‹ Œuvres completes de SterneChapitre 302 sur 507 · CHAPITRE CCCXXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXXXIX

it B*«8l poibt d Vleroellt* doolfora.

De même que dans une matinée d'avril on ne sait souvent s'il faut attendre la pluie ou le soleil, de même Brigitte ne sut si elle devait rire ou pleurer.

Elle prit un gros rouleau qu'elle trouva sous sa main. I.a disproportion de cette arme la fit rire.

Elle posa le rouleau , et se mit à pleurer. Et si une seule de scs larmes eût été mêlée d'amertunc, le cœur honnête du caporal la lui aurait vivement reprochée. Mais le caporal connaissait les femmes trois fois mieux que son maître , et il s'était conduit suivant ses principes.

— » Je sais , mademoiselle Brigitte , dit le caporal, en lui donnant le baiser le plus respectueux, je sais que tu es naturellement bonne et modeste; et tu as d'ailleurs tant do noblesse et de générosité , que si je te connais bien , tu ne voudrais pas blesser un insecte, et encore moins l'honneur d'un si digne et si galant homme que mon maître , quand tu serais sûre d'être comtesse. Mais, ma chère Brigitte, on t'aura conseillée, et tu auras été trompée, comme il arrive souvent

TRISTU.UI SIIAMiY.

aux remmes de l'<!tre, (|iiand elles sc sacrifient pour d'autres. >

La réflexion ilu caporal fit verser i|ucli|ues larmes à Brijtitle.

« Dis-moi donc , ma cliére Bri|{itte, couliuua le caporal en prenant sa main, qui pendait à son côté sans mouvement, et en lui donnant un second Baiser, qui t'a pu donner un soupçon aussi faux ? >

Brigitte sanglota encore un inoinent, et puis elle ouvrit ses yeux, que li' caporal essuya avec le bas de son tablier. Enfin elle lui ouvrit son cœur, et lui raconta tout.

CIIAPITKE CCCXL.

DiMréhon dr Trim.

Mon oncle Tobie et le caporal avaient poussé leurs opérations, chacun de leur côté, pendant presque toute la camptigue, avec aussi peu de communication enir'eux, et avec une aussi parfaite ignorance de leurs marches respectives, que s'ils eussent été séparés par la Meme ou la Sambre.

Mon oncl(‘ Tobie sc présentait tous les jours chez mislress NVadman, laiitôi avec son habit rouge et argent, lautôl avec son habit bleu et or; et dans cet étpiipage, il soutenait des attaques sans fin de la part de. la veuve, sans s’apercevoir seulement que ce fussent des attaques; ainsi il n'avait rien :'t communiquer.

Mais Trim avait pris la place d'assaut; ce qui lui donnait un avantage infini, et il aurait eu beaucoup à dire; mais la nature de ses avantages, et la manière dont il les avait remporta, demandaient un historien plus précis que Trim n'aurait osé l'étre. Et quelque épris qu’il fût de la gloire, il aurait mieux aimé rester toute sa vie la tête nue et dépouillée de lauriers, que de blesser un seul moment la modestie de son maître.

O le meilleur et le plus honnête des serviteui's ! mais je crois t’avoir déjà aposU'oplié. Il ne me reste plus que Ion apothéose à faire, et je la ferais à l’instant même, si je ne craignais de faire souffrir la modestie.

CIIAPTIKE ECCXl.l.

Tool IC d^iaurre.

l'n soir mon oncle Tobie, après avoir posé sa pipe sur la labié, comptait en lui-mème, et sur le bout de ses doigts, en coinmençanl par le pouce, toutes les perfections de mis- Iress W;idman une par une. Mais, soit qu’il en omit toujours quelqu’une, soit qu’il en comptât d'aulres deux fois, il s’embrouillait tellement dans son calcul , qu’il ne pouvait aller au delà du troisième doigt; ce qui le mettait dans un embarras cxlrèiiie. — € l’i im, dit-il, en reprenant sa pipe, apporte-moi, je te prie, une plume et de l’encre.» Trim apporta aussi du papier.

« Prcuds.cn une grande feuille, Trim,» dit mon oncle Tobie, lui faisant signe en même tempsavec sa pipe d’avancer iincchaise,rtde s’asseoir près de la table. Le caporal obéit, plaça le papier devant lui, prit une plume et la trempa dans le cornet.

» Elle a mille vertus, frim,» dit mon oncle Tobie.

— » Monsieur veut-il que je les écrive toutes? » dit le caporal.

— » Mais il faut les prendre par ordre, répliqua mon oncleTobie. De toutes ces vertus, Trim, celle qui me touche davanwge, et qui me garantit toutes les autres, c’est la tournure compatissante et r/iuniRHilé singulière de son caractère. Je proteste, tijoula mon oncle Tobie. levant les yeux, et fixant la corniche de son appartement, je proteste, Trim, que quand je serais mille fois .son frère, elle ne m'aurait pas fait des questions plus touchantes et plus répétées sur ma blessure, quoique à l;i vérité depuis quelque temps elle ne m’en parle plus.»

l.e caporal laissa passer la protestation de son maître, et .se contenta de tousser une fois ou deux. Il trempa une seconde fois sa plume dans le cornet, et mon oncle Tobie lui montrant du bout de sa pipe l’extrémité supérieure du coin gauche de sa feuille de papii'r, le caporal écrivit en gros cartirtères ;

IU’MAKITÉ.

THISTRAa snANM.

Dès qu'il eut trace ce mot , — « Giporal , i (Ht mon oncle Tubio , combien do fois , je te | prie, Brigitte s'c.st-cllc informée de la blés- I sure qui’ tu as rei;ue au genou à la bataille de l-anden?»

— c l'as une fois.i dit le caporal.

— «Caporal, dit mon oncle Tobie , d'un ton aussi triompliant i|uc la bonté de son naturel pouvait le permettre, cela seul te montre la différence du caractère de la maîtresse et de la suivante. Si les hasards de la guerre m'avaient valu une blessure pareille à la tienne, mistressWadnian m'en aurait déjà demandé chaque circonstance plus de ccnl fois. — En ce cas, dit Trim, il faut qu'elle ait fait ré|)étcr plus de mille fois A monsieur les détails de sa blessure à l'aine. — Pourquoi, Trim? dit mon oncle Tobie : la douleur étant la même aux deux endroits, la compassion doit être égale. •

— Bonté du ciel ! dit le caporal, qu'est-ce que la compassion d'une femnua peut avoir A démêler avec une blessure au genou? Celui de monsieur s'en serait allé en mille esquilles A la bataille de I.andcn, que mistress Wadman ne s'en serait non plus inquiétée, que mademoiselle Brigitte ne s'est inquiétée du micn.i

— I l'it la raison? dit mon oncle Tobie, sc levant A moitié de sa chaise, et s'appuyant sur la table avec ses deux poignets. — C'est, monsieur, dit le caporal, en baissant la voix ( mais articulant très-distinctement), que le genou est A une grande distance du corps de la place; au lieu que l'aine, comme monsieur le sait très-bien, est placée exactement sur la courtine.»

Mon oncle Tobie sc rassit en poussant un long soupir, mais si bas, qu'A peine pouvaitil s'entendre A travers la table.

Le caporal s'était avancé trop loin pour reculer; il dit le reste A son maître en trois mots.

Mon oncle Tobie posa sa pipe sur la table, aussi doucement que s'il eût été Glé d'une toile d'araignée.

— « Allons trouver mon frère Shandy, »

dit mon oncle Tobie.

CIIAI'ITBE CCCXI.Il

Slon père e*l turlirtnè.

Tandis que mon oncle Tobie et le caporal sont sur le chemin du château de Shandy, il convient d'apprendre au lecteurque mistress Wadman , quelque temps auparavant , avait fait sa confidence à ma mère, et que Brigitte, qui avait A porter le double fardeau du secret de sa maîtresse et du sien, s'était heureusement débarrassée de l'un et de l'autre en faveur de Suzanne derrière le mur du jardin.

Ma mère ne vit rien dans tout cela qui méritât de faire tant de bruit. Mais Suzanne avait toutes les qualités requises pour divulguer un secret de famille. Elle Gt entendre celui-ci par signe à Jon.atban ; et Jonathan trouva aussi le moyen de le faire comprendre A la cuisinière, pendant que celle-ci préparait des queues de mouton : la cuisinière le vendit nu postillon avec quelques rogatons de souper, moyennant quatre patards ; et celuici le troqua contre la Glle de journée, pour la même valeur A pieu près. Et quoique le marché se fût conclu dans le grenier A foin, la renommée s'en était saisie, et l'avait fait retentir sur le toit de la maison avec sa trompette d'airain. En un mot, il n'y eut pas de commère dans tout le village de Shandy, ni à cinq milles A la ronde, qui ne sût les difGcultés du siège qu'avait entrepris mon oncle Tobie , et les articles secrets qui retardaient la capitulation.

Il ne sc passait aucun événement dans le monde , qui ne fournit A mon père le sujet d'une hy|>othèsc. Aussi jamais homme ne cruciGa la vérité comme lui. On venait justement de lui apprendre tous les détails qu'il avait ignorés jusque-là, au moment que mon oncle Tobie sc mit en marche pour l'aller trouver.

Au récit de l'affront fait A son frère, il prit feu ; et , sans égard pour ma mère qui était présente, il s'efforça de démontrer à Yorick, que non-seulement les femmes avaient le diable au corps, et étaient toutes libertines

ThlSTRAU SUANDT.

au fond de l'amc , mais encore que , depuis la première eliiite d'Adam jusqu’à celle de mon oncle Tobie inclusivement, tous les maux et tous les désordres arrivés en ce monde , de quelque genre ou nature qu'ils pusseni être, avaient toujours pour principe, avoué ou caché , ce même appétit déréglé d'un sexe pour l’autre.

Yorick s'efforçait d’adoucir l’hypothèse rigoureuse de mon père , quand mon oncle Tobie fit son entrée dans la chambre. La bienvcillauce et le pardon étaient écrits sur son visage. Cette vue ne fît que rallumer la bile de mon père; et, comme il n’était pas délicat sur le choix de ses expressions quand il était en colère, aussitôt que mon oncle Tobie se fut assis près du feu , et qu’il eut rempli sa pipe , mon père éclata en ces termes.

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