CHAPITRE CCXCVHl
Il a’j voit rien.
Un œil a cela de commun avec un canon, que ce n'est pas tant l'œil et le canon en cux-mémcs, que le jeu de l'œil et le jeu du canon , qui les met l’un et l'autre en état de produire de si grands effets. Je ne trouve pas la comparaison si mauvaise; d'autres gens de meilleur goût ne seront peut-être pas de mon avis : cependant, comme je l’ai faite et
placée à la tête du priant chapitre autant pour l'usage que pour l’ornement, elle y restera; et tout «c que je désire en retour, c'est que vous vouliez bien vous la rappeler toutes les fois que je parlerai des yeux de la veuve Wadman.
— « Je vous proteste , madame , dit mon oncle Tobie, que je n'aperçois rien dans votre œil. >
— t Ce n'est donc pas dans le blanc? » dit mistress Wadman. Mon oncle Tobie regarda dansla prunelle de toute sa puissance.
Or, de tous les yeux qui jamais aient été créés depuis les vôtres, madame , jusqu'à ceux de Vénus, qui étaient certainement aussi fripons qu'il y en ait jamais eu , il n’y eut jamais d’œil aussi propre à ravir le repos de mon oncle Tobie , que l’œil dans lequel il regardait. Ne croyez pas, madame, que ce fût un œil coquet, ni éveillé, ni libertin; il n’était ni étincelant, ni pétulant, ni impérieux; ce n’était pas un de ces yeux qui annoncent de grandes prétentions , ou une grande exigence ; un tel œil n’aurait pas eu d empire sur une ame de la trempe de celle de mon oncle Tobie, formée de toutcequcla nature a de plus doux.
L’œil de mistress Wadman était rempli de doux propos et de douces réponses, parlant, non comme une trompette bruyante qui étonne l’oreille sans lui plaire, mais parlant au cœur; ou plutôt, formant je ne sais quels doux sons , semblables aux derniers accens d’un prédestiné ; un œil qui semblait dire , Comment pouve:~vout, capitaine Shandÿf rivre ainsi sans consoiation ? sans nn sein sur lequel vous puissies reposer votre tête, et data lequel vous puissiez déposer vos chagrins ?
C'était un œil...
Mais l'amour me gagnera moi-méme, si j'en dis encore un mot.
C'était l’œil qu’il fallait à mon oncle Tobie.