‹ Œuvres completes de SterneChapitre 279 sur 507 · CHAPITRE CCCIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCIX

iHfjemeDt t^mériire.

Je prends à témoin toutes les puissances du temps et du hasard qui sans cesse nous arrêtent dans notre carrière, que mon esprft était à bout, et que je ne savais comment poursuivre l'Iiistoire des amours de mon oncle Tobie, lorsque ma mère, par curiosité, disait-elle (mon |>ère lui soupçonnait un autre motif), désira pouvoir les regarder par le trou de la serrure.

— c Appelez chaque chose par son nom, dit mon père; et regardez ensuite parle trou de la serrure tant qu’il vous plaira. »

C'était uniquement la fermentation de cette humeur un peu acide, qui entrait dans le tempérament de mon père, et de laquelle j’ai souvent parlé, qui donna lieu à une pareille insinuation de sa part. Cependant, comme il était naturellement franc et généreux, et toujours ouvert à la conviction , il eut a peine lâché le dernier mot de cette réplique peu obligeante , que sa conscience lui en fit un reproche.

Ma mère avait en ce moment son bras gauche conjugalement passé dans le bras droit de mon père , de telle sorte que sa main appuyait sur la sienne. Elle leva les doigts et les laissa retomber. On aurait pu difficilement prononcer si c’était la un coup OU une caresse ; le casuisle le plus habile aurait été bien embarrassé à décider si ce geste signifiait un reproche ou un aven. Mon père qui était rempli de sensibilité de la tète aux pieds , n’y vit que l’expression d'une femme timide et faussement accusée. Les reproches de sa conscience redoublèrent ; il ilétoiirna la tète. Ma mère pensa que son corps allait suivre , et que son projet était

TRISTBASI SHANDT.

de reprendre le chemin de sa maison : aussitôt , en croisant sa jambe droite par dessus sa gauche qui ne bougea pas, elle se trouva en l'ace de mon pôre qui , en ramenant sa tête , rencontra subitement les yeux de ma mère.

Nouvelle confusion !

Tout détruisait le premier soupçon qu'il avait formé. Tout augmentait ses remords. Un cristal mince, bleu, calme et brillant, sans tache, sans eau, et tellement tranquille qu’on aurait pu apercevoir jusqu'au fond la moindre expression de désir, s’il eneùtexisté chez ma mère; mais il n'y en avait pas le plus léger vestige. Et je ne sais comment il arrive que moi , son Gis , formé de son sang , je me trouve si enclin à la bagatelle , surtout vers les équinoxes de printemps et d’automne.

Ma mère , madame , n’était telle en aucune saison do l'année , ni par nature , ni par éducation, ni par imitation.

Un sang doux et sage circulait dans scs veines , en tout temps , le jour et la nuit , dans les occasions même les plus critiques. Son imagination calme et paisible n'était point échaulfée par ces pratiques ascétiques , par ces lectures mystiques qui , n’ayant aucun sens en elles-mêmes , forcent l’esprit à se replier dans la nature pour leur en trouver un. Et quant à mon père , il éUiit si loin de chercher à enflammer scs idées là-dessus, que son plus grand soin était d'éloigner de sa tête toute image ou propos de ce genre.

An reste , la nature avait fait tous les frais de la sagesse de ma mère , et rendu superflues les précautions de mon père. Et mon père le savait ! et mon père n’en continuait pas moins ses précautions! et moi , Tristram Shandy, me voilé assis en gilet brun et en pantoufles jaunes , sans perruque ni bonnet, ce douze août mil sept cent soixante-six , accomplissant une de ses prédictions les plus tragi-comiques; savoir que je ne penserais ni n'agirais en rien comme les autres enfans des hommes.

La méprise de mon père vint de ce qu’il attaqua le motif de ma mère , au lieu de l’action elle-même ; car certainement les trous de serrures ne sont pas destinés à servir de

lorgnettes ; et en considérant l’action de ma mère comme tendant à nier une vérité reconnue , et à faire qu’un trou de serrure ne fût pas un trou de serrure , l’action alors était une violation de la nature des choses , et comme telle assez criminelle.

C’est pourquoi , n’en déplaise aux prédicateurs , les trous de serrure sont l’occasion de plus de péchés, je dis même de péchés énormes , que tous les autres trous du monde.

C’est ce qui me ramène aux amoursde mon oncle Tubie.

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