, répéta la Fotieiuc une troi-
sième fois. J’ose assurer votre majesté, continua la fdle d’honneur, en prenant vivement l’intérét du page, que dans toute la Navarre il n’y a pas aujourd'hui un cavalier qui possède une aussi belle paire — De quoi ?
s’écria Marguerite en souriant. — De mouttacka, dit la Foueute avec une modestie infinie.
Le mot tint bon, malgré l’usage indiscret que la Fotieuse venait d’en faire ; et on continua de s’en servir dans la meilleure compagnie du petit royaume de Navarre.
La Foueute l’avait déjà prononcé, nonseulement devant la reine, mais en plusieurs autres occasions à la cour , et toujours avec un accent qui renfermait quelque chose de mystérieux. Ce genre devait parfaitement réussir à la cour de Marguerite, qui, dans ce temps-là, était, comme on sait, un mélange de galanterie et de dévotion. Le mot niouslaclict lit donc une espèce de fortune, ou du inoins il gagna justement autant qu’il perdit. Le clergé fut pour lui , les laïques contre , et les femmes... se partagèrent.
Il y avait dans ce temps-là à la cour de Navarre un jeune marquis de Croix, officier des gardes de la reine , qui , par sa mine , sa taille Pt sa tournure, se faisait remarquer des filles d'honneur, et attirait leur attention vers la terrasse, devant I4 porte du palais où la garde se montait.
Madame rie Bcauuière fut la première qui en devint éprise. La Ballarelle suivit.C'était le plus beau temps pour faire famour, dont on ait gardé le souvenir en Navarre. Le jeune rie Croix faisait toutes les comiuêtes qu'il voulait. Il fit tourner successivement la tète à la Gugot, à la Slaronnetle , à la Sabalière , à toutes eu un mut , excepte à la Iteùonn et à la Foueute. Celles-ci savaient à quoi s’cii tenir sur son compte. De Croix avait donne mince opinion de lui à la lîcbourt dans une occasion essentielle ; et la lieôourt avait tout dit à la Foueute , dont elle était l’amie iiisi'parable.
La reine de Navarre était assise un soir avec ses dames à une fenêtre qui faisait face à la porte du palais, comme rie Croix traversait la cour. — Qu’il est beau I dit la Beauttière. — Qu’il a bon air ! dit la Ballarelle. — Qu’il est bien fait! dit la Guyot. — Montrezmoi,ditla Maronnelte, un officier de la garde à cheval qui ait deux jambes comme celleslà! — Ou qui s’en serve si bien ! dit la Sabalière. — Mais il n’a pas de niousIacAcs .' s’écria la Foueute. — Oli ! pas f apparence, dit la Bcbourt.
La reine s'en alla droit à son oratoire, pour méditersur ce texte. Elle y réva tout le long de la galerie. Aue Maria , dit-elle en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut dire la Foueute avec ses rnousiachet ?
'foutes les filles d’honneur se retirèrent à l’instant dans leurs chambres. Des moutlachet .’ dirent-elles en elles-mêmes, en fermant leur porte au verrou.
Madame rie Carnavalet prit son chapelet . On ne f aurait pas soupçonné sous son grand capuchon. De saint Antoine à sainte Ursule, il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui n’eût des moutiachet. Saint François, saint Dominique, saint Benoit, saint Biasile, sainte Brigitte, tous avaient des moutiachet.
Madame rie Beauttière brouilla tontes scs
TIUSTHAH SUAMIT.
idées à furce de comnieulaires. Elle monUi sur son pulcfrui, et se lit suivre pur son page.
Un régiment vint à défiler
Madame lie lieaussière |>assa son clicmin . t Un deuier, un seul denier! cria l’ordre I de la Merci ; secourez ces pauvres captifs, € qui gémissent loin de vous, et qui tournent f les yeux vers le ciel et vers vous, pour obt tenir leur rachat. >
Madame île lieaussière passa son chemin, t Ayez pitié du malheureux , ma bonne f dame, dit un vieillard vénérable à cheveux « blancs, tenant dans ses mains desséchées
• une petite lasse de bois cerclée de fer; je
• demande pour l’infortuné , pour une pri-
< son, pour un hOpilal. Mu bonne et chari- € table princesse , c’est pour un vieillard,
• pour des noyés, pour desbrùlé». J’appelle
< Dieu et tousses anges à témoins. C’est pour f couvrir celui qui est nu, |)uur soulager
< celui qui est malade et allligé. >
Madame de Beaiissière |>assa son chemin. Un p.areul dans la misère se prosterna jusqu’à terre.
Madame de Beaussière passa son chemin.
Il courut tête nue à côté du palefroi , en la priant, en la conjurant par les premiers liens de l’amitié, de l’alliance, de la parenté : I Ma cousine ! ma soeur ! ma tante ! ma mère !
< au nom de la vertu ! pour l’amour de vous I
< pour l’amour de moi ! pour l’amour de Jé-
• siis-Chrisl! souvenez-vous de moi, ayez
< pitié de moi ! »
Madame de Beaussière passa son chemin.
Elle s’an'èla à la fin. — Prenez mes moustaches, dit-elle à son page. Le page prit son indefroi. Elle mit pied à terre sur la terrasse.
Quand la cour fut rassemblée le soir, ce lut à qui parlerait, ou plutôt à qui ne parlerait pas des moustaches. La Bosseuse tira une aiguille de sa tète, et se mit à dessiner le contour d’une |MUitc moustache sur un côté de sa lèvre supérieure , et remit l’aiguille à la Beiours. La Bebours secoua la té te. Madame de Carnavalet soupira: c’était elle qui avait donné des moustaches à sainte brigitle.
Madame lie ilcauisici'c toussa trois fois dans son manchon. La Cuijol sourit. — Ei! dit niailame de Beaussière. La reine de Navafi e comprit enfiu l’énignie, et passa son doigt
sur ses yeux, avec un geste qui voulait dire : je vous entends bien.
I Etqu’entendail-ellc?ditla vieille dame, € en soulevant sa gaze, et regardant le vieux f Gentilhomme. •
• — Ce c]ue vous entendez vous-méme, ré- • pondit le vieux gentilhomme ; > et il continua de lire.
— Toutes ces conversations, loin d’être favorables au mut moustaches, préparaient sa ruine. La Bosseuse lui avait porté le premier coup; il s’clait pourtant soutenu, et pendant quelques mois il fit une assez belle résistance ; mais, au bout de ce terme, le jeune marquis de Croix ayant été forcé de quitter la Navarre, faute de moustaches, le mol devint bientôt indécent, et ne tarda pas à être entièrement hors d’usage.
Les meilleurs termes du meilleur langage delà meilleure compagnie peuvent être exposés à la même disgrâce. 11 ne làul qu'un esprit mal fuit pour exciter tous les esprits. Le curé d'Estelle écrivit dans le temps un gros livre sur les équivoques, afin de prémunir les Navarrois contre leur danger.
< Tout le monde ne sait-il pas, dit le curé I d’Estelle à la fin de son ouvrage, qite les
< nez ont éprouvé, il y a quelques siècles ,
< dans la plus grande partie de l’Europe, le t même sort que les moustaches éprouvent € aujourd’hui dans le royaume de Navarre? c Le mal, à la vérité, ne s’étendit pas alors I plus loin. Mais les orâ/lcs n’ont-clles pas t couru depuis le même risque ? Vingt autres c mots différens, les hauts-de-chausse, les/ît chus, les boutonnières, le nom même qu’on
< donne à nos chevaux de poste ne sont-ils
< pas encore au moment de leur ruine? La
< chasteté, par sa nature, la plus douce des
< vertus, la chasteté, si vous lui laissez une f liberté absolue, deviendra la plus tyranni-
< que des passions.
< Que vos cœurs cessenld’ être corrompu,';, « s’écriait le curé d’Estelle; et vos oreilles € ne trouveront plus d’expressions indècen- « lt‘S. >
THISTRAII SHANDT.
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