CHAPITRE CLIV
Parallclc 4e Ueas oraleari,
A proprement parler, l’intéi-icur de notre bmille était une machine simple et composée
d'un petit nombre de roues. Mais ces roues étaient mises en mouvement par tant de ressorts différens ; elles agissaient l'une sur l'autre avec une telle variété de principes et d’impulsions étranges, que la machine, quoique simple, avait tout l’honneur et même les avantages d’une machine compliquée. On pouvait y remarquer presque autant de mouvemens particuliers que dans la mécanique intérieure d'une pendule à secondes.
Parmi ces roouvemens il y en avait un, et c'est celui dont je parle, qui peut-être n’était pas, à tout prendre, aussi singulier que beaucoup d'autres, mais dont l’effet était tel, qu’il ne pouvait se passer dans le salon aucune motion, querelle, harangue, dialogue, projet ou dissertation , que sur-le-champ il n’y en eût la copie, le pendant, b parodie, dans la cuisine.
Pour entendre ceci, il faut savoirqne toutes les fois que quelque message extraordinaire ou quelque lettre arrivait au salon, ou que l’entrée d’un domestique semblait interrompre la conversation, et qu’on avait l’air d’attendre qu’il fût sorti pour la continuer, nu que l’on apercevait quelque apparence de nuage sur le frontde mon père ou dema mère; enffn, dès que l'on supposait que l'affaire qui se traitait dans le salon, valait la peine qu'on l’écoutàt, la règle était de ne pas fermer entièrement la porte, et de la laisser tant soit peu entr’ouverte , de trois ou quatre lignes seulement, précisément comme ma mère la trouva en passant dans le corridor. Le mauvais état des gonds (état auquel on se donnait bien garde de remédier) servait de prétexte et d'excuse à cette manoeuvre , laquelle se répétait aussi souvent qu'il était néces-sairc. On laissait donc un passage , non pas aussi large à la vérité que celui des Dardanelles, mais suffisant pour qu’on pût apprendre par ce moyen tout ce qu’il était intéressant de savoir , et éviter par-là à mon père l'embarras de gouverner lui-même sa maison.
Ma mère en profita dans celte occasion. Obadiah en avait fait autant , après avoir laissé sur la table la lettre qui npporüiit la nouvelle de la mort de mon frère. De sorte qu'avant que mon père fût revenu de sa surprise , et eût commencé sa harangue , Trim ,
TRISTRAH SMANDT.
lU'bout dans la cuisine , s'était mis à pérorer sur le même sujet.
Il y a tel curieux , de ceux qui aiment à observer la nature, qui, s'il eût eu eu sa possession toutes les richesses de Job, en aurait donné la moitié avec plaisir, pour entendre le caporal Trim et mon père, deux orateurs si opposés par la nature et leur éducation , haranguer sur la même tombe.
Mon père, homme prodigieusement instruit, à l'aide d'une mémoire sAre et d'une lecture immense, à qui tous les grands philosophes de l'antiquité étaient familiers , citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète ;
Le caporal, avec rien, ne se souvenant de rien, n'ayant rien lu que son livre de revue, et n'ayant de grands noms à citer que ceux qui étaient contenus dans le contrÂle de sa compagnie.
L'un , procédant de période en période , par métaphore et par allusion , et frappant l'imagination de l'auditeur, comme doit faire tout bon onucur, par l'agrément et les chai^ mes de scs peintures et de ses images;
L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore ni allusion, sans aucune ressource de l'art, instruit par la nature, conduit par la nature, allant droit devant lui comme la nature le menait; et la nature le menait au cœur. O Triml si le ciel eût voulu que tu
eusses un meilleur historien s'il l'eût
voulu... ton historien aurait roulé carrosse.