‹ Œuvres completes de SterneChapitre 346 sur 507 · L'ACTE DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

L'ACTE DE CHARITÉ

Un homme qui craint d'entrer dans un ptissage obscur, peut être un très-galant homme, et propre à faire mille choses ; mais il lui est impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est retenue et n'aime [>as à agir devant les spectateurs. Mais on voit queli|uo-

fois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que tous les sentimens d'une dousainc de tragédies du Théàtrc- 1“ rançais réunies... Elles sont cependant bien bonnes.... Elles sont aussi utiles aux prédicateurs qu'aux rois , aux héros , aux guerriers; et quand je veux faire quelque seruion plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis , et j'y trouve un fonds inépuisable de matériaux. I.a Cappadoce , le Pont , l’Asie , la Phrygie , la Pamphilic , le Mexique , me fournissent des textes aussi bons qu’aucun de lu Bible.

11 y a un passage fort long et fort obscur, (|iii va de rO|»Va-Comique à une rue fort étroite. Il est ordinairement fréquenté par ceux qui attendent humblement l'arrivée d’un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage , vers la salle , est éclairé par un lampion dont la lumière faible se perd avant qu'on arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile , mais il sert d'ornement. Il parait de loin comme une étoile fixe de la moindre grandeur... Elle brûle et ne fait aucun bien à l'univers.

En m'en retournant le long de ce passage , j’aperçus , à cinq ou six ps de la porte , deux dames ipii si; tenaient par le bras , et qui avaient fuir d'attendre unevoitiire : comme elles étaient le plus près de la porte , je pensai qu'elles avaient un droit de priorité. Je me Uipis donc le long du mur, presque à côté d’elles, et m’y tins tranquillement... J'étais en noir, et à peine pouvait-on distinguer qu'il y eût là quelqu'un.

La dame dont j'étais 1e plus proche était grande , maigre , et d’environ trente-six ans; fautre, aussi grande, aussi maigre, avait environ quarante ans. Elles n'avaient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes ou veuves. Ellessemblaient être deux secirrs, vraies vestales, aussi peu accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses J'aurais bien souhaité de les rendre

heureuses, mais le bonheur, ce soir, était destiné à leur venir d'une autre main.

Une voix basse avec une bonne tournure d’expression , terminée par une douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu , une pièce de douze Tl

VOVAUE SKNTIWKXTAl.

SOUS pnlr'c'llos tli'ux... Il ino pariil singulier (renlendre un niemlianl fixer le contingent «l'une aunulni', et suiluulde le fixer ùduuze lois plus Iniiit iprun ne donne ordinairement

ilaus l'obscurili' Ia>s dames en parurent

tout aussi surprises que moi. Douze sous ! dit l’une; une pièce «le douze sous! «lit l'autre; et point de |■«’ponso.

Je ne sais , mestlaines , dit le pauvre , «comment demander moins à des personnes de votre lang, et il leur fit une profonde révérenre.

Passez, passez, dirent-elles : nous n'avons point d'argent.

Il garda le silence pendant une minute ou deux , et renouvela sa prière.

Ne fermez p;is vos oreilles , mes belles ùami^s , dit-il , à mes aceens. Mais , mon bon liomme , dit la plus jeune , nous n'avons point de monnaie... Que Dieu vous bénisse «loue, dit-il, ex multiplie envers vous ses faveurs ! I.’ainçe mit la main dans sa po-

che... Voyons donc , dit-elle , si je trouverai un sou marqué. ..Un sou marqué ! .\h ! donnez la pièce de douze sous, dit l'homme; la nature a été libi’rale à votre égard : soyezle envers un malheureux qu'elle semble avoir abandouué.

Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avais.

Ueauté compatissante , dit-il , en s'adressant a la plus âgée, il n'y a que votre bonté, votre bienfaisance , qui donnent à vos yeux

un liclat si doux , si brillant et c'est ce

ipii faisait dire tout a l'heure an marquis de Santerre et à son frère , en passant , des choses si agréables de vous deux.

l.es deux dames parurent Irès-allcetées; et toutes deux à la fois, comme par impulsion, mirent la main dans leur poche, cl en tirèrent chacune une pièce de douze sous.

La contestation entr'ellcs et le suppliant finit; il n'y en eut plus qu'entr'ellos , pour savoir qui donnerait la pièce de douze sous ; pour finir la dispute , chacune d'elles la donna , et l'homme se retira.

L'ÉNIOMIC EXPLIQUÉE.

Je courus vile apr<-s lui, et je fus tout étonné de voir le même homme que j'avais

vu devant riiète! de Mixlèuc , et qui m’avait

jeté l'esprit dans un si grand cmbairas

Je découvris tout d'un coup son secret, ou an moins ce «pu en faisait la base : c'était la fiallerie.

Parfum délicieux ! quid rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature ! comme lu remues toulc.s ses puissances et toutes scs faiblesses ! Avec quelle douceur lu pénètres dans le sang , et tu t'aides à franchir les passagesles plus difficiles qu'il rcncoiilre dans sa roule pour aller au cœur!

L'homme, en ce moment, n'était pas géné par le temps, et il prodigua à ces dames ce qu’il était forcé d’épargner dans d'autres circonstances. Il est sur qu’il savait se réduire à moins de paroles dans les cas presst's , tels que ceux qui arrivaient dans la rue; mais

comment faisait-il? L’inquiétiiile de le

savoir ne me tourmente pas. C’est assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la ilatterie expliqueiule reste; ils y réussiront mieuxquemoi.

Page 1