‹ Œuvres completes de SterneChapitre 278 sur 507 · TRISTRAM · texte numérisé non relu

TRISTRAM

Mon cher frère Toiic,

Ce que je vais te dire a rapport à la nature des fcinmes, et à la manière de leur faire l'amour. Et peut-être est-il heureux pour toi (quoiqu'il ne le soit pas autant pour moi) que l'occasion se soit offerte, et que Je me sois trouvé capable de t'écrire quelques instructions sur ce sujet.

Si c’eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lots , et qu'il t'eût départi plus de connaissances qu'à moi , j'aurais été charmé que tu te fusws assis à ma plaee, et que cette plume fût entre tes mains; mais, puisque c'est à moi à l'instruire, et que madame Shandy est là auprès de moi , se disposant à se mettre an lit , je vais jeter ensemble et sans ordre sur le papier des idtios et des préceptes concernant le mariage, tels qu'ils me Tiendront à l'esprit, et que je croirai qu'ils pourront être d'usage pour toi ; voulant eu cela te donner un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobic, de la reconnaissance avec laquelle tu le recevras.

En premier lieu, à l’égard de ce qui concerne la religion dans cette affaire (quoique le feu qui roc monte au visage me fasse apeiv cevoir (|ue je rougis en te parlant sur ce sujet ; quoique je sache , en dépit de ta modestie qui nous le laisserait ignorer, que tu ne négliges aucune de ses pieuses pratiques), il en est une cependant que je voudmiis te recommander d’une manière plus particulière, pour que tu ne l’oubliasses point, du moins pendant tout le temps que dureront tes amours. Cette pratique, frère Tobic, c’est de ne jamais te présenter chez celle qui est l'objet de tes poursuites, soit le matin , soit le soir , sans te recommander auparavant à la protection du Dieu tout-puissant, pour qu'il te préserve de tout malheur.

Tu te raseras la tète et tu la laveras tous les quatre ou cinq jours, et même plus souvent , si tu le peux , de peur qu'en ôtant ta perruque dans un moment de distraction , elle ne distingue combien de tes cheveux sont tombés sous la main du temps, et combien sous celle de Trim.

Il faut, autant que lu le poun'as, éloigner de son imagination toute idée de tète chauve.

SHANDT. 20à

Mets-toi bien dans l’esprit, Tobic, et suis cette maxime comme sûre :

Toula let femmes sont Timides. Et il est heureux qu’elles le soient; autrement, oui voudrait avoir affaire avec elles?

Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges , et ne ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.

Un juste medium prévient tous les commentaires.

Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaiiroiip à jiarler , modère toujours le son de ta voix, l.e silence et tout ce qui en approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit. C'est pourquoi , si tu peux l’éviter, ne laisse jamais tonibor la pelle ni les pincettes.

Dans tes conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute raillerie; et, autant que tu pourras, ne lui laisse lire aucun livre jovial. Il y a quelques traités de dévotion que tu peux lui permettre (quoique j'aimasse mieux qu’elle iie les lût point), mais ne souffre pas qu’elle lise Rabelais, Scarron, ou Don Quichotte.

Tous CCS livres excitent le rire; et tu sais, cher Tobic , que rien n’est plus sérieux que les fins du mariage.

Attaclic toujours une épingle à ton jabot avant d’entrer chez elle.

Si elle te permet de t’asseoir sur le même sopha, et qu’elle te donne la facilité de poser ta main sur la sienne , résiste à celte tentation. Tu ne saurais toucher sa main , sans que la température de la tienne lui fasse deviner ce qui se passe en toi. Eaisse-la toujours dans l’indécision sur ce point et sur beaucoup d'autres. En te conduisant ainsi , tu auras au moins sa curiosité pour toi ; et si ta belle n'est pas encore entièrement soumise, et que ton àne continue à regimber (ce qui est fort probable), tu te feras tirer quelques onces de sang au-dessous des oreilles , suivant les anciens Scythes , qui guérissaient par ce moyen les appétits les plusdésoixlonnés de nos sens.

Avicenne est d'avis que l’on se frotte ensuite avec de l’extrait d’elléliore , après les évacuations et purgations convenables : et je penserais assez comme lui. Mais surtoni

TBISTKÀM 8BANDT.

ne mange que peu ou point de bouc ni de cerf ; et abstiens-toi soigneusement , c’est-àdire autant que lu le pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons et de poules d'eau.

Pour ta boisson , je n’ai pas besoin de te dire que ce doit être une infusion de verveine et d'herbe hanéa, de laquelle Ëlien rapporte des effets surpreuans. Mais si ton estomac en souffrait, tu devrais en discontinuer l'usage, cl vivre de concombres, de melons, de pourpier et de laitue.

Il ne sc présente pas pour le moment antre chose à le dire.

A moins que la guerre venant à se déclarer...

Ainsi, mon cher Tobie, je désire que tout aille pour le mieux;

El je suis ton affectionné frère ,

Gauthier Suanot.

CUAPITRE CCCVllI.

Le» iroiu «errurc.

A l'heure même où mon père écrivait son instruction fraternelle , mon oncle Tobie et le caporal de leur côte disposaient tout pour l'attaque. Comme ils avaient renoncé à faire retourner les culottes d'écarlate , au moius pour le moment, rien ne pouvait les engager à remettre leur visite plus tard qu’au lendemain matin. La résolution fut prise en conséquence, et le départ fixé a onze heures.

— • .\ lions, ma chère, dit mon père a ma mère, il convient qu’en bon frère et en bonne soeur, nous nous rendions chez mon frère Tobie , pour protéger et favoriser son attaque. •

Il y avait déjà quelque temps que le caporal et lui étaient habillés, quand mon père cl ma mère arrivèrent; et l’horloge venant â sonner onze heures, c'était le moment de se mettre en marche. Mon père n'eut que le temps de glisser sa lettre d'instruction dans la poche d'habit de mon oncle Tobie, et il se joignit a ma mère pour lui souhaiter uu hem'cux succès.

— • Je voudrais, dit ma mère, les voir par le trou de la serrure, mais uniquement par curiosité. •

— « .\ppclez chaque chose par son nom, dit mon j>èrc; et regardez ensuite par le trou de la serrure tant qu'il vous plaira. i

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