CHAPITRE CLXVllI
Tnm aebève.
Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'était senti un peu choqué, rompit la chaîne des idées du caporal, en retirant aussi bruspuemcnl sa main de dessus son épaule;
Ou le caporal commença à soupçonner
TIlISTRAy SnANDT.
qu’il avait oie sur les brisdes du docteur, et qu'il avait parlé plutôt comme un cliapciain que comme un soldat.
Ou bien.., ou bien... car dans de semblables cas, avec un peu d'esprit et d'invention, ou pourrait aisément remplir dix pages de suppositions. Que les physiologistes ou tous autres curieux déterminent, s'ils le peuvent, quelle en fut la véritable cause; il n'en est pas moins certain que le caporal reprit ainsi sa harangue :
• 0«out à moi, je déclare qu'en rase campagne je me ris de la mort. Dieu me damne! ajouta le caporal, en faisant craquer scs doigts, mais avec un air que lui seul pouvait donnerait sentiment, un jour de bataille, je ne m’en soucie non plus tpie de cela. Pourvu toulefois qu’elle ne me prenne pas en traître , comme ce pauvre Gibbons, qui fut tue en lavant son fusil. Ou'est-cc en elTct que la mort'? L'ne détente léchée, un pouce ou deux de balonneile dans le poumon ou ilans le cœur; tout cela revient au même.
• Regarder, le long de la ligne , à main droite , voyez : le coup part , Richard tombe ; non , c’est Jacques : eh bien ! s’il est mort , il ne sotilfre plus. Mais qu’importe lequel ? Daignc-l-on s'en informer en marchant à l’ennemi? Que dis-je? dans la chaleur de la poursuite, on ne scut pas même le coup qui lionne la mort. La mort ! il ne s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court dix fois plus de danger que celui qui va au-devant d’elle. Ceiit fuis je l’ai vue en face, ajouta le caporal , et je sais ce que c’est. Dans un champ Je bataille , Obadiah , en vérité , ce n'est rien. — Mais au logis, dit Obadiah, elle a une laide mine. — Pour moi , dit le cocher, je n'y pense jamais quand je suis sur mon siège. — A mon avis, dit Suzanne , c'est au lit qu’elle est plus naturelle. — Si elle était la , dit Trim , et que , pour lui échapper, il fallût me fourrer dans le plus chétif havresac qu’un soldat ait jamais porte , je le ferais tout à l’heure ; mais cela est dans la nature. »
I La nature est la nature , dit Jonathan. — Et c’est ce qui fait, s’écria Suzanne , que j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse. Elle n’en reviendra jamais. — Moi , dit le caporal , de toute la maison , c’est le capi-
taine que je plains davantage. Madame soulagera sa douleur en pleurant, et monsieur à force d’en parler. Mais mon pauvre maître g.ardera tout pour lui en silence. Je l’entendrai soupirer dans sou lit peudant un mois entier, comme il fit pour le lieutenant la’l'èvre. Si j’osais représenter a monsieur qu’il s’afllige trop, et qu’il devrait se faire une raison : c’est plus fort que moi , Trim , dira mon maître. C’est un accident si triste! je ne saurais l’ôterde là , ilira-t-il en montrant sou cœur. Mais monsieur cependant ne craint pas la mort pour lui-même? J’espère, Trim, répondra-t-il vivement , que je ne crains rien au monde que de faire le mal. Eh bien ! ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j’aurai soin du fils de Ix^fèvre. Et avec cette pensée , comme avec une potion calmante, monsieur s'endormira. »
— J'aime à entendre les histoires de Trim sur le capitaine, dit Suzanne. — C'est bien le gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur naturel qu’il y ait au monde , dit Obadiah. — t Oui , sans doute . dit le caporal ; et aussi brave qu’on en ait jamais vu à la tête d’un peloton. Jamais le roi n’a eu un meilleur officier , ni Dieu un meilleur serviteur. Il marcherait sur la bouche d’un canon , quand il verrait la mèche allumée , prête à mettre le feu. Eh bien ! ôtez -le de là, ce même homme est doux comme un enfant , il ne voudrait pas faire de mal à un poulet. I
— J’aimerais mieux , dit Jonathan , mener ce gentilhomme-là pour sept livres sterling par an, que tout autre pour huit. — < Grand merci pour les vingt sdicllings, Jonathan. Oui , Jonathan, ajouta le caporal , en lui secouant la main , c’est comme si tu avais mis cet argent dans ma poche. Pour mon compte, je le servirais sans gages jusqu’au jour do ma mort , et je lui dois bien celte marque d’attachement. O le bon maille ! il est pour moi comme un ami , comme un frère ; et si j’étais sûr que mon pauvre frère Tom mourût, ajouta le caporal en tirant son mouchoir , quand j’aurais dix mille livres sterling , je les laisserais au capitaine jiisqii’aii dernier sch lling. >
Trim ne put retenir ses larmes en don-
ICO
TRISTEAM SHIMDY.
naiit à son maître cette preuve testamentaire (le son affection. Toute la cuisine en fut émue. — Conte-nous l'histoire du pauvre lieutenant , dit Suzanne. — De tout mon cœur , dit le caporal.
Suzanne , la cuisinière , Jonathan , Obadiah et le caporal Trim , formèrent un cercle autour du feu ; et aussitôt que le marmiton eut fermé la porte de la cuisine , le <uiporal Commença en ces termes :