CHAPITRE CCXCII
Ano«rf de Trim.
— f N’est-ce pas, monsieur, une grande pitié?... Mais je crains que ce que je vais dire à monsieur ne soit une sottise dans la bouche d’un soldat.»
— «Et pourquoi, Trim, dit mon oncle Tobie , un soldat serait-il plus exempt d’en dire qu’un homme de lettres? — 11 en a moins d’occasions,» répondit le caporal. Mon oncle Tobie Gl un signe de tête.
• N’csl-ce donc pas une grande pitié , dit le caporal, en jetant les yeux sur Dunkerque et sur le môle, comme Servlus Sulpicius, à son retour d’Asie et de sa traversée d’Égine à Mégarc , jetait les siens sur Corinthe et le Pirée.
• N’est-ce pas, dis-je, une grande pitié, sauf le respect de monsieur, d’.avoir délniit de si beaux ouvrages? El n’en serait-ce pas une tout aussi grande , de les avoir laissés subsister ? »
— « Tu as raison, Trim, dans les deux cas, dit mon oncle Tobie.— -Aussi, poursuivit le caporal , monsieur a pu remarquer que , depuis le commencement de la démolition jusqu’à la Gn,jc n’ai pas une seconde fois sifflé, ni chanté, ni ri, ni pleuré, ni parlé de nos
TUISTIUII SBANDT.
aocienDCs guerres, ni raronk* à monsieur une seule liistuire, bonne ou mauvaise. >
— • Tu c* , Trim , dit mon oncle Tobic , rempli d’excellentes qualités ; et je ne regarde pas comme la moindre (étant conteur d'histoires comme tu l'es), d’avoir su au travers de toutes celles que tu m’as dites , soit pour me divertir dans mes travaux, soit pour me distraire dans mes chagrins, d’avoir su, dis-je, ne m’en raconter presque jamais que de bonnes.»
— t Avec la permission de monsieur, c’est qu’à l’exception du loi de Uohéme cl de ta tepi châteaux, il n’y en a pas une qui ne soit vraie; car elles me regardent toutes.»
— f C’est ce qui fait , Trim , dit mon oncle Tobic, que je les aime davantage; mais quelle est cette nouvelle histoire? tu viens d’exciter ma euriosité.»
— • Je vais, dit le caporal, la raconter à inonsieur. — Pourvu , dit mon oncle Tobic, eu regardant tristement Dunkerque et le môle, pourvu que ce ne suit pas une histoire enjouée ; car , à des histoires de ce genre , il Tant que l’auditeur apporte avec lui la moitié du plaisir, et la disposition où je me trouve eu ce moment niiiraii à toi, Trim , et à ton liistuire. — Il ii’y a, dit le ca|ioral , rien d’enjuné dans mon histoire. ■ — Je ne voudrais pas non plus, ajouta mon oncle Tobie, qu’elle fut trop triste. — Elle uc l’est pas non plus, répliqua le caporal ; en un mot elle convient parfaitement à monsieur. — £h bien ! je t’en remercie de tout mon cceur, s’écria mon oncle Tobic, et tu me feras plaisir de la commencer.»
Le ca|K>ral Gt la révérence. Quoiqu’il ne soit pas aussi aisé que le monde l’imagine, d’ôter avec grâce un bonnet de hoiissard qui n’a point de consistance, ni moins diflicile, à mon avis , quand on est assis par terre, de faire une révérence aussi remplie de respect que les révérences ordinaires du caporal , cependant , en faisant glisser lu paume de sa main droite, laquelle était du côté de son maître ; en la faisant glisser, dis-je, en arrière sur le gazon , et un peu plus loin que son corps, pour donner à celle-ci plus de courbure, saisissant en même temps son bonnet sans effuitavec le pouce et les deux premiers
doigts de la main gauche, cetpii réduisait insensiblement le diamètre du Iroimel, lui faisait perdre sa rondeur, et l’aplatissait presque entièrement , le caporal saitisGt à tout beaucoup mieux que sa posture ne semblait le promettre ; et ayant craché deux fois, pour chercher la clef sur laquelle son histoire irait le mieux, et plairait davantage à son maître, il jeta sur lui uu regard de tendre.sse qui lui fut rendu, et il commença ainsi :
llitio'ire da roi de BobcMC eide *e« erpl clsiieaai.
< Il était une fois un certain roi de liuhè...»
Le mot Bohême n'était pas encore toul-àfait prononcé, que mon oncle Tobic obligea le caporal à faire halte pour un moment. lai caporal avait commencé son histoire nu-tète ayant laissé sou bonnet par terre depuis qu’il l’avait ôté à la Gn du dernier chapitre.
L’œil de la bonté épie tout. Le caporal n’avait pas achevé les quatre premiers mots de son histoire , que mon oncle 'l'obie avait déjà touché son bonnet deux fois du bout de sa canne, comme pour dire : Pourquoi, Trim , n’est-il pas sur votre tète ? Ti im le ramassa avec la plus respectueuse lenteur; puis, jetant un coup d’œil humilié sur la broderie de devant, laquelle était terriblement ternie, et même usée dans les parties les plus apparentes, il posa de nouve:iu son bonnet à ses pieds pour moraliser à son sujet.
— «Je t’entends trop bien, s’écria mon oncle Tobie, et tout ce que tu dis là n’est que trop vrai. Mais, Trim, licn n'eu fait en ce monde pour toujours durer. •
— « O mou cher I'oim ! s’écria Trim, quand ces gages de ton amour et de ton soiivenii seront tout-a-fail ii.sés, que dirai-je?
— € 11 n’y a, Trim, répliqua iiiun oncle Tobie , autre chose à dire que ce (|ue je t’ai dit: rien n'est fuit en ce monde pour lou'ionrt durer. On se creuserait la cervelle jus<|u’au jour ou jugement, qu'un ne trouverait rien de mieux.»
Le caporal reconnut que mon oncle Tobic avait raison , cl qn’il serait inutile, quch|uc esprit qu’on eût , de chercher à tirer de sou bonnet une morale plus saine. Il mit donc sou bonnet sur sa tète s:iiis chercher da-
TRISTBAli SMANDT.
raulage; et, passant la main sur son front i |H)iircOacer une ride pensive que le texte et le commentaire y avaient lait naître, il retourna, avec le même regard et le même son de voix, à son iiistoirc du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
Ssite de IViaiuire da roi de Doltèmc et de ee* fcpi ehâleiax.
I 11 était une fois un certain roi de Bohême.... Mais sous quel régne ? c'est ce que je ne saurais dire à monsieur.»
— « Je ne te le demande en aucune sorte,» s'écria mon oncle Tohie.
— » Célail, sauf le respect dû â monsieur, un peu avant le temps où les géans cessèrent d'engendrer. Mais en quelle année de Notre- Seigneur c'était?...»
— < Je ne donnerais pas deux sous pour le savoir,» dit mon oncle Tohie.
— « Seulement, n'en déplaise à monsieur, cela donne meilleur air à une histoire.»
» C'est ton aiïaire, Trim, de l'embellir à ta mode ; et choisis, continua mon oncle Tohie, choisis dans tout le monde entier la date que lu voudras, et applique-la à ton histoire, c'est celle-là que je préférerai.
Le caporal s'inclina d’un air pénétré de reconnaissance. En effet, depuis la création du monde jusqu'au déluge de Noé, depuis le déluge jusqu'à la naissance d'Abraliam, depuis les patriarches et leur pèlerinage jusqu'à la sortie d'Égyple des Israélites; de la à travers toutes les dynasties, olympiades, villes fondées cl détruites, cl autres époques mémorables de chaque peuple, jusqu'à la venue de Jésus-Christ, et de cette venue au moment où Trim racontait son bisloirc ; chaque siècle, chaque année, chaque mois, chaque heure, chaque minute, mou oncle Tobie mettait aux pieds du caporal le vaste empire des temps et tous ses abîmes.
Mais, comme lu modestie touche à peine du bout du doigt à ce que la libéralité lui présente les mains ouvertes , le caporal se contenta de ce qu’il y avait de plus mauvais dans tout le paquet ; et, pour que nos seigneurs du parti ministériel et de celui de Toppositiou ne se mangent pas le blanc des yeux en disputant sur répocjiic choisie par
le caporal , je la leur dirai sans me faire prier.
Il prit l'année de Motre-Seigneur mil sept cent douze, qui fut celle où le duc d’Ormoud se comporta si mai en Flandre ; et il reprit ainsi son expédition de Bohême.
Suite de rkuloire da rot de Bobdme el de ocf eept cbileant.
— « En l’an de Notre-Seigneur mil sept
cent douze, il était, comme je le disais à monsieur »
— » A te dire vrai , Trim , dit mon oncle Tobie, toute autre date m'aurait plu davantage; non-seulement à cause de la Uiche honteuse qui souille notre histoire de cette annéelà, quand nos troupes se débandèrent, ei refusèrent de couvrir le siège du Quesnoy, où Fayel cependant poussait les ouvrages avec une vigueur incroyable; mais encore, Trim, pour l'intérêt même de ton histoire; parce que s'il y a (et ce qui l’est échappé à ce sujet m’en laisse quelque soupçon ), s'il y a, disje, quelques géans....»
— • En vérité, monsieur, il n’y en a qu’un.
— C'est tout comme vingt! s’écria mon oncle Tobie; mais alors tu aurais dù te reculer de quelque sept ou huit cents ans, pour te mettre hors de la portée des critiques. El je te conseille, pour l’honneur de ton histoire, si lu dois jamais la raconter encore »
— « Si je peux l’achever une bonne fois , dit Trim, je jure à monsieur que je ne la raconterai de ma vie, ni a homme, ni à femme, ni à enfant. — A d’autres ! > s’écria mon oncle Tobie, mais d'un ton de voix si bon, si encourageant, que le caporal reprit son histoire avec plus d’allégresse que jamais.
SQÎt« dt do rot de Bokéne cl de mo ic(tl
cbâtcooi.
— « Il était, sauf le respect dû à monsieur,
dit le caporal , en élevant la voix et frottant joyensement les deux paumes de scs mains l’une contre l’autre, il était une fois un certain roi de Bohême »
— « Laisse 1a date entièrement , Trim, dit mon oncle ’Jobic, en se penchant vers le caporal , el a|iptiyanl doucement sa main sur son épaule pour adoucir la petite peine qu’il
THISTRAM SBARDT.
pouvait lai faire en l'interrompant , laisse la date entièrement, Trim. Une liisloire passe à merveille sans tant de précision ; et, à moins qu’on n’en soit bien sûr... — Bien sûr! dit le caporal, en secouant la tète. — J'en conviens, répondit mon oncle Tobie; il n'est pas aisé, Trim, qu'un homme comme toi et moi, nourri dans les armées, qui a rarement regardé devant lui plus loin que le bout de son fusil, et derrière lui au delà de son havresac, en sache beaucoup sur cette matière.»
— » Morbleu ! dit Trim , vaincu par la manière de raisonner de mon oncle Tobie, autant que par le raisonnement lui-mème , un soldat a bien autre chose à faire; car, sans parler df!s batailles, des marches, ni du service de garnison , n’a-t-il ps son fusil à éclaircir, son habit à nettoyer, ses moustaches à cirer, lui-mème enfin à raser et à tenir propre, de manière à praltre toujours comme à la prade? Quel besoin, ajouta le caporal, d'un air triomphant, quel besoin (je le demande à monsieur ) un soldat put-il avoir de savoir un seul mot de géographie?»
— « Tu devais dire chronologie. Trim, dit mon oncle Tobie; car, pour la géographie, elle est pour lui d'un usage indispensable. Il faut qu’il connaisse prfaitement tous les pys où son métier l'entraine, el les confins de ces pays; il faut qu'il en connaisse chaque ville , village , bourg, hameau , avec les routes, les canaux et les chemins creux qui y aboutissent. S'il psse une rivière ou un ruisseau, il faut, Trim , qu’à la première vue il paisse en dire le nom, dans quelle montagne il prend sa source , quel est son cours , à quelle distance il est navigable, où il est guéabic, où il ne l'est ps. Il faut que le sol de chaque vallée lui soit aussi connu qu’au laboureur qui la cultive , et qu’JI soit en état , si le cas le requiert, de donner un plan exact de toutes les plaines et défilés, des forts, des collines, des bois et des marais, à travers lesquels son armée doit marcher. Il faut enfin qu’il connaisse leurs produits , leurs plantes, leurs minéraux, leurs eaux thermales , leurs animaux, leurs saisons, leurs climats, leurs degrés de froid et de chaud , leurs babitans, leurs coutumes, leur langage, leur plitiquc, et môme leur religion. Autremeut,
capral, continua mon oncle Tobie, se levant dans la guérite, et commençant à s’échauffer à cet endroit de son discours, concevrait-on comment Marlborough a pu faire marcher son armée, des bords de la Meuse à Belbourg, de Belbourg à Kerpnord ( il fut impssible au caporal de rester assis plus longtemp), de Kerpnord, Trim, à Kalsnken, de Kalsaken à Newdorf, de Newdorl à Laudenbourg, de Laudenbourg à Mildenhein, de Mildenhein à Elchingen, d’Elchingen à Gingen, de Gingen à Belmerchoffen, de Belmerchoffen à Skelienbourg, où il fondit sur les rctranchemeiis des ennemis, les força à passer le Danube, traversa la Leeh , passa ses troiips jusque dans le coeur de l’empire, et, marchant à leur tète par Fribourg, llokenwert et Schonevelt , arriva aux plaines de BIcnheim et d'IIochstet. Ce grand homme , caporal, malgré tout son talent, n’aurail pas fait un pas ni un seul jour de marche , sans le secours de la géographie.
« C,ar pour la eàrono/oijie, j’avoue, Trim , continua mon oncle Tobie , en se rasseyant froidement dans sa guérite , que de toutes les sciences, il me semble que c’e.st celle dont un soldat put le mieux se disposer ; à moins que ce ne soit pour les éclaircisscmens qu’il put un jour en retirer , relativement à l'époque de l'invention de la poudre ; car les terribles effets de cette compsition , preilic à la foudre et renversant tout devant elle, l’ont rendue pur nous une espèce d'ère miliuiire. Elle a si totalement changé la nature de l’attaqueet de la défense, soit pur la guerre de terre , soit pour la guerre de mer ; elle a tellement étendu les bornes de l’art et de la science militaire , qu’on ne saurait être trop exact à fixer le temps de sa découverte , et trop soigneux à rechercher le nom de son inventeur, et les eirconstances qui lui ont donné naissance.
t Je suis loin de contester, continua mon oncle Tobie , ce dont les historiens conviennent, savoir qu’en l’an de Notre-Seigneur , treize cent quatre-vingt , sous le règne de Venceslas , fils de Charles IV, un certain prêtre , nommé Schwarls , apprit aux Vénitiens l'usage de la poudre dans leurs guerres contre les Génois. Mais il est certain qu’il ne
TBISTHAII SlIAKDT.
fut pas le premier; car, si nous en croyons
dom Pèdre , évfiquc de Lëon — Bon
Dieu ! dit Trim , qu'est-ce que des prêtres et des évêques avaient à faire de se creuser la tête pour la poudre à canon ? — Dieu le sait, dit mon oncle Tobie, sa providence opère le bien parqui il lui plaît. Dom Pèdre donc affirme , en sa chronique du roi Alphonse , lequel subjugua Tolède , qu'en l'an treize centquaranie -trois (c'est-à-dire trentesept avant l’autre époque), le secret de la poudre était bien connu, et qu'elle était dès-lors employée avec succès , tant par les Maures que par les Chrétiens, non sciilemnt sur mer , mais dans plusieurs de leurs sièges les plus mémorables en Espagne et en Barbarie. Et tout le monde sait que le moine Bacon a écrit expressément sur la poudre à canon , et en a généreusement donné la recette au public, plus de cent cinquante ans avant la naissance de Schwartz. Mais , ajouta mon oncle Tobie , ce qui nous embarrasse bien davantage, et ce qui confond toutes nos relations , ce sont les Chinois qui prétendent avoir connu la poudre plusieurs centaines d'années avant Bacon. >
— € Je gage , s'écria Trim , qu'il n’y a pas un mot de vrai. >
— € Je croirais volontiers qu’ils se trom- |>ent , reprit mon oncle Tobie , du moins si l'on peut en juger par le misérable état de leur tactique actuelle, surtout en ce qui regarde les fortifications. Les leurs ne consistent que dans un fossé revêtu d'un mur de brique, et entièrement dépourvu de flancs. Quant à ce qu'ils placent dans les angles , et qu’ils nous donnent pour des battions , ils sont construits d'une manière si barbare ,
qu’on les prendrait — pour un de mes
sept châteaux , ■ interrompit le caporal.
Mon oncle Tobie, quoique embarrassé luimême à trouver une comparaison, ne fut pas content de celte de Trim. Mais Trim iuidisant qu’it lui restaiten Bohème unedeinUlouzaine de châteaux pareils, dont il nesavait cominent se défaire mon oncle Tobie fut si touché de la plaisanterie naïve du caporal , qu'il cessa sa dissertation sur la poudre à canon, et pria le caporal de continuer sou histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux.
Svile it rkiiUitre Au ro« de BoWoie el de tes irpt ckileaui.
— cCe malheureux roi de Bohême, dit Trim....>
— t II était donc malheureux , dit mon oncle Tobie? > car ses dissertations sur la poudre à canon et sur les autres prties de l’art militaire, l'avaienlrudemcnt cm brouillé; et quoiqu’il eût prié le caporal de poursuivre son histoire , les fréquentes interruptions qu’il avait faites ne lui avaient pas lai;«é ses idées assez présentes pour expliquer l’épithète.
< Il était donc malheureux , Trim ? dit mon oncle Tobie, d’un ton pathétique. » Le caporal qui aurait voulu que le motet tous ses synonymes fussent à tous les diables , commença à repasser dans son esprit les principaux événemens de l'histoire du roi de Bohême , lesquels prouvaient tous que jamais homme n’avait été plus heureux que lui. Le pauvre caporal se trouva alors dans un embarras extrême ; et ne se souciant pas de riUracter son épithète , encore moins de l'expliquer, et moins que tout cela d’ériger son conte en système à la manière des savons, il regarda mon oncle Tobie, espérant qu'il viendrait à son secours ; mais , voyant que mon oncle Tobie restait assis en attendant une explication , il hésita un moment et continua ainsi :
— I Monsieur me permettra de lui dire que le roi de Bohême était malheureux , en ce qu'aimant la navigation et tout ce qui y u rapport, il ne se trouvait pas un seul port de mer dans toute la Bohême. >
■ — « Et comment diable y en aurait-il eu , Trim? s'écria mon oncle Tobie. La Bohème ne toucliant à la mer d'aucun c6té , cela ne pouvait être autrement. — Cela se pouvait, dit Trim , si Dieu l'avait voulu. >
Mon oncle Tobie ne parlait jamais de l’essence de Dieu et de ses attributs , qu'avec respect et retenue.
— < Je ne le crois pas , répliqua mon oncle Tobie , après une pause ; car , ne touchant à la mer d'aucun côté , ayant la Silésie et la Moravie à l’est, l’Alsace et la Haute-Saxe au nord , la Eranconie à l'ouest , et la Bavière au sud , la Bohême ne pouvait
niSTSAH SBANDT.
se rapprocher de la mer sans cesser d’étre Bobinie ; et la mer, d’un autre c6té , ne pouvait arriver à la Bohème sans couvrir une grande partie de l’Allemagne , et noyer des millions de malheureux habitons qui se> raient trouvés sans défense contre un tel déluge. — A Dieu ne plaise ! s’écria Trim. — Un tel déluge , ajouta mon oncle Tubieavec bouté , montrerait un tel manque de compassion dans celui qui est notre père commun, que je pense , Trim , qu’il était réellement impossible que la Bohème eût des ports de mer. >
Le caporal Dt sa révérence en homme intimement convaincu , et continua :
< Or il nrrii'a que par une belle soirée d’été , le roi de Bohème sortit avec la reine et scs courtisans. — Tu as raison , ’frim , dit mon oncle Tobie , de dire qu’il arriva ; car le roi de Bohème , ainsi que la reine , pouvaient également sortir ou rester chez eux. Et c’est là une matière de futur contingent , qui peut arriver ou ne pas arriver , suivant que le hasard en ordonne. >
Le roi Guillaume , dit Trim , avait là-dessus une opinion particulière. Il pensait qu’il ne nous arrivait rien en ce monde qui ne fût arrêté de toute éternité. Aussi disait-il souvent à ses soldats : que chaque balte avait son billet. — C’était un grand homme ! dit mon oncle Tobie. — Et je crois à présent, continua Trim , que le coup qui me mit hors de combat à Landen , ne fut visé à mon genou , que pour ni’ûter du service du roi , et me mettre à celui de iiiousieur , où je serai sûrement mieux soigné dans ma vieillesse. — Tu peux y compter, Trim ! » s’écria mon oncle Tobie avec la dernière vivacité.
Le coeur du maître et celui du valet étaient également sujets à ces épanchemens imprévus. Le caporal voulut parler , il voulut remercier son maître ; les larmes l’inondèrent, * il resta sans parole , sans mouvement ; il resta les yeux fixés sur mon oncle Tobie , mais son visage exprimait sa reconnaissance, et payait les marques de bonté de son maître. Une larme alors coida sur la joue de mon oncle Tobie , et paya l’attachement du serviteur.
Cette scène fut suivie d'un long silcm c.
Trim le rompit le premier, et s’efi'orçant de prendre un ton plus gai pour tâcher de distraire son maître : — t D’ailleurs , monsieur, dit-il , sans cette blessure que j’ai reçue à Landen , je n’aurais jamais été amoureux. >
— c Tu as donc été amoureux, Trimît dit mon oncle Tobie en souriant.
— f Amoureux , dit le caporal , par dessus la tète. — Et je te prie , Trim , dit mon oncle Tobie, où, quand et comment cela s’est-il passé ? Tu ne m’en as jamais dit un mot. — J’ose dire à monsieur , répondit Trim , qu’il n’y avait pas dans tout le régiment un tambour, ni un fils de sergent , qui ne sût cette histoire. — Et comment ne la sais-je pas encore? • dit mon oncle Tobie.
— « Monsieur doit se rappeler, et sûrement avec douleur, dit le caporal , notre déroute totale à Landen , et la confusion horrible du camp et de l’armée. II fallut que chacun songeât à soi ; et sans les régimens de Wyndham, de Lumiey et de Gaiway qui couvrirent la retraite sur îieers|ieeltcn , le roi lui-mème aurait eu de la peine à gagner le pont. Il fut pressé vivement , comme monsieur le sait mieux que moi. >
— t Vaillant prince ! s’écria mon oncle Tobic avec enthousiasme. Au moment où tout est perdu , je le vois passer devant moi à toute bride. Il court à la gauche chercher le reste de la cavalerie anglaise , et revient avec elle pour soutenir la droite, et arracher, s’il en est encore temps , le laurier des mains de Luxembourg. Je le vois avec son écharpe flouante , ranimant le courage de ce pauvre régiment de Galway. Je le vois courant le long de la ligne, se retournant aussitôt, et chargeant Conti à la tète des siens. Brave , brave prince ! s’écria mon oncle Tobie ; par le ciel, il mérite la couronne! — Comme ua voleur mérite la corde! > s’écria Trim.
Mon oncle Tobie connaissait la loyauté du caporal , autrement la comparaison n’aurait pas été de son goût. Mais le caporal n’y avait pas songé en la faisant. Au reste il n’y avait pas moyen de revenir sur ses pas ; ce que le caporal avait de mieux à faire , était de continuer son récit.
— f Le nombre des blessés était prodigieux; chacun ne pensait qu’à sa propre
TRISTRAH SHANDT.
sôi-cté. — Cependant , dit mon oncle Tobic , Talmash fil la retraite de l’infanterie avec licaucoup d'ordre. — Je n’en restai pas moins sur le champ de bataille , dit le caporal. — Misérable garçon ! répliqua mon oncle Tobie. — Tellement qu’il était midi du lendemain, continua le caporal , avant que je fusse échangé et mis dans une charrette avec trente ou quarante autres blessés pour être conduit à notre hôpital.
— «Il n’y a aucune partie du corps, sauf le respect dû à monsieur , où une blessure cause une douleur plus insupportable qu’au genou. >
— I Excepté l’aine, dit mou oncle Tobie. — Avec la permission de monsieur, répliqua le caporal, le genou, à mon avis, doit être plus sensible , ayant encore plus de tendons et de tout ce qu’ils appellent.... qu’ils appellent....
— «C’est pour cette raison , dit mon oncle Tobic , que l’aine est infiniment plus sensible ; non seulement parce qu’elle a autant de tendons, et de ces autres choses dont je ne sais pas plus le nom que toi ; mais parce que....>
Ici la veuve Wadman , qui s’était tenue cachée dans son arbre pendant toute la conversation, retint son haleine, détacha sa coilTe de dessous son menton, se tint le corps en avant , porté sur une jambe , et prêta l’oreille plus attentivement que jamais.
La dispute se soutint amicalement et à forces égales , pendant quelque temps , entre mon oncle Tobic et Trim , jusqu'à ce qu’enfin Trim , se ressouvenant qu il avait souvent pleuré pour les souffrances de son maître et jamais pour les siennes , abandonna son opinion. Mais mon oncle Tobic n'accepta pas son désistement : — « Cela ne prouve autre chose, Trim, que ton bon cœur. »
Tellement que l’on ne sait pas encore si la douleur d’une blessure à l’aine est plus foite, toutes choses égales d’ailleurs, que la douleur d’une blessure au genou.
Ou si la douleur d’une blessure au genou c.st plus forte que la douleur d’une blessure a l’aine.