CHAPITRE CCCXIX
Lr premier dinunche dn moii.
— t Que diantre te patte-t-il data leurt eabochet? » s’écria mon père.
— t J'oie dire, répondit ma mère , qu’ils font des fortifications. »
— c Quoi ! sur le terrain de mistress Wadraan! > s’écria mon père en reculant d’un pas.
— c Je suppose que non, > dit ma mère.
— c Je voudrais, dit mon père en élevant
la voix, que la science des fortifications fût
à tous les diables, avec toutes leurs fadaitet de sapes, de mines, de blindes, de gabions, de cunettes, et de fausses brayes. >
— c Ce sont des fadaiiet, > dit ma mère.
Or ma mère, tolérante (comme je voudrais
que le fussent certains personnagesdu clergé, m’en eût-il coûté mon gilet brun et mes pantoufles jaunes), ma mère, dis-je, était toujours de l’avis de mon père, quoique la plupart du temps elle n’en comprit pas un mot, et qu’elle n’eût pas la première idée du sens des mots et des termes de l’art, sur lesquels il faisait rouler l’opinion ou le système du moment. Elle se contentait d’accomplir à la lettre les promesses que son parrain et sa marraine avaient faites pour elle, mais rien de plus. Elle se serait servi d’un mot ou d’un verbe pendant vingt ans, et l’aurait employé dans tous ses temps et dans tous ses modes, sans s’embarrassci le moinsdu monde d’en demander la signification.
r ai déjà dit que cette insonciance désolait mon père; c’était pour lui une source éternelle de chagrins; la contradiction la plus opiniâtre lui aurait été moins sensible. C’était ce qui tordait le cou à leurs meilleurs dialogues dès la première phrase. Ha mère ne conuaissait rien aux cunettet ni aux januet brayei : elle fut de l’avis de mon père.
— < Ce sont des fadaitet, i dit ma mère.
— c Oh ! surtout les cunettet, • s’écria mon père. 11 crut avoir dit un bon mot. Il jouit de son triomphe et poursuivit.
I Non que ce soit, à proprement p.ar1er, le terrain de la veuve Wadmao, dit mon père, en se reprenant un peu ; car elle n’en a que l'usufruit. >
— < Cela fait une grande différence, > dit ma mère.
— c Aux yeux des sots, • répliqua mon père.
— « A moins qu’il ne leur arrive d’avoir des enfaiis, • dit ma mère.
— f Hais auparavant, dit mon père, il faut qu’elle persuade à mon frère Tobie de lui en faire. »
— < Sans doute, monsieur Shandy, > dit ma mère.
— < Si elle y parvient, dit mon père, que I le ciel ait pitié d’eux I >
nUSTRAH SnARDT.
— I Amen ! dit ma m^re piano. •
— I Amen ! s'érria mon père forlissimà. t — f Amen, • répéta ma mère; mais avec une cadence, un soupir, un accent de pitié, qui pénétra jusqu'au cœur de mou père, et ramollit toutes ses fibres. Il prit son almanach mais, avant qu’il l'eût ouvert, la procession d'Y orick , venant à sortir de l'église, éclaircit une partie de sesdoutes ; et ma mère acheva de les lever, en lui disant que c'était le premier dimanche du mois. 11 remit son almanach dans sa poche.
Le premier lord de la trésorerie, occupé à trouver des moyens et des expédions, ne serait pas rentré chez lui d'un air plus embarrassé.