CHAPITRE eeXIV
Pr^aeat de noce.
On n'a pas oublié sans doute le pauvre Tom,cc malheureux frère de Trim, qui avait épousé la veuve d'un Juif. En faisant part de son mariage au caporal , il lui avait envoyé quelques bagatelles, de peu de valeur en elles-mêmes, mais d'un grand prix par l'intention , et dans le nombre desquelles il se trouvait ;
Un bonnet de houssard et doux pipes turques.
Je décrirai le bonnet de houssard dans un moment. Les pipes turques n'avaient rien de particulier. Le corps do la pipe était un long tuyau de maroquin, orné et rattaché avec du fil d'or; et elles étaient montées, l'une en ivoire, l'autre en ébène garnie d'argent.
Mou père ne voyait rien comme le comimin des hommes. i Le cadeau de ton frère , disait-il au caporal, n'est qu'une formalité d'usage , dont tu dois lui savoir peu de gré. Il ne se souciait pas, mon cher Trim , de porter le bonnet d'un Juif, ni de fumer dans sa pipe. — Eh ! monsieur, disait le caporal , il n'a pas craint d'épouser sa veuve. »
Le bonnet était écarlate , et d’un drap d'Espagne superfin , avec un rebord de fourrure tout autour , excepté sur le front , où
l’on avait ménagé un es)>ure d’environ quatre pouces, dont le fond était bleu céleste , recouvert d’une légère broderie. Il semblait que le tout eût appartenu à quelque quartier-maitre portugais.
Le caporal , soit pour la chose en clle-mème , soit pour la main de qui il la tenait , était extrêmement vain de son bonnet. Il ne le portait guère qu'aux grands jours , aux jours de gala ; et cependant jamais bonnet de houssard n’avait servi à tant d'usages ; car dans tous les points de dispute qui s’élevaient dans la cuisine , soit sur la guerre , soit sur autre chose , le caporal ( pourvu qu’il fût assuré d’avoir raison) n’avait que sou bonnet à la bouche. Il pariait son bonnet , il consentait à donner son bonnet , il jurait sur son bonnet; enfin , c'était son enjeu , son gage ou son serment.
Ce fut son gage dans le ras présent.
Oui , dit-il en lui-même , je donne mou bonnet au premier pauvre qui viendra à la porte , si je ne viens pas à bout d'arranger la chose à la satisfaction de monsieur.
L'exécution de son projet ne fut différée qne jusqu'au lendemain matin.
Or , ce lendemain était le jour de l’assaut de contrescaq>e , entre la porte Saint-André et le Lowerdeille par la droite, et p.ar la gauche entre la porte Sainte - Magdeleine et la rivière.
Comme ce fut la plus mémorable attaque de toute la guerre , la plus vive et la plus opiniâtre de part et d'autre ( il faut même ajouter la plus sanglante , car cette matinée coûta aux alliés seuls plus de douze cents hommes), mon oncle Tobie s’y prépara avec plus de solennité que de coutume.
A côté de son lit, et tout au fond d'un vieux bahut de campagne , gisait , depuis longues années, la perruque à la Ramillies do mon oncle Tobie. Mon oncle Tobie , en se mettant au lit la veille de ce fameux assaut, ordonnaque sa perruque fût tirée du bahut, posée sur la table de nuit , et prête pour le lendemain matin. A son réveil , à peine hors du lit et tout en chemise , il la retourna du beau côté et la mit sur sa tête. Il procéda ensuite à mettre ses culottes ; et à peine en eut-il attache le dernier bouton , qu'il cei-
TRISTRAII SIMNDT.
gnit son ceinturon ; et 11 y avait déjit engagé son épée plus il’à moitié , quand il s’aperçut que sa barbe n'était pas faite. Or, comme il n'est guère d’usage de se raser l’épée au côté , mon oncle Tobie ôta son épée. Bientôt après , en voulant mettre son habit uniforme et sa soubrovestc , il se trouva gêné par sa perruque ; et il fut obligé de lu quitter aussi. Knfin.soitun embarras, soit un autre (ainsi qu’il en arrive toujours quand on se presse trop ), il était près de dix heures, c’est-â-dire une demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire, quand mon oncle Tobie eut achevé sa toilette , et qu’il s’avança enCn vers sou boulingrin.