CHAPITRE CLXV
‘nim moBle es cktire .
— Notre jeune maître est mort à Londres, dit Obadiah.
Une robe de chambre de satin vert de ma mère, qui avait déjà été décrassée deux fois, fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah excita dans l'esprit de Suzanne. — Eh bien, dit Suzanne, nous allons tous être en deuil.
Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que tu manques l'occasion d'écrire un si beau chapitre sur l'imperfection des mots? Le mot ilfiiU, qiioiqiie prononcé par Suzanne elle-
même, manqua son objet, et n'excita pas en elle une seule idée teinte de noir ou de gris. Tout était vert : elle ne voyait que la robe de chambre de satin vert.
— Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!
s'écria Suzanne; et déjà elle voyait défiler toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession! son damas rouge, ses toiles de Perse, ses lustrines jaunes et blanches, son talfetas brun, ses bonnets de dentelle, ses manteaux de lit et ses consolantes jupes de dessous. Elle n'oubliait pas un chilfon.-— Non, disait Suzanne, ma maîtresse ne les reverra jamais.
Nous avions un pataud de marmiton qui faisait le facétieux ; mon père le gardait , je pense, à cause de sa bêtise. Il avait été toute l'automne aux prises avec une hydropisie. — Notre jeune maître est mort ! dit Obadiah ; il est mort bien certainement. — Et moi, je ne le suis pas, dit le marmiton.
— Voici de fàchcu.ses nouvelles, Trim , cria Suzanne, en essuyant ses yeux au moment où Trim entra dans la cuisine; notre jeune maître Robert est mort et enterré. ( L'enterrement était un embellissement de la façon de Suzanne. ) Nous allons être tous en deuil , ajouta Suzanne.
— J'espère que non, dit Trim. — Vous espérez que non, reprit vivement Suzanne. (L'idée du deuil ne faisait pas sur la tête de Trim la même impression que sur celle de Suzanne.) — J’espère, dit Trim, expliquant sa pensée , j'espère en Dieu que la nouvelle n’est pas vraie.— J'ai entendu lire la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah, et nous allons avoir une rude besogne pour défricher O.rmoor. — Oh! il est bien mort, dit Suzanne. — Aussi sûr que je suis en vie , dit le marmiton.
— Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, je le regrette de tout mon cœur et du toute mon ame. Pauvre créature! pauvre garçou ! pauvre gentilhomme !
— Il était en vie à la Pentecûte dernière, dit le cocher.. — A la Pentecôte ! hélas ! s'écria Trim, en étendant le bras droit, et prenant sur-le-champ la même attitude dans laquelle il avait lu lu sermon. Eh ! que fait la Penlc- <•<■>10 , Jonathan ? (C'était le uoiii du cocher.'»
TRISTRAN sn.»M)T.
Que fail le tfmps «le Pùqucs, ou loule aulrc saison do l'annoe ? Nous voilà tous ici , continua le caporal (en frappant perpendiculairement le plancher du liout de sa canne , pour donner une ideede stabilité et de force), nous voilà tous ici, et en un moment (ouvrant la main et laissant tomlier son chapeau ), nous :ie sommes plus.
Cette in)ni:;c était infiniment frappante. Suzanne fondit en larmes. Nous ne sommes pas des plantes ni des pierres. Jonathan , Obadiah , la cuisinière, tout pleura. Le pataud de marmiton lui-mèine,qni écurait un chaudron sur scs genoux, se sentit ému. Toute la cuisine se pressa autour du caporal.
Or, comme je vois clairement que là constitution de l'Église et de l'état, ou du moins leur durée, peut-être la durée du monde entier, ou , ce qui revient au même, la distribution et la balance de la propriété et du pouvoir, vont dépendre de la manière dont l'on saisira féloquence de ce geste du caporal , je vous demande votre attention , messieurs, pour une dixaine de pages, et je vous les donne à reprendre dans tout autre endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à votre aise.
J'ai dit que nous n'étions ni des plantes, ni des pierres, et j'ai bien dit; mais j'aurais dû ajouter que nous n'étions pas des anges. Hélas ! que nous sommes loin de cet état de perfection ! Nous sommes des hommes grossiers , enveloppés dans la matière , et gouvernés par nos idées, qui le sont elles-mêmes par nos sens; et je rougis de dire à quel point va cette influence secrète. Mais «le tous nos sens, je ne crains pas d'allirmer que la vue ( quoique je sache très-bien que la plupart de nos philosophes soient pour le toucher), que la vue, dis-je, est relui qui a le commerce le plus intime avec l'ame, qui frappe davantage l'imagination , et qui lui laisse des impressions plus profondes. Son influence surpasse et détruit toutes les autres. Horace l'a dit avant moi : Segnius irritant, etc.
Appliquons ces réflexions à la chute du chapeau de Trim.
iVaiu voiià tous ici, et en un moment noue ne tommes plue.
Cette phrase n'avait rien de bien saillant. C'était une de ces vérités triviales à force d'être connues, et telles qu'on nous en débite tous les jours. Et si Trim ne s'en fAt pas plus reposé sur son chapeau que sur son éloquence, il n'aurait produit aucun effet.
Noue voilà tous ici, continua le caporal, et en un moment... (laissant tomber perpendiculairement son chapeau, et s'arrêtant avant d'achever), en un moment noue ne tommes plus. Le chapeau tomba comme si c'eAt été une masse de plomb, rien ne pouvant mieux exprimer l'idée de la mort, dont ce chapeau était comme la figure et le type. La main de Trim sembla se paralyser, le chapeau tomba mort, Trim resta les yeux fixés dessus, comme sur un cadavre. Et Suzanne fondit en larmes.
Or, il y a mille, dix mille , et comme la matière et le mouvement sont infinis, dix mille fois, dix mille manières, dont un chapeau peut tomber à terre sans produire aucun effet.
Si Trim l'eAt jeté avec force ou colère, avec négligence ou maladresse; s'il l'eût jeté devant lui, ou de cAié, ou en arrière, ou dans une autre direction quelconque , ou si , en lui donnant la meilleure direction possible , il l'eAtlaissé tomber d'un air gauche, hébété, effaré ; enfin si , pendant ou après la chute, Trim n'eût pas eu l’expression de tête et l’attitude qui devait l'accompagner, tout était manqué . et l'effet du chapeau sur le coeur était perdu.
O vous qui gouvernez ce grand univers et scs grands intérêts avec les machines de l'éloquence ! vous qui tenez dans vos mains la clef des cœurs, qui lestichauffez, et les refroidissez, et les adoucissez, et les amollissez à votre gré I
Vous qui tournez et retournez les passions avec cette grande manivelle , et qui , par ce moyen, conduisez les hommes où il vous plaît !
Vous, enfin, qui menez, ( et pourquoi pas aussi ) vous qui êtes menés comme des dindons au marché , avec un bâton et un chaperon rouge!... méditez, méditez, je vous en prie, sur le vieux chapeau de Trim !
TBISTHAM SHANDY.
CUAPITRE CLXVI.
Sar Ici Tienx ckipciox.
Un moment. J'ai un petit compte à régler avec le lecteur, avant que Trim contiuue sa harangue. J'aurai fini en deux minutes.
Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractées avec le public, et dont je m’acquitterai à mesure que leur tour viendra, je confesse que je suis en retard pour deux ilem; un chapitre sur les femmes de chambre et les boutonnières. Je m'y suis engagé dans la première partie de mon ouvrage, et l'on pourrait me reprocher de manquer à ma parole. Mais plusieurs personues vénérables du clei^ gé m’ayant représenté que deux sujets pareils, surtout aussi rapproches l'un de l'autre, pouvaient mettre la murale en danger, j’ai cru devoir déférer à leurs remontrances. Je supplie donc qu’un veuille bien me faire grâce du chapitre sur les femmes de chambre et les boutonnières, et recevoir à sa place celui-ci, lequel n’est autre chose qu’un chapitre sur les soubrettes, les robes de chambre et les vieux chapeaux.
Trim ramassa le sien , le mit sur sa tète, et reprit ensuite son discours sur la mort, en la manière et la forme qui suit.