‹ Œuvres completes de SterneChapitre 185 sur 507 · CHAPITRE CCVIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCVIll

SqUc de riiiftloirc de t.efivre.

La plupart des hommes , quand ils se trouvent renfermés entre la loi naturelle et la loi positive, ne savent à quoi se déterminer; bien moins encore s’ils se trouvent entre la lui et leur penchant.

Mais je dois le dire pour eux , je dois le dire à l'honneur éternel de mon oncle Tobie: mon oncle Tobie n'hésiurpas un in.stant. Quoiqu'il fût chaudement occupé à poursuivre le siège de Denderiuonde parullèlemenl avec les alliés, qui, de leur côté , pressaient si vigoureusement leurs ouvrages, qu'ils lui laissaient à peine le temps de diuer; quoiqu'il eût établi un logement sur la contrescarpe, il laissa là Dendermondc, et tendit toutes ses pensées vers lei lUtrcssct parliculières de l’auberge, fout ce qu'il se iMTmit, fut de faire fermer la porte du jardin au verrou, au moyeu de quoi l'on pouvait dire qu'il avait converti le siège en blocus. Après quoi il abandonna Dendermondeà lui-méme, pour

TRISTIUM SUANOT.

être secouru ou non par le roi de France, suivant quü le roi de France le jugerait à propos, et il ne songea plus qu’à voir comment , de son côté , il pourrait secourir le lieutenant Lefèvre et son fils.

Que l’F.tre souverainement bon , qui est l’.ami de celui qui est sans amis , puisse un jour te récompenser!

— « Tu n’as pas fait tout ce que tu aurais dù faire, dit mon oncle Tobie au caporal, en se mettant au lit; et je vais te dire en quoi tu as manqué. En premier lieu , quand tu as lait offre de mes services à Lefèvre , comme la maladie et le voyage sont deux clioses coûteuses, et que le pauvre lieutenant n’a sans doute que sa paie pour vivre et pour faire vivre son fils , tu devais aussi lui offrir ma bourse. Ne savais- tu pas, Trim, que, puisqu'il était dans le besoin , il y avait autant de droit que moi-méme? — Monsieur sait que je n'avais point d'ordre, dit lec.aporal. — Il est vrai, dit mon oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi comme soldat, mais certainement très-mal comme homme.

t En second lieu... mais tu as encore la même excuse , continua mon oncle Tobie... Quand tu lui as offert tout ce qui était dans ma maison , tu devais lui offrir ma maison aussi. Un frère d'armes, Trim, un officier malade n’a-t-il pas droit au meilleur logement? Et si nous l'avions avec nous , nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; tu es toi-mème une excellente garde; et, avec tes soins, ceux de h servante , ceux de son fils elles miens réunis, nous pourrions peutêtre le rétablir et le remettre sur pied.

• Dans quinze jours peut-être, ajouta mon oucle Tobie en souriant, il pourrait marcher. — Sauf le respect que je dois û monsieur, dit le caporal , il ne marchera de sa vie. — Il marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant de dessus son lit, un soulier ôté. — Avec la permission de monsieur, dit le caporal, il ne marchera jamais que vers sa fosse. — Et moi , je soutiens qu'il marchera , s'écria mon oncle Tobie , en marchant lui-même avec le pied qui avait encore un soulier, mais sans avancer d'un pouce; il marchera avec sou régiment. — Il ne peut pas se porter, dit le caporal I — Eh bien ! on le portera , dit mon

oncle Tobie. — 11 tombera à la fin , dit le caporal ; et que deviendra son pauvre garçon? — Non, il ne tombera p,is, dit mon oncle Tobie d'un ton assuré. -—Hélas! reprit Trim, soutenant son opinion , faisons pour lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre homme n’en luuurra pas moins. — Il ne mourra pas ! s’écria mon oncle Tobie. Non , par le Dieu vivant! il ne mourra p.as. >

L’esprit délateur, qui vola à la chancellerie du ciel avec le jurement de mon oncle Tobie, rougit en le déposant; et l’ange qui tient les registres , laissa tomber une larme sur le mol en l’écrivant, et l’elfaça pour jamais.

CH.mTRE CCIX.

Saiu «le rbutoire de Lcfétrre.

Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit sa bourse, ordonna au caporal d’aller de grand malin chercher le médecin, se coucha et s’endormit.

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