INVOCATION
Aimable et doux génie, qui conduisis jadis la plume de mon ami Cervantes ! toi qui te glissais par sa jalousie , et qui , par ta présence , changeais en un beau jour le crépuscule de sa retraite! toi qui versais le nectar des Dieux à ce charmant auteur qu'ils avaient animé de leur esprit! toi enfin qui le couvris de tes ailes pendant qu'il traçait le portrait de Sancho et de son aventureux maître , et qui veillas constamment pour le défendre contre la pauvreté et les autres misères de cette vie ! écoute-moi , je t'eu conjure ! regarde, vois ces culottes, ce sont les seules que je possède; et cette déchirure me fut fuite à Lyon par un ûnc.
Vois mes chemises, en quel état elles sont! une partie en est restée en Lombardie; je n'en ai rapporté que les débris; je n'en avais que six , et une maudite blanchisseuse de Milan m'en a rogné cinq; elle croyait avoir ses raisons , à la bonne heure.
Cependant, malgré ces accidens, malgré un fourreau de pistolet qui me fut volé à Sienne, malgré deux oeufs que l'on m'a fait payer cinq paula, l'un à Raddicossini , et l’autre à Capoue, je ne tronve pas qu'un voyage de France et d'Italie soit une chose aussi effrayante que beaucoup de gens voudraient le persuader. Il y a par-ci par-là un peu de mal , mais ce n'est pas trop acheter le plaisir de parcourir ces campagnes riautes, que la nature semble étaler devant vous pour le plaisir de vos yeux. Il est ridicule de penser que l'on vous présentera pour rien îles voitures, que l'on expose à être brisées par vous et pour vous. Ce sont les deux sous que vous donnez à cet homme qui graisse vos roues, qui le mettent en éut d'avoir du lieurrc sur son pain. Nous sommes en vérité trop exigeons. Eh quoi ! pour trente ou quarante sous que l'on vous demandera de trop nour votre sou|)cr et votre lit, votre philosophie sera déconcertée! yu'esl-ce donc qu'un schelling et ipielques sous ! Payez ,
pour l'amour de Dieu et pour le vôtre; payez, et payez les deux mains ouvertes, plutôt que de laisser le méeonlentement s'asseoir sur le front de votre belle hôtesse et de ses demoiselles, qui se tiendront d'un air affligé sur la porte de l'auberge au moment de votre départ. D'ailleurs, mon cher monsieur, le baiser fraternel que chacune d'elles vous aurait donné , ne valait-il pas mieux que vos vingt sous?àmon gré du moins.
Pendant mes voyages, j'ava'is la tète remplie des amours de mon oncle Tobie. C'était comme si j'ensse été amourenx moi-même.
J'étais dans un état parfait de bonté et de bienveillance; à chaque mouvement de ma chaise, je sentab en moi la vibration délicieuse delà plus douce harmonie. Il m'était indifférent que la route fût unie ou raboteuse; tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, touchait toujours quelque ressort secret de sentiment ou de plaisir.
Un soir, c'était les plus doux sons que j'eusse jamais entendus. Je baissai ma glace pour les mieux entendre. < C'est Marie me dit le postillon, observant que j’écoutab. Pauvre Marie ! continua-t-il, eu se penchant de côté , parce que son corps ni’empécbait de la voir! Elle est assise sur un banc, jouantson hymne du soir sur son chalumeau, et sa petite chèvre à côté d'elle.»
En me parlant de Marie, le postillon avait l'air si touché , le son même de sa voix annonçait un cœur si compatissant , que je me promis de lui donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à lUoulins.
— « Etquicstla()auvre Marie?» lui dis-je.
— < L'amour et la pitié de tous les villages d'alentour, dit le postillon. Il y a trois ans que le soleil ne luit plus pour cette fille si belle, si aimable, si spirituelle. Sa raison est égarée. Pauvre Marie, répéta-t-il, tu méritais un meilleur sort ! Devais-tu voir ainsi
' bun» la Iniduction du Voyage Sentinienlal , le Iraduulcur B changé le nom de hiarie en celui de Juliette ; it a tranaporté la scène de Mfiuline kjim* boise. On a conservé à la pauvre Marie son nom et son p-ays, que Sicme appelle dans son Voyage Scalinicnlal, ta plus doute partie de ta France, (,\ott de rédileur. )
TRUiTHAM SBANDV.
les bans arrêtes par les intrigues du vicaire de ta paroisse? >
Il allait continuer, quand Marie , après un moment de silence, reprit son chalumeau, et recommença son air. Celait les mêmes sons; pourtant ils étaient dix fois plus doux, c C'est l'hymne de la Vierge , dit le jeune homme; c'est celle qu'elle chante tous les soirs. Mais d'où la sait-elle? Mais qui lui a luoutré à jouer du chalumeau? C'est ce que nous ne savons pas; nous croyons que le ciel 4jui la protège , lui a ménagé cette faible consolation. Depuis qu'elle n'a plus l'usage de sa raison , c'est lu seule qui lui reste. Elle ne (|uiltc jaiiiuis sou chalumeau; et jour et nuit elle joue celle prière que vous entendez. >
Le postillon me raconta tout cela d'uu air si honnête, avec une éloquence si naturelle, <|ue, malgré moi , je crus apercevoir en lui quelque chose au-dessus de son état, et j’aurais voulu savoir sa propre histoire , si la pauvre Marie ne s'était pas entièrement emparée de moi.
Cependant nous approchions du banc où Marie était assise. Elle était vêtue de blanc; ses cheveux relevés en deux tresses, et rattachés sous un réseau de soie, avec quelques feuilles d'olivier placées sur le côté d'une manière assez bizarre. Elle était belle; et si j'ai jamais éprouvé dans toute sa force la douleur d'un cœur honnête, ce fut en voyant la pauvre Marie.
— « Le ciel ait pitié d'elle ! dit le postillon. Pauvre Glle! On a fait dire plus de cent messes dans toutes les paroisses et tous les couvens d'alentour, mais sans eifet. Comme sa raison lui revient par petits intervalles, nous espérons encore qu'enfin la sainte Vierge la guérira. Mais scs parens, qui en savent plus que nous , sont tout-à-fail sans espérance et croient que sa raison est perdue pour toujours. »
Comme le postillon parlait , Marie Gt une cadence si mélancolique, si tendre , si plaintive , que je m'élançai de ma chaise pour courir à elle ; je me trouvai assis cntr'elle et sa chèvre , avant d'être revenu de mou extase.
Marie me Gxn attentivement , puis regarda
sa chèvre , cl puis revint à moi , cl puis à sa chèvre , et continua ainsi pendant quelque temps.
f Ëh bien ! Marie , lui dis-je doucement , quelle ressemblance trouvez-vous ? •
Je supplie le candide lecteur de croire que je ne Gs celle question , que d'après l'humble conviction où je suis , que l'homme n'est pas si éloigné de l'animal qu'on le |>cnse. Je le supplie de croire surtout que, pour tout l'esprit de Rabelais, je n'aurais |>as voulu laisser échapper une plaisanterie déphacée en la vénérable présence de la misère. Et cependant mon cœur m'a reproché cette question faite à Marie , quand je me la suis rappelée. Il me l'a reprochée si vivement que j'ai juré de ne vivre désormais que pour la stigesse , et de ne prononcer le reste de mes jours que de graves s<‘ntences. Et jamais, jamais, à quelque ège que je parvienne, il ne m'échappera de dire une plaisanterie devant homme, femme, ni enfant.
Quanta en écrire, oh! je crois que j'ai fait une réserve exprès : j'en prends le public pour juge.
• Adieu, Marie, adieu, pauvre infortunée ! Un temps viendra , mais non pas aujourd'hui , que je pourrai entendre tes malheurs de ta propre bouche • Je me trom-
pais. En ce moment même elle prit son chalumeau , et m'apprit une suite de malheurs et de détails si touchans , que je regagnai ma chaise d'un pas incertain et chancelant, sans avoir la force de l'écouter davantage.
Il y a , ma foi , ê Moulins une excellente aubei^e. Arrêlez-vous-y cependant le moins que vous pourrez.