CHAPITRE CCLXIL
t.'ioe.
C’était un pauvre âne avec de grands paniers sur le dos , qui ramassait, comme par charité , des feuilles de raves et des trognons de choux. Il était indécis , ses deux pieds de devant sur le seuil , et à moitié engagés dans la porte , ses deux pieds de derrière dans la rue, et ne sachant |>as bien s’il entrerait ou non.
Or , un âne est pour moi une espèce d’animal sacré. Quelque pressé que je sois , il m’est impossible de le frapper. La patience avec laquelle il endure les mauvais traitcmens, est écrite d’une manière si naturelle sur sa physionomie et dans tout son maintien , elle plaide si puissamment pour lui , quelle me désarme toujours , tellement que je ne saurais même lui (larler brutalement.
Au contraire , quelque part que je le rencontre , à la ville ou à la campagne , à la charrette ou sous des paniers , en e.sclavage ou en liberté , j’ai toujours quelque chose d’honnête à lui dire : et comme un mot en amène un autre , s’il est aussi désœuvré que moi, j’entre en conversation avec lui. Sûrement mon imagination n’est jamais plus sé-
rieusement occupée que lurs<|u'clle m’aide à traduire ses réponses d’après sa contenance. Et si sa contenance ne s’explique pas assez clairement, je descends au fond de mon coeur , et ensuite au fond du sien , pour y trouver ce que , suivant l’occasion , il est naturel , soit à un homme , soit à un âne de penser.
De toutes les espèces qui sont au-dttssous de moi , c’est en vérité la seule avec baquelle je puisse converser ainsi. Quant aux perroquets et autres oiseaux jaseurs, je n'ai jamais un mot â leur dire, non plus qti’atix singes, et par la même raison. Les uns parlent , les autres agissent par routine ; et tous me rendent également silencieux.
Bien plus, mon chien et mon chat je
les aime be.aucotip, et mon chien , surtout , qui est au ih'sespoir de ne pouvoir parler. Mais , quelle qu’en soit la raison , il est cer- ' tain que ni l’un ni l’autre ne posst'tlent le talent de la conversation. La mienne avec eux ( de même que celle de mon père avec ma mère, dans ses lits de justice) ne saurait aller plus loin qu’une demande, une réponse et une réplique : une fois ces trois choses dites , le dialogue finit.
Mais avec un âne ! je causerais toute ma vie.
c Viens, honnête animal , lui dis-je, voyant qu’il m’était impossible de passer entre la porte et lui , veux-tu entrer , ou veux-tu sortir ? •
L’âne courba son cou, et tourna la tête du côté de la rue.
• Eh bien ! répliquai-je, nous attendrons ton maître une minute. >
Il ramena sa tête d’un air pensif, et regarda fixement de l’autre côté.
< Je t’entends parfaitement , répondis-je : si tu fais un seul pas mal à propos, tu seras battu impitoyablement. Après tout, une mi-, nute n’est qu’une minute, et elle ne sera pas perdue, si elle me sert à éviter la bastonnade à un de mes frères. >
Pendant cette conversation il mangeait un(‘ tige d’artichaut, et se trouvant pressé entre son appétit d’une part, et l’amertume de la plante de l'autre, il l’avait laissé tombersix fuis de .sa IiuiicIk', et six fois il l’avait ramassée. • Dieu te soit en aide, pauvre auiiiial.
TBISTRAM SUAMDT.
dis-je! lu fais là un déjeuner Lieu amer! et le travail rend tous les jours amers, cl bien amère, je crois, est ta réeompens<? ! Chacun mène la vie qu'il peut; mais dans la tienne, tout.... tout est amertume. Ta bouche en ce moment doit être arnere comme la suie.... (il avait enfin rejelc sa tige d’artichaut.) Et, dans le monde entier, peut-être, lu n’as pas un ami qui le donne un macaron! > Disant cela, je tirai de ma poche un cornet de macarons que je venais d’acheter, et je lui en donnai un. Mais en ce moment où je me rappelle cette action, mon cœur me reproche qu’elle parlait plutôt de l’idée plaisante que je me faisais de voir comment un àne s’; prendrait pour manger un macaron, que d’un véritable principe de bienveillance.
Quand l’àne eut mangé son macaron, je le pressai d’entrer. Le pauvre animal était horriblement chargé; scs jambes semblaient trembler sous lui; il résistait et portait son poids en arrière. Je le tirai par son licol, le licol se cassa dans ma main. L’àuc me regarda d’un air inquiet: Au nam du ciel ne me frappe» pas! cependant... si vous le voulcs,... vous le pouvez, e Moi! te frapper, dis-je, j’aimerais mieux être damne. >
Le mol n’était encore prononcé qu’à moitié, comme avait été celui de l’abbesse des Andouilleltcs; ainsi le péché n’était pas consommé, quand un homme qui voulait entrer, fit pleuvoir une grêle de coups sur la croupe de la pauvre bête, ce qui mit fin à la cérémonie.
t Au diable ! > m’écriai-je.
L’âne se précipita pour entrer ; et, dans la violence de son mouvement, il me froissa rudement contre la muraille, tandis qu’un bout d’osier qui dépassait le tissu de son panier, accrocha la poche de ma culotte, et la déchira dans la direction la plus désastreuse * que vous puissiez imaginer.
Au diaè/e? avais-je dit.
Je ne m’adressais point à l’âne, et pourtant cefut peut-être ceqiii le filcnlrcr; peutêtre aussi fut-ce les coups de bâton. C’est un point qui n'a pas été échiirci , et que je laisse a décider à messieurs de la société royale. Etj’ai rapporté mesculottes tout exprès pour les on faire juges.