CHAPITRE CCV
Qualiléa U'uo gooTcroeur
— < Vous voyez, dit mon père, s’adressant à la fois à mon oncle Tobie et à Yorick, qu’il est temps de retirer Trislram des mains des femmes, cl de le mettre dans celles d’un gou- VI rneur.
• Il s’agit surtout d'en choisir un bon. Anlonin en prit quatorze à la fois pour surveiller l'éducation de son fils Commode; et, en moins de six semaines, il en congédia cinq. Je sais très-bien, continua mon père, que la mère de Commode aimait un gladiateur au temps OH elle conçut; et c’est ce qui explique
THISTRAM SHANOr.
l’ii gi :imlr |Kirlie los cnimilos du Cuiimiodo, i|uaiid il devint empereur. Muis je n'en suis pas iiioins persuadé qu'il dut la réroeitc de ■son earaetère à ces einei gouverneurs, qui, dans le peu de temps qu’ils passèrentauprés de lui, lui donnèrent de plus mauvais prineipes, que les neuf autres n'en purent réformer dans la suite.
€ Lorsque j’envisage la personne que je mettrai auprès de mon fils, eonune un miroir dans lequel il doit se regarder du matin au soir, comme le modèlesur lequel il doit régler son maintien, ses moeurs, et peut-être les plus secrets sentimens de son coeur, je voudrais, Yurick, s’il était possible, en trouver une qui fét accomplie de tout point, et telle que mon fils trouvât toujours à profiter avec elle. — Mais, vraiment, dit en lui-mémc mon oncle ’fobie, voilà qui est de fort bon sens.
1 11 y a là, continua mon père, un cerUiin air, un cerUiin mouvement du corjis et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui annonce ce qu’un bomme est au dedans. Et je ne suis pas du tout surpris que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et sinistres de Julien, ait prédit qu’il apostasierait un jour; ni que suint Ambroise ait chassé un de scs disciples de sa maison, à cause d’un mouvement indécent de sa tète, qui allait et venait comme un lléau; nique Démocritc ait jugé Protagoras digne d’èire son disciple, à voir la manière dont il liait un fagot.
< Un oeil pénétrant trouve, pour descendre au fond de l’ame d’un bomme, mille chemins que le vulgaire n'aperçoit i>as; et je maintiens, ajouta-t-il, qu’un homme de mérite ii’ôtc pas son chapean en entrant dans une chambro> ne le reprend pas quand il en sort, sans qu’il lui échappe quelque chose qui le fasse connaître pour ce qu’il est.
« Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur que je choisirai pour mon fils ne doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, ni parler haut, ni regarder d’un air farouche ou niais. Il ne doit ni mordre ses lèvres , ni grincer les dents, ni parler du nez.
< Je veux qu’il ne marche ni trop vite, ni trop lentement. Je ne veux pas qu’il marche les bras croisés, ce qui niouli r l’indolenci';
ni balans, ce qui a l’air hélH-lc ; ni les mains dans scs poches, ce qui annonce un imbécile.
< Il faut qu’il s’abstienne de battre, de pincer, de chatouiller, de mordre ou eoiq>er scs oncles en compagnie, comme aussi de se curer les dents, de se gratter la tète, etc. — Que diantre signifie tout ce bavardage, dit en lui-môine mon oncle Tobic’f •
— < Je veux, continua mon père, qu’il soit joyeux, gai, plaisant; et en mémo temps prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, subtil, inventif, prompt à résoudre les queslionsdouteusesetspéculatives... Jeveux qu’il soit sage, judicieux, instruit... — El pourquoi pas humble, modéré et doux? ilit Yorick? — Et pourquoi pas, s’écria mon oncle Tobie, franc et généreux, brave et bon? — Il le sera, mon cher Tobie, répliqua mon père, en se levimt et lui prenant une de ses mains, il le sera. >
• — « Eh bien ! frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en se levant à son tour, et quittant sa pipe pour prendre l’autre main de mon père, eh bien! frère, souffrez que je vous recommande lefîlsde Lefèvre.» En disant ces roots, une larme de joie étincela dans l’œil de mon oncle Tobie , et paya le tribut à la mémoire d’un ancien ami. Et une antre larme, compagne de la première, parut dans l’œil du caporal. Vous eu verrez la r.iison quand vous lirez l’histoire de Lefèvre.
Étourdi que je suis, j’avais promis de vous la faire dire par le caporal à sa manière. Mais le moment est passe;; je vais vous la raconter à la mienne.
' GIIAI’ITRE CCVI.
H'ikloire de l.crèvrr.
C’était pendant l’été de l’année où IK'udermonde fut pris par les alliés, c'cst-à-diri; environ sept ans avant que mon père vint habiter la campagne, et environ sept ausaprré que mou oncle Tobie et Trini s’y furent secrètement retirés, dans le dcs.scin d’exécuteiquelques-uns des plus beaux sièges qu’ils avaient en tète.
TRtSrBAN SOARDT.
Mon onde Tobic était un soir à souper, et Trim était assis derrière lui près d’un petit btilTet. Je dis assis, car, par égard pour son genou blessé, dont le caporal soulTrnitquelqurroisexcessivement,tontcslesroisque mon oncle Tobic dînait ousoupaitseul, il ne souffrait pas que le caporal se tint debout. Mais la vénération du pauvre garçon pour son ■naître lui opposait une resistanre opiniètre. Mon oncle Tobie, avec une artillerie convenable, aurait eu moins de peine à s'emparer de Dcndcrmondc. Souvent, au moment qu'il croyait le caporal assis, si mon onde Tobie venait à retourner la tête, il l’apercevait debout derrière lui, avec toutes les marques du respect le plus soumis.
Cela seul engendra plus de petites querelles cnlr'eux, pendant vingt-cinq ans entiers, que tout autre sujet. Blais à quoi cela revient-il ? qu’ est-ce que cela fait à mou histoire? pourquoi en fais-je mention? Dcmandcz-lc à ma plume: c’est elle qui me gouverne, je ne la gouverne pas.
Mon oncle Tobic était donc un soir à souper, quand le maître d’une petite auberge du village entra dans la salle avec une fiole vide à la main, pour demandej- un verre ou deux de vin de Bladèrc. — < C’est, dit-il, pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé malade dans ma maison, il y a quatre jours. Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tète, ni manger, ni boire, ni goûter de quoi que ce fût au monde ; mais tout à riiciire il vient de lui prendre fantaisie d’un verre de Bladèrc sec et d’une petite rôtie. Il me semble, a-t-il dit en ôtant sa main de dessus son front, que cela me soulagerait.
• Je suis venu chez le capitaine, :ijouta l’aiibergkte, persuadé qu’il ne me lefusera pas si peu de chose. Blais si je ne trouvais personne qui voulût m’en donner, m’en pi éterou m’en vendre, je crois que j’en volerais, plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre gentilhomme. 11 est en vérité bien malade. J’espère pourtant, continua-t-il, qu’il se rétablira ; mais nous sommes tous allligés de son état. >
— € ru es bon et galant liominc , s’écria mon oncle Tobic, j’en réponds; et je veux que tu boives toi-mème à la santé du pauvre
gentilhomme avec du vin sec. Et prends-en une couple de bouteilles, mon ami, et porteles-lni avec mes complimens, et dis-lui qu’elles sont fortà son service ; et même une. douzaine déplus, si elles lui font du bien. >
Quand l’aubergiste eut fermé la porte ,
« cet homme-la, ’l’rim, dit mon oncle Tobie, porte:! coupsûr un cœur compatissant ; mais j’ai conçu aussi la meilleure opinion de son hôte : il faut que cet étranger ait un mérite rare, pour avoir su gagner en si peu de temps l’alTcction de l’aubergiste. — Et de toute sa famille, ajouta le caporal , car ils sont tous affligés de son état. — Cours après lui, dit mon oncle Tobie; va, Trim, et demande lui s’il sait le nom du pauvre gentilhomme. >
— < Bla foi! dit l’aubergiste en rentrant avec le caporal, je l’ai oublié; mais je puis le demander à son fils. — Il a donc son fils avec lui, dit mon oncle Tobie? — Tn garçon d’environ onze ou douze ans, répliqua l’aubergiste; mais le pauvre enfant n’a goûté de rien, pas plus que son père. Il ne fait que pleurer et SC désoler jour et nuit. Depuisqne son père s’est mis au lit, il n’a pas quitté son chevet. >
Tandis que l’aubergiste parlait, mon oncle Tobie posa sa fourchette et son couteau sur la table, et repoussa son assiette. Trim n’attendit point ses ordres, il desservit sans dire mot; et quelques minutes après il apporta à son maître une pipe et du tabac. — Reste un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.
< Trim! dit mon oncle Tobie, quand il eut allumé sa pipe et commencé à fumer. > Trim s’avança en faisant une révérence. Mon oncle Tobie continua de fumer sans rien dire. I Capor.d, dit mon oncle Tobic. • Le caporal fit sa révérence. Blon oncle Tobie ne dit pas un mot, et finit sa pipe.
■ 'Trim, dit mon oncle 'Tobie, j'ii un projet d:iiis la tète. J’ai envie, comme la nuit est mauvaise, de m’envelopperchaudemcntdans ma roquelanre, et d’aller rendre visite à ce pauvre gentilhomme. — La roquelaure de monsieur, répliqua le caporal, n’a pas été mise une seule fois depuis la nuit où nous montions la garde dans la tranchée devant la porte Saint-^iicolas; et c’était la veille du jour où monsieur reçut sa blessure. D’ailleurs.
TRISTHAH SIIARnY.
la niiil csj si fruido, si pliiviciisi’, que soit la roqiiclniirc, soit Ip mauvais temps, il y aurait dp quoi faire mal à l'aine do monsieur, et peut-être lui donner la mort. — Cela se pourrait bien, dit mon onele Tobie. Mais, Trim, je n'aipas l'esprit en n'pos depuis ceqiie m'a dit l'auberpiste. Je voudrais qu'il ne m'en eût pas tant appris, ou qu'il m’en eût appris davantage. Comment ferons-nous poiirarran^er tout cela? — Que monsieur s'en rapporte à moi, dit le caporal, et il saura bientôt tout le détail de cette affaire. Je vais prendre ma canne et mon chapeau; j'irai reconnaître ce qui se passe; j'agirai d'après ce que j'aurai découvert; et en moins d'une heure je serai de retour ici. — Va donc, Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce sclielling que tu boiras avec son domestique. — C'est bien de lui que je compte tout savoir, > dit le caporal en fermant la porte.
Mon oncle remplit sa seconde pipe, et l'on peut dire que tant qu’elle dura, il ne fut occupé que du pauvre la-fèvre et de son fils; excepté toutefois quelques pctitesexcui sions militaires; comme, par exemple, pour considérer s'il n'était pas tout aussi bien d'avoir la courtine de la tenaille en ligne droite qu'en ligne courte.