CHAPITRE CCCVll
C)i«van «• *e coucher.
Mon père, dans toutes ses disputes, avait un genre d’escarmouche si tranchant , si aigre, si peu ménagé, poussant â droite, s;ibrant â gauche, et tombantsur tout le monde imlistinctement, que s’il y avait vingt personnes dans un cercle, en moins d’une demiheure il était sûr de les avoir toutes contre lui : ce qui ne contribuait pas peu à le laisser ainsi sans alliés, c'est que s’il y avait un poste toiit-â-fait wlcimhle, c’est là qu’il allait se jeter. Mais il faiil lui rendre justice : une fois ipi’il y était éudili, il s’y défendait si vaillam-
TRISTRÀM SIUNLiT.
ment , que tout brave et galant homme ne l’en voyait chasser qu'avec peine.
Aussi Yorick, en l'attaquant, ce qui lui arrivait souvent , se gardait bien d’employer toute sa force.
Mais la remarque du docteur Slop sur les vierges , à la fin du dernier chapitre , avait rangé Yorick du côté de mon père; et il commençait à désoler le pauvre docteur par rcniimcration de tous Icscouvens de la chrétienté, quand le caporal Trim entra dans la salle , et raconta à mon oncle Tobic que ses culottes d'écarlate ne pourraient servir, comme ils l'avaient projeté , pour l'attaque de la veuve Wadman , attendu que le tailleur, en les dérousant, s'était aperçu quelles avaient déjà été retournées.
— < Eli bien ! qu'il les retourne encore , dit brusquement mon père , car on les retournera encore plus d'une fuis avant que l'affaire soit finie. — Elles n'en valent pas la façon, dit le caporal. — Alors Irère , dit mon père, il faut nécessairement que vous en commandiez d’autres. Car , quoique je sache, continua-t-il, en s’adressant à la compagnie, que la veuve Wadman aime mon frère l'obie depuis long-temps , et qu’elle a mis en usage toute l’adresse et tous les artifices d'une femme pour s’en faire aimer, maintenant qu'elle l’a enrôlé, sa passion n’est plus aussi vive. >
c Elle a obtenu ce qu’elle voulait. >
c Sous ce rapport, continua mon père, sous ce rapport, auquel je suis persuadé que Platon n’a jamais pense , vous voyez que l’amour est moins un sentiment qu’un état, une condition , et qu’on s'y engage à peu près, dirait mon frère Tobie , comme dans un régiment. Or, dès qu'un homme est agrégé à un corps, suit qu'il aime le service ou non, il se comporte comme s'il l’aimait, et cherche partout à se montrer homme de courage. >
Cette hypothèse , comme toutes celles de mon père, était assez plausible; et mon oncle Tobie n’avait qu’une seule objection à y faire. Trim se tenait prêt à le seconder; mais mon père n’avait pas encore tiré sa conclusion.
• C’est pourquoi , continua mon pf-re, reprenant sa supposition , quui<|iic tout le
monde sache que mistress Wadman cl mon frère Tobie se plaisent l’un à l’antre , et se conviennent réciproquement, quoique je ne connaisse dans la nature aucun obstacle qui puisse empêcher les violons de jouer dès ce soir , je répondrais que ce ne sera pas d’un an que leurs instrumens se mettront à l'unisson. •
— < Je crains que nous n’ayons mal pris nos mesures,» dit mon oncle Tobic, en regardant Trim, comme pour lui. demander son avis.
— « Je g.agerais, dit Trim, mon bonnet de houssard. (Son bonnet de boussard, comme je vous l’ai dit, était son enjeu ordinaire; mais ayant été rajusté et presque remis à neuf pour l'attaque projetée, l'enjeu devenait plus important.) Je gagerais, avec ta permission de monsieur, mon bonnet de houssard contre un sclielling... si j'osais, continua Trim, faisant une révérence, gager contre monsieur. •
— <11 n’y a point de mal à cela, dit mon père; car, en disant que tu gagerais ton bonnet, tout ce que tu entends par-là , c'est que tu crois... Qu’cst-ce que tu crois? •
— < Je cro'is que la veuve Wadman, sauf le respect dû à monsieur , n'est pas en étal de tenir dix jours. >
— f Et où diantre , s’écria Slop , d’nn air goguenard, où diantre, l'ami, as-tu si bien appris à connaître les femmes? >
— f Dans mes amours avec une religiense, dit Trim. — Ce n'était qu’une béguine, > dit mon oncle Tobie.
Le docteur Slop était trop en colère pour écouter cette distinction ; et mon père profilant de l'occasion pour tomber sur les religieuses d’estoc et de taille , en les traitant de folles, le- docteur Slop ne put y tenir. Mon oncle Tobie avait encore quelques mesures à prendre pour ses culottes, et Yorick pour la seconde partie de son prochain sermon : toute la compagnie se sépara. Et, comme il restait une demi-heure avant le temps de se mettre au lit, mon père, qui était demeuré seul , demanda une plume, de l'enere et du papier, et se mit à écrire pour mon oncle Tobie l’instruction suivante en foriiie de lellrc :