‹ Œuvres completes de SterneChapitre 276 sur 507 · CHAPITRE CCCVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCVI

I>ea deux amovn.

— « Les anciens, dit mon père, ont reconnu, frère Tobie, deux sortes d'amour, très-distinctes l’une de l’autre, suivant la partie du corps où elles prennent naissance, la cervelle ou le foie. Ainsi, quand un homme devient amoureux , il doit considérer oit est le siège du mal. >

— t Et qu’importe, frère Shandy, répliqua mon oncle 'Tobie , qu’importe d’où Tamour vienne , quand on ne veut que se m.arier, aimer sa femme, et lui faire quelques enfans? >

— € Quelques enfans ! s’écria mon père , en sautant de sa chaise les yeux fixés sur ma mère, et passant brusquement entre son fauteuil et eelui du docteur Slop. Quelques enfans ! • s’écria mon père, en répétant les mots de mon oncle 'Tobie , et continuant à se promener avec agitation.

— c Ce n’est pas , frère Tobie , dit mon père en revenant à lui , et se rasseyant derrière le fauteuil de mon oncle Tobie, ce n’est pas que je fusse fâché de t’en voir une vingtaine ; au contraire, j’en serais charmé; et j’aimerais chacun d’eux , Tobie, autant que si j’étais son père. >

Mon oncle Tobie passa sa main derrière sa chaise , sans être aperçu , pour serrer celle de mon père.

Mon père prit la main de mon oncle Tobie.

— « Bien plus, mon cher frère, continua

TIHSTBAH 8BAHDT.

mon père , formé comme tu l'es de tout ce qu'il y a de plus doux dans la nature humaine, ayant si peu de scs aspérités, c'est une pitié que la terre ne soit pas toute peuplée d'Iiabitans qui te ressemblent. Et si j’étais monarque d'Asie , ajouta mou père , en s'ccliaulTaut pour ce nouveau projet, je t'obligerais (pourvu que l'a chose ne fût pas au-dessus de tes forces , et ne desséchât |>as trop promptement ton humide radical, pourvu enfin que cet exercice ne fit aucun tort à ton imagination ni à ta mémoire , ce qui arrive quand on s’y livre inconsidérément), oui , frère Tobic , je te procurerais les plus belles femmes de mon empire, et je t’obligerais , nolcm cl voltm, de me faire un sujet tous les mois. >

— f Tous les mois, • dit ma mère, en prenant une prise de tabac.

— < Je ne voudrais pas, dit mon oncle Tobic , faire un enfant, noient el volent , ce qui signifie , je crois, que je le voulusse ou non , pour plaire ait plus grand prince de la terre.*

— 1 J’avoue , dit mon père, qu’il y aurait de ma part un peu de cruauté â t’y contraindre. Mais c’est une supposition que j’ai faite, frère Tobie, pour te montrer que ce n'est pas sur ton projet de faire des enfuns (en cas que tu en sois capable), mais sur les systèmes que tu as sur l’amour et le mariage , que je veux te redresser. »

— f Mais , dit Yorick , il y a beaucoup de raison et de bon sens dans l’opinion que le capitaine Shandy se forme de l’amour; et dans les heures perdues de ma vio, dont je rendrai compte un jour, j'ai lu beaucoup de poètes et de rhéteurs, desquels je n'aurais jamais pu en extraire autant. >

— I Je voudrais, Yorick, dit mon père, que vous eussiez lu Platon : il vous aurait appris qu'il y a deux amours. — Je sais, dit Y'orick, qu'il y avait deux religions parmi les anciens, ruiic pour le |>cuplc, et l’autre pour les savans. Mais je pense qu'un seul amour (Hjuvait SHflire aux uns et aux autres. — Point du tout, dit mon père, et par les mêmes raisons; car de ces deux amours, suivant le commentaire de Ficinus sur Vélasius, l’un est spirituel, l’autre est matériel.

c Le premier et le plus ancien u'a point eu de mère, et u’a rien à démêler avec Vénus : le second est engendré de Jupiter et de Dioné. >

— 1 De grâce, frère, dit mon oncle Tobic, qu’est-ce qu'un homme qui croit en Dieu a besoin de tout cela? » Mon père ne s'aiTêt:i point â lui répondre , de crainte de perdre le fil de son discours.

c Ce dernier , continua-t-il , pnrlici|>e entièrement de la nature de Vénus.

« Le premier est la chaîne d’or qui lie le ciel à la terre; c’est lui qui nous excite â l'amour héroique, lequel renferme et fait naître le désir de la pliilosophie et de la vérité : le second excite seulement le désir. *

— c Je crois , dit mon oncle Tobic , que la procréation des enfans est bien aussi utile au monde, que la découverte des moyens de déterminer les longitudes en mer. >

— < U est certain, dit ma mère, qnc l’amour entretient la paix dans le monde. >

— « El qu’il la détruit dans les familles ! ■ s'écria mon père.

— t C’est lui qui peuple la terre,* dit ma mère.

— c Et qui dépeuple le ciel,* dit mon père.

— € C’est la virginité, dit Slop d’un air triomphant , qui peuple le paradis. *

— t Propos de nonne, * répliqua mon père.

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