CHAPITRE CCCXllI
Amonn de Tom et de la Jaive.
c La place de Tom lui valait de l’argent, et lui donnait peu de besogne. Le climat de Lisbonne est cliaud. C’est ce qui lui donna la fantaisie de se marier. «
€ Or, il arriva vers ce temps-là qu’un Juif, qui vendait des saucisses dans la même rue où Tom demeurait, tomba malade d’une rétention d’urine, et mourut. Sa veuve resta en possession d’une boutique bien achalandée ; et, comme à Lisbonne, ainsi qu’ailleurs, chacun est pour soi, Tom pensa qu’il n’y aurait point de mal d’aller se présenter à la veuve, pour lui offrir d'aider à continuer son commerce. «
c Tom, en conséquence, se décida à l’aller trouver. Il pensa d'abord comment il se ferait annoncer chez elle. La manière la plus simple étaitde feindre d’y aller acheter une aune de saucisses: ce fut celle qu’il choisit. Et voici comme il raisonnait:
< Si je suis mal reçu, il ne m’en coûtera jamais qu’une aune de saucisses, et le malheur n’est pas grand. Si au contraire les choses tournent bien, je puis gagner, non seulement une aune, mais une boutique entière de saucisses, et une femme par dessus le marché. >
< Toute la maison, du pins grand jusqu’au plus petit, souhaita à Tom un heureux succès, et il partit. Sauf le respect dû à monsieur, je m’imagine le voir en veste et culottes de basin, le chapeau sur l’oreille, marchant légèrement dans la nie, agitant sa canne en l’air, souriant et abordant d’un air gai tous ceux qu’il rencontrait. Mais, hélas 1 Tom, tu ne souris plus ; tu ne souriras plus, s’écria le caporal en détournant la tête, les yeux lixés à terre, comme s’il eût apostrophé son frère au fond de son cachot. >.
TRISTRAM SUARDT.
— f Pauvre garçon ! > dit mon oncle 'l'obic, d’un air loiichi^.
— I Je puis bien dire à monsieur, dit le caporal, que c'ëtait le meilleur garçon, et le plus honnête qu’on eût jamais vu. ■
— t II te ressemblait donc, Trim ! » répliqua vivement mon oncle ïobic.
Le caporal roiigitjus(|u’au bout des doigts. L’embarras de l’homme modeste qui s’entend louer, la reconnaissance d’uu serviteur alTectionnc que son maître exalte, la douleur d’un frère sensible au souvenir d’un frère malheureux, tout cela se peignit à la fois sur le visage du caporal, et les larmes coulèrent le long de ses joues.
Ce spectacle émut mon oncle Tobie. Il prit le caporal par son habit, qui avait été celui de Ia;fèvre, et s’appuya sur lui, en apparence pour soulager sa jambe boiteuse, mais réellement pour donner au caporal une nouvelle marque de bonté. Il resta en silence une minute et demie; ensuite il retira sa main, cl le caporal s’inclinant, reprit l’histoire de son frère Tom et de la veuve du Juif.