‹ Œuvres completes de SterneChapitre 347 sur 507 · ESSAI · texte numérisé non relu

ESSAI

Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu’eu en recevant. Nous prenons le rejeton fané d’un oeillet, nous le plantons et nous l'arrosons parce que nous l'avons planté.

M. le comte de B..., qui m'avait été si utile pour mon passe-port, me le fut encore... Il était venu à Paris, et devait y rester «pielqiies

jours Il s’empressa de me présenter à

quelques personnes de qualité qui devaient me présenter à d’auln's, cl ainsi de suite.

Je venais de di'couvrir, assez à temps, le secret que je voulais approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit. Sans cela, je n’aurais dîné ou soupé qu’une seule fuis à la ronde chez tontes ces personnes, comme cela so pratique ordinairement, et en traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françaises en anglais, j'aurais vu a chaque fois que j'avais pris le couvert de quelqu’un qui aurait été plus agréable à la compagnie que moi. Lcllet tout naturel de ma conduite eût été ut rèsi-

VUrAGI-: SENTIMK>TAI..

^ler toutes mes pinces l'une après l'autre , uniquement parce que je n'aurais pas su les cousener... Mou secret o|)éra si bien, que les clioses n’allcrcnt pas mal.

Je fus introduit chez le vieux marquis de... 11 s'était signalé autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cytlière , et il conservait encor e l'idée de ses jertx et de ses tournois... Mais il aurait voulu laire croire qtte les choses étaient etreore ailleurs que dans sa tête. Je veux , disait-il , faire un tour en Angleterre; et il s'informait beaucoup des dames anglaises.. . Croyez-moi, lui dis-je, monsieur le marrptis, restez où vous êtes. Lesstdgneurs anglais ont beaucoup de peine à obtenir de nos dames un seul coup d'œil favorable; et le vieux marquis m'invita à soitper.

M. I’..., fermier-général, me Gt une foule de questions sur nos taxes... J'entends dire, me dit-il, qti'ellirs sont considéi-ables. Oui, lui dis-Jc en lui faisant une profonde révérence ; mais vous devriez nous donner le secr et de les l•ecueiUir.

Il me |iria à souper dans sa petite maison.

On avait dit à ntadame de Q... que j'étais un homme d'esprit... Madame de (j... était elle-même une femme d'esprit; elle brrjlait d'irttpalienre de me voir et de m'entendre |iariet-... Je ne fus pas plus tôt assis, que je m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes était de savoir que j'eusse de l'esprit ou non... Il me sembla rpr'on ne rtr'avait laissé entrer •pte pour que je susse qu'elle en avait... Je prends le ciel à ténroin que je ne desserrai pas rtne fois les lèvres.

Madame de Q... assurait à tout le monde qu'elle n'avait jatrrais eu avec qui que ce fût une conversation plus instructive que ceJlc qu'elle avait eue avec moi.

Il y a trois époqires dans l'empire d’une dame d'un certain ton en France... Elle est

coquette, puis déiste et enfin dévote.

L'empire subsiste toujours, il ne fait que changer de sujets. Les esclaves de l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trentecitrquième année , ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite r;eux de l’Église.

Mariante rie V... chancelait entre les deux é|Kxpres; ses roses l'onrmençaient à se faner.

et il y avait cinq ans au ntoitis, quand je lui rendis ma première visite , qu'elle devait pencher vits le déisme.

pille rttir fit phicer sur le sopha où elle cLiil, afin de parler plrts commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé quatre minutes, qu'elle me dit : Pour moi, je ne crois à rien du tout.

Il se ficut, madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il n’est pas de votrr; intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi piiissans. Uncciladellenc résiste guère quand elle en est privée... Rien n’est si dangereux pour une beauté que d’être déiste... et je dois cette dette à mon credo, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu, madame, quels ne sont pas vos périls ! il n’y a que quatre ou cinq minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins: qui sait si je n'aurais pas tenté de les suivre, si je n'avais été persuadé que les sentimens de votre religion seraient un obstacle à leur succès?

Mous ne sommes pas des diamans, lui disje en lui prenant la main; il nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'age s’appesantisse; sur nous et nous les donne... Mais, ma belle dame, .ajoutai-je en lui baisant la main

que je tenais il e.st encore trop tôt. Le

temps n'est pas encore venu.

Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame de V... Elle rencontra D... et l’abbé M... et leur assura que je lui en avais plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée, qu’ils n'en avaient écrit contre elle duns toute leur Encyclopédie... Je fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V... qui différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.

Je me souviens que j'étais chez elle un jour; je tâchais de démontrer au cercle qui s’y était formé, la nécessité d'une première cause... J’étais dans le fort de mes preuves, et tout le monde y était attentif, lorsque le jeunecomtc de F... me prit mystérieusement par la main... Il m'attira dans le coin le plus reculé du salon, et me dit tout bas : Vous n'y avez pas pris garde... votre solitaire est attaché trop serré... il faut qu'il badine... voyez

TOÏACE sentimental.

•’ilÜ

l(! inioii... Je ne vous en ilis pns <lavanta;;c : (III mot, niun.sioiir Yorick, siilTit nu snge.

lOl un mut qui vient du sage siilTit, monsieur le rointc, ri'pliquai-je en le saluant.

M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je RC l'avais jamais été.

Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde pendant trois semaines. Parbleu ! disait-on , ce M. Yorick a , ma foi , autant d'esprit que nous... Il raisonne à merveille, disait un autre. üii ne peut être de meilleure compagnie, ajout-lit un troisième. J'aurais pu, à ce prix, manger dans toutes les maisons de Paris, et passerainsimavieaumilieudu beau monde...

Mais quel métier! j'en rougissais. C'était jouer le rûle de l'esclave le plus vil ; tout sentiment d'honneur se révoltait contre ce genre de vie Plus les sociétés dans les-

quelles je me trouvais étaient élevées, et plus je me trouvais forcé de faire usage du secret que j'avais appris dans le ciil-de-sac de rOpéra-Comique... Pins la coterie avait de réputation , et plus elle était fréquentée

par les enfans de l'art et je languissais

après les enfans de la nature. Une nuit que je m'étais vilement prostitué à une demidouzaine de personnes du plus haut parage, je me trouvai incommodé... J'allai me coucher. Je dis le lendemain de grand matin à l.ailciird'aller chercher deschevauxde poste, et je partis pour l'Italie.

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