‹ Œuvres completes de SterneChapitre 35 sur 507 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Triin.

Lorsqu’une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose, lorsqu’il se laisse emporter par son dada chéri, la raison, la prudence n’ont plus d’empire sur lui : elles l’abandonnent.

La blessure de mon oncle Tobie se guérissait. Dès que le chirurgien fut revenu de sa surprise, et qu’il lui eut laissé la liberté de parler, il lui dit qu’elle commençait à prendre du vif, et que si par hasard il ne survenait point d’autres exfoliations, il espérait qu’elle serait cicatrisée dans cinq ou six semaines... Le son d’autant d’olympiades, six heures auparavant, eûtporté dansl’espritde mon oncle Tobie l’idée d’un temps pluscoiirt. Mais la succession de ses pensées était devenue si rapide, il était si impatient d’exécuter le dessein qu’il avait formé... Ma foi ! Il n’y eut , plus moyen; et sans consulter davantage qui que ce fût au monde, ce qui, par prenthèse, est fort bien fait, quand on est déterminé à ne prendre l’avis de personne ; mon oncle Tobie, sans hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des pquets de linge et de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire trouver à la porte à midi précis. C’était l’heure où il savait que mon père serait à la bourse. Ainsi, point d’obstacles à essuyer. Trim ne se fit pas répéter l’ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet de banque sur la table pour pyer le chirurgien. Il écrivit à mon père une lettre de tend res remerciemens, et cela fait, mon oncle Tobie, soutenu, d’un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim, monta en car-

TRISTHAM SHANDT.

rosse 8YCC ses cartes, ses livres de furtiGcations, ses règles, ses compas, et partit pour son domaine de Sliandy.

(Jn départ aussi précipité avait une raison ; la voici :

La table qui était dans la chambtv'de mon oncle Tobie, était un peu petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d’instrumens dont elle était chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le compas, et son étui de matlicmatiquc tombe avec les moucliettes. Autre malheur ! Il veut attraper les moucliettes pendant qu'elles tombent, et il ne réussit qu'à pousser par terre Blondel , et le comte de Pagan sur Blondel.

En homme impotent, tel qu'était mon oncle, ne pouvait pas remedierà tantd'accidens de lui-méme. Il sonna son domestique Trim. — Vois ce désordre, Trim, lui dit mon oncle; il faut nécessairement, Trim, que j'aie une table plus grande. Ne pourrais-tu pas prendre ma règle, et mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, cl m'en faire faire une autre deux fois plus longue et deux fois plus large? — Oui, monsieur, répliqua Trim, et cela sera même bientét fait. Mais j'espère, .ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa maison de campagne... Monsieur se piaillant aux fortifications, qu'il pourraits' y amuser à merveille ! Trim avait été caporal dans la compagnie de mou oncle. Ce n'était pas son vrai nom : il s'appelait James Biittler; mais on lui avait donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle Tobie ne l'appelait jamais autrement, à moins qu'il ne fut fâché contre lui.

Ün coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden, deux ans avant f affaire de Namur, f-avail mis hors d'état de servir. Il était adroit, et on l'aimait dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit pour doluestiquc, etfon peut dire qu'il lui fut trèsutile. Il lui avait servi à la fois de valet, de palfrenier, de barbier, de cuisinier, de tailleur et de garde-malade en campagne, et en quartier d'hiver, et depuis, il favail toujours servi avec beaucoup d'affection et de fidélité.

Mon oncle Tobie faiinait: leurs connais-

sances réciproquesavaient même Ibrtifié rattachement qu'ils avaient l'un pour fautre. Trim, attentif aux discours de son maître siu* les fortifications, avait fait des progrès dans la science : il lisait, avec cela, les mêmes livres que mon oncle ; il observait scs plans, scs marches, seS combinaisons. Le garçon de cuisine de mon père, cl la femme de chambre de ma mère le croyaient pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-inème.

Je n'ai pkis qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal Trim : c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais eniin, 'frim avait ce défaut, il aimait à donner des conseils, ou plutôt il aimait à s'écouter parler. Avouons pourtant qu'il était si respectueux, si soumis, qu'on |>oiivait aisément le tenir dans le silence, quand il n'avait pas commencé à discourir. Mais si malhcnreusement on lui permettait une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avait point de lin; rien ne pouvait arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude était d'entremêler toujours ses discours du tiU'e ou de la qualité de ceux à qui il parlait, cl il ne parlait qu'à la troisième personne. A dire vrai, Trim cLait assommant. Cependant son respect plaidait si fortement en faveur de son élocution, qu'il n'était pas possible de se fâcher. D'ailleurs mon oncle ne SC trouvait que rarement incommodé de sa manière de parler; plus rarement encore se fàcbait-il contre lui.... Il aimait fhomme; et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardait un domestique Gdèle, que comme un humble ami. Il ne pouvait pas prendre sur lui de le faire taire, fcl était donc le caporal Trim, et tel était aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui.

Si je l'osais, continua Trim, je dirais sur cela mon avis à monsieur; je lui expliquerais avec franchise ma façon de penser. — Dis, Trim, dis, reprit mon oncle Tobie; parle, |>arle sur ce sujet sans rien craindre.

— En ce cas, continua Ti im, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi droit que s'il eût marché a la tête de sa division.

— Kh bien! en ce cas, 'frim, dit mon oncle Tobie....

— Ma foi! inonsienr, continua-t-il eu avançant un peu sa jambe blessée, cl eu moulranl

TRISTRASl

de sa main droite un plan de Dunkerque qui était attaché à la tapisserie avec des épingles, ma fui ! c’est qu'à mon avis tous ces ravelins, tes bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois la sur du papier, ne font qu’une bien triste flgurc. Quelle dilférence de eeque monsieur et moi pourrions faire, si nous élionsseulsàla cam|)agnc! Il n’y aurait pas de comparaison. Pourvu que nous eussions seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des choses surprenantes. Voilà l’été : c’est un charme. Monsieur serait assis au grand air, pourrait, sans se fatiguer, me donner la... nographic... — L’iconographie, dit mon oncle.

— De la ville ou de la citadelle qu’il jugerait à propos d’ .assiéger... Etje me laisserais plutôt tuer sur les glacis, que de ne la pas fortifier selon ses intentions. En effet, si monsieur daignait me donner le des.sin de la polygone avec scs lignes, ses angles, et cela d’une manière exacte...

— Et c’est ce que je puis faire, dit mou oncle Tobie....

— Je commencerais p.ar le fossé, et si monsieur m’en désignait la largeur, la profondeur...

— Je le ferais à un cheveu près, Trim, s’écria mon oncle Tobie.

— Je jetterais la terre vers lu ville pour former l’escarpe, et du côté delà campagne pour faire une contrescarpe.

— Fort bien, ’l’rim, dit mon oncle Tobie; tont cela est à merveille.

— Et quand j’en aurais achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je disposerais le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu’il égalerait les plus belles fortifications de Flandre. Monsieur sait ce que c'est que des gazons, comment on doit les poser... Les murs, les para])cts en doivent être garnis; il n’y a rien de meilleur que le gazon...

— Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon oncle.

— Monsieur sait bien qu’ils valent cent fois mieux qu’une façade de pierre ou de brique...

— Je sais, dit mon oncle en remuant la tète, qu’ils valent mieux à certains ég.ards. Les boulets pénètrent et s’amortissent da ns le gazon...

suAXDv. a

— Et ne font peint tomber de décombres, dit Trim.

— Dans le fossé, dit mon oncle.

— Qui le comblent, ajouta Trim.

— Et facilitent le passage, reprit mon oncle.

— A tout un bataillon... dit Trim...

— Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas U’ecria mon oncle Tobie.

— Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim. que tous les officiers qui sont au service de sa majesté ; et s’il voulait abandonner le projet de la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferais sous scs ordres des fortifications où rien ne manquerait. Les batteries, les fossés, les sapes, les palissades, que sais-je '/ Je suis sûr qu'on viendrait de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions...

Le rouge montait au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disait ’l'rim. Mais qu’on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de modestie ou de colère... Elle était de plaisir, de joie... Le projet de Trim l’animait et le mettait en feu... — Trim, dit mon oncle Tobie, tu en as assez dit.

— Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi sortirait du quartier avec scs alliés... Nous écraserions, nous abîmerions les villes avec autant d’aisance qu’eux... — En voilà assez de dit, Trim, s' écria mon oncleTobic... — Il suffirait, comme je Tai déjà dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres... je... — C’en est assez, Trim, n’en dis pas davantage I — Le plaisir et Tamuscineut de monsieur... Mais ce n’est encore rien que cela ; il respirerait un bon air; ce serait un exercice agréable qui contribuerait à sa santé ; sa blessure ne tiendrait pas un mois...

— Je goûte ton projet, Trim ; c’en est assez, dit mon oncle, en fouillant dans sa poche.

— En ce cas, si monsieur le veut, j’irais des ce moment, acheter une bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous... Je prendrais aussi une pelle, une pioche, une paire de... — En voilà assez, Trim, dit mon oncle tout extasié , et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une guinéc dans la main...

TRISTRÀII SUANUY.

Trim, lui (li(-il, va, mon enfant, nVn dis pas davantage; va, men garçon, va, descends bur-le-champ, et apporte-moi mon souper tout de suite.

Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de son maître. Mais ce fut en vain. I.e plan, les opérations, le zèle de Trim avaient frappé si fortement l'esprit de mon oncle, qu’il ne put ni boire ni manger. — Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit. Hélas ! ce fut la même chose. L'imagination de mon oucle Tobie était si échaulTée, qu'il ne put dormir. Plus il pensait au projet de Trim, plus il était enchanté. U s'en fallait encore plus de deux heures qu'on ne vit le jour, qu'il avait déjà pris sa résolution. Il avait concerté avec Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté.

Mon oncle Tobie avait une jolie maison de campagne dans le village de Shandy, qui appartenait à mon père. Elle lui venait d'un legs qu’un vieil oncle lui avait fait, et pouvait lui rapporter cent livres sterling de revenu. Il y avait derrière cette maison un potager d'environ un demi-arpent, et au bout de ce potager, était un beau tapis vert qui servait de jeu de boule. Il était à peu près de l’étendue que le souhaitait Trim. Une haie épaisse d'ifs le sépai-ait du potager. Trim n’eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent de terre pour y faire ce qu'on voudrait, que ce jeu de boule, sur un tapis vert, se présenu tout à coup à l'imagination de mon oncle Tobie ; cl c'est là ce qui fut la cause physique de son changement de couleur, de ce vermillon foncé (|ui se répandit sur son visage.

Jamais amant n'eut un désir plus vif de revoir sa maîtresse chérie, que celui dont mon onde Tobie se sentit animé pour mettre ce plan à exécution, cl pour en jouir en particulier. Oui, celle circonstance flattait mon oncle, et le local semblait disposé de manière à seconder ses souhaits. La haie d’ifs était si haute qu’elle dérobait le tapis vert à la vue de ceux qui poiiv.-iient être dans la maison; et il était entouré, des autres côtés, par des lialliersde houx, d’aubépine, et d’autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu’ils étaient impénétrables aux yeux des curieux. L'idée

de n'être pas vu aiigmcnUiit le plaisir que goûtait d’avance mon oncle Tobie. Mais vaine imagination! Vus ifs, cher oncle, sont bien élevés, vos houx sont bien piquons, vos épines sont bien touffues ; le lieu que vous choisissez est bien retiré; et vous croyez avec tout cela, que vous jouirez tout .seul d'un terrain qui contient un demi-arpent? Vous croyez qu’il restera ignoré ? Ah ! ne vous y trompez pas.

Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent et conduisirentloule celle affaire de la manière qu'ils l’avaient concertée. Ce que j'en dirai, ce que je dirai aussi de l’iiistoiis' de leurs campagnes, qui ne furent pas stériles en événemens, deviendra quelque jour un endroit intéressant de ce drame... Mais il est temps de changer de scène et de retourner au coin du feu.

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