‹ Œuvres completes de SterneChapitre 204 sur 507 · CHAPITRE CCXXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXXIl

Apologie de non oncle Tobie.

Je n’ignore pas, frère Sliandy, qu’un homme qui suit le métier des armes est vu de très-mauvais œil dans le monde , quand il montre pour la guen-e un désir pareil à celui que j’ai laissé voir. En vain se reposerait-il sur lajustice et la droiture de ses intentions, on le soupçonnera toujours de vues parliculières et intéressées.

Donc, si cet homme est prudent ( et la prudence peut très-bien s'allier avec le courage), il SC gardera de témoigner ce désir en présence d’un ennemi. Quelque chose qu'il ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le croirait

TRISTRAU SBAKDY.

pas. Il éviter.1 nitftne de s'expliquer devant uu ami, de crainte de perdre quelque chose dans son estime. Mais si sou coeur est surchargé, s’il faut que les soupirs secrets qu'il pousse pour les armes, s'échappent, il réservera sa confidence pour l'oreille d'un frère de qui son caractère soit bien connu , ainsi que scs vraies notions, dispositions et principes sur l'honneur.

Il ne me siérait aucunement, frère Sliandy, de dire quel je me flatte d'avoir été sous tous ces rapports, fort au-dessous, je le sais , de ce que j'aurais dû, au-dessous peut-être de ce que je crois avoir été ; mais enfin, tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez sucé le mèmelaitqucmoi, vous avec qui j'ai été élevé depuis le berceau , vous, dis-je, à qui, depuis les premiers instans des jeux de notre enfance, je n'ai caché aucune action de ma vie, et à peine une seule pensée, tel que je suis, frère, vous devez me connaître ; vous devez connaître tous mes vices, aussi bien que mesfaiblesses, soitqu'ellcs viennent de mon ûge, de mon caractère, de mes passions ou de mon jugement.

Dites-moi donc , mon cher frère Shandy, ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser que votre frère ne condamnait la paix d'L'trecht que par des vues indignes? Si en effet j'ai paru regretter que la guerre ne fût pascontinuéeaveevigueurun peu plus longtemps, comment avez-vous pu vous tromper sur mes motifs? comment avez-vous pu penser que je désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage d'un plus grand nombre de mes frères, que je désirasse (uniquement pour mon plaisir) de voir un plus grand nombre de fami Iles arrachées à leurs paisibles habitations? Dites, dites, frère Shandy, sur quelle action de ma vie avez-vous pu me juger si défavorablement? {Commait diable! cher Tobie, quelle action ! et ces cent livres sterling que tu m'as empruntées pour continuer ces maudits sièges ! )

Si, dès ma plus tendre enfance, je ne pouvais entendre battre un tambour , que mon coeur ne battit aussi, était-ce ma faute ? M'étais-je donné ce penchant? Est-ce la nature ou moi, dont lu voix m’appelait aux armes?

Quand Guy, comte de Warwick , quand

Parisme et Parismène, quand ValenUn cl Orsou, et les sept champions de la cour d’Angleterre se promcii.aient de main en main autour do l’école, n’est-ce pas de mon argent qu’ils avaient été tous achetés ! Et étaitce là, frère Shandy, le fait d’une ame intéressée?

Quand nous lisions le siège de Troie, ce fameux siège qui a duré dix ans et huit mois (quoique je gage qu’avec un train d’artillerie semblable à celui que nous avions à ISamur, la ville n'eût pas tenu huit jours } , y avait-il dans toute la classe un écolier plus touché que moi du carnage des tarées et des Troyens? K'ai-je pas reçu trois férules, deux dans ma main droite, et une dans ma main gauche, pour avoir traité Hélène de salope, en songeant à tous les maux dont elle avait été cause ? Aucun de vous a-t-il versé plus de larmes pour Hector? Et , quand le roi Priam venait au camp des Grecs pour redemander le corps de son fils, et s’en retournait en pleurant sans l'avoir obtenu, vous savez, frère, que je ne pouvais diner.

Tout cela, frère Shandy, annonçait-il que je fusse cruel? Ou, parce que mon sang bouillait à f idée d'un camp, et que mon cœur ne respirait que la guerre, fallait-il conclure que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamités qu’elle entraîne?

O frère ! pour un soldat, il est on temps pour recueillir des lauriers, et un autre pour planter des cyprès. (Eh! d’où diable as-iu su, cher Tobie, que le cyprès était employé par tes anciens dans les cérémonies funèbres t )

Pour un soldat, frère Shandy, il est un temps, comme il est un devoir, de hasarder sa propre vie, de sauter le premier dans la tranchée, quoique assuré d'y être taillé en pièces; puis, animéde l'esprit public, dévoré de la soif de la gloire, de s’élancer le premier sur la brèche, de se tenir au premier rang,eld’y marcher fièrement avec les enseignes déployées. au bruit des tambours et dos trompettes. Il est un temps, ai-je dit, frère Shandy, pour SC conduire ainsi; il en est un autre pour réfléchir sur les malheurs de la guerre, pour gémir sur les travaux et les fatigues incroyables, que le soldat luirinémc «lui exerce toutes ces horreurs est üblig«' de

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TRISTRAU

siipporlor, pour six sous par jour, dont il est souvent mal payé.

Ai-jc besoin, cher Yoriek, que l'on me répète ce que vous m’avez déjà dit dans l’oraison funèbre de Lefèvre: (Ju iine créature telle que l’homme, li douce, ti paisible, née pour l'amour, la pitié, la bonté, n’était pas taillée pour la guerre? Mais vous deviez ajouter, Yoriek, que si la nature ne nous y a pas destinés, au moins la néeessitn peut qiiel(|uefois nous y contraindre. En elfet, Yoriek, qu’estcc que la guerre? qu’cst-ce surtout qu’une guerre comme ont été les nôtres, fondées sur les principes de l'honneur et de la liberté, sinon les armes mises à la main d’un peuple innocent et paisible, pour contenir dans de justes bornes l’ambitieux et le turbulent’? tenant à moi, frère Sliandy, le ciel m’est témoin que le plaisir que j’ai pris à tout ce qui concerne la guerre, et en particulier cette satisfaction inlinic qui a accompagné les sièges que j’ai exécutés dans mon boulingrin, ne s’est élevée en moi (cl j’espère aussi dans le caporal) que de la conscience que nous avions tous deux, qu’en agissant ainsi nous répondions aux grandes vues du créateur.

cuAPi iRE ccxxni.

L'aalcnr •’eçarc.

Je disais au lecteur chrétien... chrétien !... sans doute, et j’espère qu’il l’est. Et s’il ne l’est pas, j’en suis fâché pour lui. Mais qu’il s'examine sérieusement lui-méme, et qu'il ne s’en prenne pas à mon livre.

Je lui disais, monsieur... car, en bonne foi, quand on raconte une histoire, suivant l’étrange méthode que j’ai prise, on est sans cesse obligé d’aller et de revenir sur ses pas , pour empêcher le lecteur de perdre le CI du discours: et si je n'avais pas eu le soin d'en user ainsi, j'ai traité de choses si variées et SI équivoques; il y a dans mon ouvrage tant de vides et de lacunes; les étoiles que j’ai placées dans quelques-uns des passages les plus obscurs, éclairent si peu un lecteur disposé à perdre son cheuiin en plein

SUAMDV. 20.1

midi, que vous voyez que j’ai |)enlu le

mien.

üh ! la faute vient uniquement de mon père et de sa pendule. Et si jamais on déssèque mon cervetiii, on y verra, sans lunettes, quelque lacune, produite par l’impertinente question de ma mère.

Quantà id diligentïus in liberis procreanda cavendum, dit Cardan.

Donc, messieurs, vous voyez qu’il est moralement impossible que je retrouve le point d’où j’étais parti.

Il vaut mieux recommencer entièrement le chapitre.

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