CHAPITRE CCXLIV
Traité d« l'ame.
Ma charmante hôtesse ignorait que j'eusse fait le vœu de ne me faire faire la barbe que lorsque je serais rendu à Paris.
Mais je hais de faire des mystères pour rien. Je laisse celle froide circonspection à ces petites aines, d'après lesqnelles Lcissius (lib. 13, de moribus divinis, cap. 21) a fait son calcul, dans lequel il avance qu'un mille cube d’.\llcmaguc serait assez vaste, et même de reste, pour eontenir huit cent millions d ames , ne faisant monter qu'à ce nombre la plus grande quantité possible des âmes damnées et à damner, depuis la chute d'Ai'.un jusipTà la fin du monde.
TKISTRA» SUANDY.
Je ne sais d'où il avait puisé ce second calcul, à moins qu'il ne se fût fonde sur la bonté paternelle de Dieu. Je suis bien plus en peine de savoir ce qui se passait dans la tète de F rançoisde Ribeira, q iii prétendait que, pour contenir tous les damnés , il ne faudrait pas moins d'un ou de doux cent mille carrés d'Italie. Il avait sans doute travaillé d'après ces anciennes âmes romaines qu'il avait trouvées dans ses lectures. Il n'avait |>as fuit réflexion que, par une ponte graduelle et insensible, dans le cours de dix-liuit cents ans, les âmes devaientnécessairenients'étrerétréciesassez pour être réduites à peu de cliosc dans le temps où il écrivait.
Au témps de Leissiiis, qui parait avoir eu l'imagination moins vive, elles éUiicnt aussi petites qu'on puisse l'imaginer.
F.llcs sont encore diminuées aujourd'hui, et r hiver prochain nous trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose. Tellement que , si nous allons tqiijours de peu à moins , et de moins à rien , je n'hésite pas d'aflirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons phis d'amc du tout. Slais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère au delà, il sera assez avantageux pour celle-là , comme pour celle-ci , de Dnir en même temps.
Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la fable ! ils vont tous reparaître sur la scène, sans oublier le dieu des jardins. U le bon temps! Mais où suis-je? Et à quelle téméraifc licence osé-je me livrer? Moi, moi, qui ai si |x'u de jours à espérer, et qui ne puis vivre que dans l'avenir que j'emprunte de mon imagination. Reviens à toi , pauvre Shandy, et sois sage une fois, si tu le peux.