‹ Œuvres completes de SterneChapitre 184 sur 507 · CHAPITRE CCVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCVII

Selle Je rhiftloire de l^fèvre.

Mon oncle Tobie n'avait pas encore secoué les cendres de sa troisième pipe, quand le caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit le rf'cit suivant.

— f J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoirrapporterà monsieuraucnn détail sur le pauvre lieutenant malade. — C'est donc un officier, dit mon oncle Tobie ? — C'est un officier, dit le caporal. — El dequcl régiment ? dit mon oncle Tobie. — Si monsieur veut me laisser dire, répliqua le caporal, je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le même ordre que je l'ai apprise. ■ — Eh bien ! Trim, dit mon oncle Tobie, je ne t'interromprai point que tu n’aies fini. Je vais remplir une autre pipe ; et loi, Trim, tu vas l'asseoir

Dt.1

.à tou aise sur la banquette de la fenêliv, et lu recommenceras ton histoire, t Le caporal fil sa révérence accoutumée, laquelle disait, aussi intelligiblement qu'une révérence peut d ire q uelque chose : moniicvr a bien delà bonté. Il s'assit ensuite comme on le lui avait orilonné, et reprit sou histoire à peu près dans les mêmes termes.

— < J’ai d’abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter.! monsieur aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils; car, quand j'ai demandé où était son dome.stiqiie ( duquel je m'étais promis de savoir tout ce qu'il était convenable de demander] - — sage distinction! dit mon oncle Tobie, — on m'a répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il n'avait point de domestique, qu'il était arrivé à l'auberge avec des chevaux de louage, et que, ne se trouvant pas en état d’aller plus loin , il les avait renvoyés le matin d’après son arrivée. Si je me porte mieux, mon cher, avait-il dit à son fils, en lui donnant sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons en louer d’autres ici. Hais, hélas! m'a dit la maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là , car j’ai entendu l’oiseau de mort toute la nuit. El quand il mourra , son malheureux enfant mourra aussi. lia déjà le cœur brisé.

t J’écoulais ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste'avait parlé. Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire moi-même. Permettez, lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour le faire asseoirauprès du feu, permettez, mon jeune gentilhomme que je vous en évite la peine. En même temps j'ai pris une fourchette pour faire griller la rôtie. Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d’un air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon. Je suis sûr, ai-je répondu, ipie sa seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus mauvaise de la façon d'un vieux soldat. Lejeune homme m'a pris la main, et aussitôt a fondu eu larmes. >

— • Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l’armée depuis le berceau; et le nom d’un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le nom d’un ami. Je voudrais l’avoir ici.

HIISTKAy SUA\bV.

— • I):iiis lei |)li!s lüiigiios mardu's cli- l'armée, eeiiliinia le caporal-, dans le besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu auUinl d'implieiiee pour mou diner, que j'en ai ressenti aujoiird'liui pour pleurer de compagnie avec ce jeune lionime. Mais, je ledeinandeà monsieur, en quoi la rliose me tom liait-elle? — r,n rien an monde, Trim, ilit mon oncle 'l'obie en se nioucliant; mais la bonté de ton rieur te fait ressentir vivement la peine, d'autrui.

• — € Kn lui donnant la rôtie , poursuivit le caporal , j'ai pensé qu’il était :i pro|)os de lui dire que j'étais domestique du capitaine Sliandy, et que monsieur (sans connaître son père) éUiit fort touché de son état ; et que tout ce qui était dans la cuve ou dans la maison de monsieur était fort a son service. — Tu pouvais ajouter dans ma bourse , dit mon oncle Tobie. — l.e jeune homme , reprit le caporal , a fait une profonde révérence (la- (|uelle sûrement se rap|>ortait à monsieur); mais sou coeur était trop plein : il n'a rien répondu. Il a monté l'escalier avec la rôtie; et , romme je lui ouvrais la porte , prenez courage, lui ai-je dit, et soyez sûr, mon t.rave jeune homme, i|ue monsieur votre père sera bientôt guéri.

t Le vicaire de monsieur Yorick fumait une pipe au coin du feu; mais il n'a pus adressé a ce pauvre jeune homme nn seul mut de consolation. J'ai trouvé cela fort mal. — Je le trouve de môme, dit mon oncle 'fobie. »

« Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, il s’esttronvé un peu ranimé. Il m'a fait dire que si je voulais monter dans dix minutes, je lui ferais plaisir. — Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire ses prières, car il y avait un livre posé sur la chaise auprès du lit; et, comme je fermais la porte , j'ai vu son Fils prendre nn coussin. •

— € Bon ! a dit le vicaire , est-ce qu'un militaire, monsieur Trim , prie Dieu quelquefois? J'aurais parié que non. — Oh ! celui-ci , a répliqué la mtiUresse de l'auberge, dit scs prières, et même très-dévotement. Je l’ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles ; sans cela , je n'aur.ais |)U le croire. Mais en êtes-vous Lien sûre? > a répliqué le vicaire.

— • Monsieur le vicaire, ai-je dit, appreu-'z qu'un soldat prie ,"ne vous en déplaise, et de son projire inouvement, tout aussi souvent qu'un prêtre. Et, quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son honneur, il a plus de raisons de prier Dieu, que qui que ce soit au monde. i

— ■ « Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie. — Mais , ai-je dit , reprit le caporal , quand ce même soldat vient de passer douze heures de suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l’eau froide, quand il se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longnes et piTillen.ses , hairelé aujourd'hui par les ennemis, les harcelant demain , déi.aché ici, conti’cmandé là, passant sous les armes celte nuit, surpris en chemise celle d'après, transi jusipie danssc.sjoinlurcs, sans paille peul-ôlre dans sa tente pour s’agenouiller, il n'est pas toujunrslemailrc|>ourchoisirlelieu et l'heure pour prier. Mais, quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté(car j’étais piqué pour la répuuilion de l’armée), je crois, ne vous en déplaise, qu'un soldat [nie d'aussi bon cœur qu’un prêtre, quoique avec moins d'étalage et d'hypocrisie. »

— 1 Voilà , Trim , ce que tu n’aurais pas dû dire , reprit mon oncle Tobie. Dieu seul, caporal, connail celui qui est hypocrite, et relui qui ne l'est p,as. \ la grande et générale revue, au jour du jugement, mais non pas plutôt, on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce monde, et ceux qui ne l'aurout pas fait; et rhacun sera traité selon ses œuvres. — Je l’espère ainsi , répondit Trim. — Cela est dans l'Écriture, dit mon oncle Tobie, et je le le montrerai demain. Mais, Trim, il est unechose sur laquelle nous pouvonsconqiler pour notre consolation : c’est que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous nous en sommes acquittés en habit rouge ou en habit noir. — Oh ! non sans doute , dit le caporal. — Mais poursuis ton histoire, Trim, ■ dit mon oncle Tobie.

— < J'ai attendu, rontinua le caporal, que les dix minutes fussent expirées, pour monter dans la chambre du heuteranl. Je l'ai trouvé

TRISriUll SUANUY.

«luns son lit, la tète appiiyre sur sa innin , l'I le coude sur son oreiller; il avait un mouchoir blanc à côté de lui. Le jeune homme était encore baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avait été à genoux; et, comme il se relevait en tenant le coussin d'une main, il essay.ait avec l'autre de prendre le livre qui éUiil posé sur le lit. — Laissele là , mon ami , • a dit le lieutenant.

Je me suis avancé tout prés du lit. — i Si vous ôtes le domestique du capitaine Shandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous mes rcmercimens cl ceux de mon fds, pour sa politesse envers moi. S'il était de Leven, a-t-il ajouté... (je lui ai dit que monsieur avait servi dans ce régiment). F.li bien ! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes ensemble , et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je n'avais |>as l'honneur d'étre lié avec lui , il y a toute apparence qu'il ne me connaît pas. Vous lui direz pourtant que celui qui vient de contracter tant d'obligations envers lui , et qui est touché de scs bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Angits. Mais il ne me connaît pas, a-t-il répété, après avoir un peu rêve. Il se pourrait pourtant, a-t-il ajoute, que mon histoire... Je vous prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne dont la femme fut si malheureusement tuée à Bréda , d'un coup de mousquet (|ui l'atteignit dans la lente de son mari , comme elle reposait dans ses bras.

— « Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien cette histoire. — Vous vous la rappelez , a-t-il dit en s'essuyant les yeux avec son mouchoir; jugez si je puis jamais l'oublier!»

En disant cela , il a tiré de son sein une petite bague , qui paniissait attachée autour de son cou avec un ruban noir, et il l'a baisée deux fois.. — i Voilà Billy,» a-t-il dit. L'enfant est accaurit du bout de la chambre, cl, tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi. Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit , et s’est mis à pleurer.

— » Je voudrais, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir, je voudrais, Trim, être déjà à demain. >

— f En vérité répliqua le caporal, mon-

sieur s'afflige trop. Monsieur veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu’il boira en fumant sa pipe? — A la bonne heure, Trim,» dit mon oncle Tobie.

« Je me rappelle très-bien , dit mon oncle Tobie en soupirant encore, l'histoire de l’enseigne et de sa femme. 11 y a môme une circonstance qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence. C’est qu’ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute l’armée. Mais achève ton histoire , caporal. — Elle est achevée , dit, le caporal. Je n'ai pas voulu rester plus longtemps, j'ai souhaité une bonne nuit au pauvre lieutenant ; son fils s’est levé de dessus le lit, et m'a éclairé jusqu’au bas de l’escalier; et, comme nous descendions ensemble , il m’a dit qu’ils venaient d’Irlande, et qu'ils étaient enroule pour rejoindre le régiment en Flandre. — Mais hélas! dit le caporal, tous les voyages du lieutenant sont finis. — Et que deviendra son pauvre enfant? » s’écria mon oncle Tobie.

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