CHAPITRE CCXII
U M mel tei mcnblei.
Aussitôt, dis-je, que la ville était ainsi achevée avec tousses ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençaient à ouvrir leur première parallèle, non pas an hasard, ni suivant leur caprice^ mais des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avaient commencé les leurs. Ils réglaient leurs approches et leurs attaques sur les détails que mon oncle Tobie recevait par la voie des journaux, et, pendant tonte la durée du siège, ils suivaient les alliés pas à pas.
Le duc de Marlborongh établiss;dt-il un
TRISTRAX
logptncnt? mon oncle Tobic établissait un logement aussi. Le front d'un bastion était-il renversé, ou une défense ruinée? le caporal prenait sa pioche , et en faisait autant. C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrain, ils se rendaient successivement maîtres de tous les ouvrages, jusqu'à ce qu’enGn la place tombât entre leurs mains.
Où sont-ils ces hommes rares, ces bons coeurs que le bonheur des autres rend heureux? Je les invite à me suivre derrière la haie d’épines du boulingrin de mon oncle Tobic. La poste est arrivée ; il a reçu la gazette : la brèche est praticable ; le duc de Marlborough va tenter l'assaut. Mon oncle Tobie et le caporal paraissent. Avec quel ardeur ils s’avançcnt , l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche sur l'épaule ! Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon oncle Tobic , au moment qu'il monte sur les remparts ! quel excès de plaisir brille dans scs yeux, lorsque , debout devant le caporal, l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe , de crainte que la brèche ne soit d'un pouce trop large ou trop étroite ! Mais , Dieux ! la chamade est battue; mon oncle Tobic s'élance sur la brèche, soutenu du caporal : le caporal lui-mème s'avance, les drapeaux à la main ; il les arbore sur les remparts. Quel moment! quel délice! ciel! terre! mer! mais à quoi servent les apostrophes? avec tous les élcmens,on ne parviendra jamais à composer une liqueur aussi enivrante.
C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées , c’est dans cette route délicieuse , que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus douces années de leur vie. Si quelquefois leur bonheur était troublé par le vent d’ouest qui , venant à souffler une semaine de suite, retardait la malle de Flandre, et tenait mon oncle Tobie à la torture , c’était encore là la torture du bonheur. C’est ainsi, dis-je, que, pendant longues années, et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque année , mon oncle Tobie et Trim s’exercèrent dans l'art des sièges, variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions , s’excitant à l’cnvi à de nouveaux moyens de perfection, et trouvant dans cha-
SIIAXBT. 19.^
cune de leurs découvertes une nouvelle source de délices.
La première campagne s'exécuta ou commencement à la Gn, suivant la métnode simple et facile que j'ai rapportée.
Dans la seconde campagne , qui fut ccUe où mon oncle Tobie prit Liège et R uremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux pont-levis, de deux desquels j’ai donné une description si exacte dans la première partie de cet ouvrage.
Tout à la Gn de la même année , il ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernières furent dans la suite remplacées par des orguet, comme préférables aux àcrjcs.) Et, vei-s Noël de cette même année, mon oncle Tobie, qui avait coutume de se donner un habit Complet à cette époque, préféra de se refuser cette dépense, et de traiter pour une belle guérite.
Il y avait dans le boulingrin une espèce de petite esplanade, que mon oncle Tobie s'était ménagée entre la naissance du glacis et le coin de la haie d’ifs; c'est là qu'il tenait scs conseils de guerre avec le caporal. La guérite fut placée au coin de la baie d'ifs, et devait servir de retraite en cas de pluie.
Les pont-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc , et à trois couches , pendant le printemps suivant : ce qui mit mon oncle Tobie en étal d'entrer en campagne avec la plus grande splendeur.
Mon père disait souvent à Yorick que, si dans toute l’Europe, tout autre que mon oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, on l'aurait regardée comme une des satires les plus amères et les plus rafrmées de la manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement de la guerre , mais principalement celle même année, était entré en campagne. « Mais, .ajoutait mou père, mon frère Tobic! il n’est pas dans sa nature d'insulter qui que ce soit. Rare cl excellent homme !»
Revenons à scs campagnes.
Digilized by Coogle
TRISTRAH SIMRDT.