CHAPITRE CCXCIIl
La b^goÎD*.
— < Kn douleur de mon genou , continua le caporal , était excessive en elle-même ; mais les cahos de la charrette sur un chemin extrêmement raboteux , la rendaient encore plus vive , et chaque pas était la mort |M>ur moi; le sang que je perdais, le manque di>
soin, la fièvre que je sentais venir - —
Pauvre garçon ! dit mon oncle Tobic. — Cen était plus, dit le caporal, que je n’en pouvais supporter.
« Je racontais mes souffrances à une jeune femme dans une maison de paysan où notre charrette, qui était la dernière de la ligne, avait fait halte, et où l’on m’avait fait entrer. La jeune femme avait tire un cordial de sa poche, en avait versé quelques gouttes sur du sucre, et, voyant que cela me ranimait, elle m’en avait donné deux ou trois fuis. Je lui r.acunUiis donc la violence de la douleur que je sentais: elle est si poignante, lui disais-je, que j’aimerais mieux ne jamais me relever de ce lit que je vois dans le coin de la chambre, et y mourir tranquillement, que de faire un pas de plus dans la maudite charrette.
< Elle essaya de me conduire à ce lit que je lui montrais ; mais je m’évanouis dans ses bras. Elle avait un excellent coeur, comme monsieur pourra le voir, » dit le caporal en essuyant scs yeux.
— «Je croyais l’amour une chose joyeuse,! dit mon oncle Tobie.
— « N’en déplaise à monsieur, c’est quelquefois la chose la plus sérieuse du monde.
« A la persuasion de la jeune femme, la chaTTcUe et les autre.s blessés étaient partis sans moi : elle avait assuré que j’expirerais en y rentrant. Tellement que lorsque je ri'vins à moi, je me trouvai dans une cabane tranquille et paisible, où il ii’y avait plus que la jeune femme, le paysan et la femme du paysan. J’étais couché en travers sur le lit qui était dans le coin de la chambre; ma jambe blessée rcjxtsait sur une chaise, et la 1 jeune femme à côté de mon lit tenait d’une
TRISTRAM SRARDT.
mnin sous mon nez le coin üe son mouolioir imhiki^ de vinaigre, et de l'autre m’en frottait les tempes.
< Je la prisd'nbord pour la iille du paysan , car ce n’était pas une auberge; et je lui offris une petite bourse où il y avait dix-huit florins. C’était encore un gage, continua Trim, en essuyant scs yeux, que ce pauvre ’l'om en partant pour Lisbonne m'avait envoyé par un soldat de recrue.
< Je n’avais jamais fait ces tristes détails à monsieur, f Trim essuya scs yeux une troisième fois.
c La jeune femme appela le vieillard id sa femme, et leur montra l’argent, sans doute pour m’obtenir d’eux un lit et toutes les petites choses dont je pourrais avoir besoin , j usqu’à ce que je fusse en état d’étre transporté à l’hôpital. Atlom, dit-elle ensuite en serrant la petite bourse, je serai votre banquier ; mais, comme celle charge ne remplira pat tout mon temps, je terai aussi votre garde-malade. >
I \ la manière dont elle me parla, et à son habillement que je commençai à regarder alors plus attentivement, je vis que la jeune femme ne pouvait pas être la Glle du paysan.
t Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, et scs cheveux étaient cachés sous une bande de batiste qui serrait son front. C’était une de ces religieuses dont monsieur sait qu’il y a un grand nombre en Flandre, et qui ne sont pas cloîtrées. >
— e D’après ta description, Trim, dit mon oncle Tobie, je juge que c’était une jeune bégu'mc. C'est une espèce de religieuse qui ne se trouve qu’en Fbndre et à Aiqsterdam.
Elles durèrent des religieuses ordinaires, en ce qu’elles peuvent quitter lecloit/e pour se marier. Leur profession est de visiter et de soigner les malades ; j’aimerais mieux , je l’avoue, que ce fût leur inclination.
— t(^lle-ci m’asouventdit, répliquaTrim, qu’elle me rendaittous ces soins pourl’amour de Jésus-Christ. Je n’aimais pas cela. J’aurais voulu que ce fût un peu pour l’amour de moi. — Je crois, Trim, dit mon oncle Tobie, que nous pourrions bien avoir tort tous tes deux ; nous le demanderons ce soir à M. Yorick, chez mon frère Shandy ; n’oublie pas, Trim, de m’en faire souvenir. »
— La jeune béguine, continua le caporal, m’avait à peine dit qu’elle serait ma gardemalade, qu’elle se mit eu devoir d’en remplir les fonctions. Elle sortit, et, au bout de quelques minutes qui me parurent bien longues, elle me rapporta des flanelleset des drogues pour mon genou qu’elle bassina et fomenta pendant une couple d’heures; puis elle me prépara une éeuelle de gruau pour mon souper; et, quand je l’eus prise, elle me promit de revenir do grand matin, et me souhaita une bonne nuit.
• En dépit de son souhait, ma nuit fut bien mauvaise . La fièvre fut très-violente ; la figure de la béguine ne cessa de me tourmenter. A ch.aque instant j’aurais voulu partager le monde en deux, et lui en donner la moitié. A chaque instant je m’écriais : Pourquoi n’ai-je qu’un havresac et dix-huit florins à partager avec elle? fant que la nuitdura, je vis la belle èéguine comme un ange bienfaisant, se tenir près de mon lit, en soulever les rideaux, et m’offrir des potions cordiales. Je ne fus tiré de mon songe que par la belle béguine ellemême, qui revint auprès de moi à l’heure promisc,etquimcrenditen réalité les mêmes services dont je venais de rêver. En vérité elle me quittait à peine; et je m’accoutumai telleiiienta recevoir la vie de scs mains, que je pâlissais et mon cœur défaillait quand elle sortait de la chambre. Et cependant, continua le caporal,cn faisantla réflexion du monde la plus étrange
je n'élait pat amoureux.
Car, pendant les trois semaines qu’elle fut aujjrrùs de moi, nuit et jour occupée à panser mon genou, et à me rendre tous les soins les plus familiers, je puis bien dire à monsieur que je ne sentis pas une seule fuis ce que j’entends par amour. >
— f Cela est très-singulier,Trim,i dit mon oncle Tobie.
— < 'frès-étonnant,! dit la veuve Wadmau. — c Rien n’est cependant plus vrai, >dit le caporal.
TaiSTRÀII SHARDT.
chapitré: ccxciv.
Tria •‘odUmBC.
— 1 II n'y a pourtant pas tant de quoi s'étonner, continua le caporal, voyant que mon oncle Tobie faisait des rcQexiuns mentales sur ce sujet. L'amour, monsieur le sait mieux que moi, l'amour est comme la guerre. Un solil.vt ne peut-il pas échapper trois semaines de suite en montant la tranchée dans la nuit du samedi, et cependant être tué le dimanche matin ? C'est précisément ce qui m'arriva , avec la seule différence que ce fut le dimanche au soir; l'amour me vint tout d'un coup; il tomba sur moi comme une bombe, sans me douuer presque le temps de dire: Dieu me bénisse ! >
— t Je ne croyais pas, Trim, dit mon oncle Tobie, que l'amour pût venir si brusquement. »
— c Mais, répliqua Trim, quand on y est déjà préparé !
— < Je te prie, dit mon oncle Tobie, raconte-moi comment cela t'arriva. •
— • De tout mon coeur, • dit le caporal faisaiil sa révérence .