CHAPITRE CLXX
lliD^rairc de eoBverce.
L'opinion de mon oncle Tobie, madame, était, si vous vous la rappelez, que si le préteur Cornélius Gallus était mort dans les bras, de sa femme , il n'y avait pas eu de péché. Ma mère n'en avait entendu qu'un seul mot, et ce mot l'avait prise par la partie la plus
faible de son sexe j'espère que vous ne
prenez pas le change. Je veux dire, la curiosité. Elle arrangea à sa guise tout le sujet de la conversation ; et une fois son imagination préoccupée, vous pouvez croire que mon père ne dit pas un mot qui ne fût attribué par ma mère , soit a elle , soit aux affaires de sa famille.
Eh ! je vous prie, madame, où demeure la femme qui n'en eût pas fait autant?
Du genre de mort étrange de Cornélius , mon père avait fait une transition à la mort de Socrate; et il donnait à mon oncle Tobie un extrait de la harangue de ce philosophe devant ses juges. Elle était irrésistible, non pas la harangue de Socrate, mais la tentation que mon père avait d'en parler. Il avait luiméme écrit la vie de Socrate, l'année qui précéda sa retraite du commerce. Je crains même que cette raison n'ait contribué à le lui faire quitter plus tôt; si bien que personne n'était en état de pérorer sur ce sujet avec autant de pompe, d'abondance et de facilité que lui.
H se livra donc à toute son éloquence; et s'adressant à mon oncle Tobie , comme s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha la trompette héroïque. Pas une périixle qui fût terminée par un mot plus court que transmigration ou annihilation. Pas une moindre pensée que celle d'étre ou de ne pas être. Dans l'exorde, pas une idée qui ne fût cn-
1RISTRAM
tivrcmcnt neuve. Conip.'ir;iiil la inoi l à un sommeil long et tranquille, sans ri>ve, sans réveil. Disant que nous cl nus cttfans étions nés pour mourir, mais qn'anciiii lie nous n'élait né pour être esclave. Non, je me trompe, ccei est tiré du diseours d'Kléazar, tel qu'il est rapporté par Josèplic (Uisluire tic la guerre des Juifs). Elcazar avoue qn’il a pris cette pensée des philosophes indieus. 11 est à présumer qu'Alexandje le Grand , dans son ex- |>édition des Indes, au retour de la Perse qu’il avait soumise, s’empara de cette maxime, ainsi qu’il fit de Lien d’autres choses. Ce fut lui qui la rapporta en Grèce, sinon par lui-méine (car un sait qu’il mourut en rhemin en Babylonc), au moins par ses lieulenans. De la Grèce elle arriva à Home ; de Borne elle passa en France, et de France en Angleterre. Je n’imagine pas quel autre chemin elle pourrait avoir suivi par terre.
Par eau , elle a pu faeilement descendre le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie de Bengale , et de là dans la mer des Indes. Suivant ensuite la voie du commerre (comme ou ne connaissait pas alors le passage par le cap de Bonne-F.spérancc ) , elle aura etc portée avec d’autres drogues et épices par la mer Rouge à Jcdda, à la Mecque, ou meme à Tor ou Suez , villes situées au fond du Golfe; et de là, par les caravanes, à Gojitos, qui n’en est distant que de trois jours de marche; de Coptos, le Nil l’aura amenée droit à .Alexandrie , où elle sera débarquée p’écisément au pied du grand escalier de la irbliothéque d’Alexandrie. Et c’est dans ce magasin qu’on aura été la chercher.
Bonté du ciel! combien les snvans do nos Jours ont étendu le commerce !