‹ Œuvres completes de SterneChapitre 348 sur 507 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

Jamais, jusqu'à présent, je ii'ui senti l'eniliarras des richesses. Voyagera travers le liourbonnais, le pays le plus riant de la Krancc, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la nature reronnaissante vei-se ses trésors avec profusion , et où tous les yeux sont rayonnans de joie. Ne pas faire un pas sans entendre la musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent en folâtrant leurs grappes au pressoir. Rencontrer à chaque instant des groupes qui pn-sentent mille variétés aimables. Se sentir l'ame dilatée par les émotions les plus délieienses. Juste ciel î voilà de quoi faire vingt volumes!

Mais hélas ! il ne me reste plus que quelques pages à remplir , et je dois en consacrer la moitié à la pauvre Marie, que mon ami M. Sliandy rencontra près de Moulins.

J'avais lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de celte fille infortunée à qui le malheur avait fait perdre la raison. Me trouvant dans les environs du pays qu'elle habitait , elle me revint tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me détourner d'une demi-lieue , pour aller au village où demeuraient ses parens, demander de ses nouvelles...

C'était aller, je l'avoue, comme le jchevalier de la Trisic-Figurc, à la recherche des aventures lâcheuses. Mais je ne sais comment cela se fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que quand j'en rencontre.

l.a vieille mère vint à la porte. Scs yeux m'avaient conté toute l'histoire avanlqii'ellc eût ouvert la bouche. Elle avait perdu son mari , enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avait coûté la vie à ce bon père, et j’avais craint d'abord, ajouta la bonne femme, que ce coup n'achevàt de déranger la tète de ma pauvre Marie; mais, au contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer quelque part dans les environs de la route.

Pourquoi mon pouls bat-il .si faiblement , que je le sens à peine, pendant que je trace ces lignes? Puur(|uoi Lafletir , garçon qui ne respire que la joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer? Pendant que la vieille nous faisait ce récit, j'ordonnai au postillon de reprendre la grand'roiite.

Arrivé à une demi-liene do Moulins, cl à l'entrée d’un petit sentier qui conduisait à un petit bois , j'aperçus la pauvre Marie assise sous un peuplier; elle avait le coude appuyé sur ses genoux et la tète penchée sur sa main : un petit ruisseau coulait au pied de farbre.

Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à Lafleiir de faire pré- [larer le souper; que j'allais le suivre.

Elle était habillée de blanc, et à peu orù»

DigitiZou uy vjvjA^ÿle

VOYAGE SENTIIIEKTAI..

comme mon ami me l’avait dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étaient retenus pur un réseau de soie, quand il la vit, étaient alors épars et Oouans. Elle avait aussi ajouté à son corset un ruban d'un vert pûlc, qui passait pardessus son épaule et descendait jusqu'à sa ceinture , et son chalumeau y était suspendu.Sachèvre lui av-iit été infidèle comme son amant ; elle l'avait remplacée par un petit chien qu'elle tenait en lesse avec une petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira vers elle en disant : • Toi,Silvio, tu ne meqniueras pas.» Je fixai les yeux de Marie , et je vis qu'elle pensait à son père, plus qu’à son amant, ou à sa petite chèvre ; car , en proférant ces paroles , des larmes coulaient le long de scs joues.

Je m’assis à c6té d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon mouchoir; j’essuyais ensuite les miens; puis encore les siens; puis encore les miens, et j’éprouvais des émotions qu'il me serait impossible de décrire, et qui, j'en suis bien sùr, ne provenaient d'aucune combinaison de la matière et du mouvement.

Oh ! je suis certiin que j'ai une ame ! Les matérialistes et tous les livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du contraire.

SUITE DE L’HISTOIIIE DE MAIUE.

Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se souvenait d'un homme pâle et maigre qui s'était assis entr'cllc et sa clièvre, il y avait deux ans. Elle me réjHindit que dans ce temps-là elle avait l'esprit dérangé; mais qu'elle se le rappelait trèsbien , à cause de deux circonstances qui r.v vaient frappée ; l'une , que quoiqu’elle fût trt's-mal, elle s'était bien aperçue que ce monsieur avait pitié de son éUit; l'autre, parce que sa chèvre lui avait pris son mouchoir, et quelle l'avait U'ittiic pour cela. Elle l'avait lavé dans le ruisseau , et depuis elle le gardait dans sa poche pour le lui rendre, si jamais elle le revoyait. Il me l'avait à moitié promis, ajoiita-t-clle. En parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le

montrer; il était envelop|ié proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des brins d’osier : elle le déploya , et je vis qu’il était marqué d'un S à l'un des coins.

Elle me raconta qu’elle avait été depuis ce temps-là à Rome , qu'elle avait fait une

fois le tour de l’église de Saint-Pierre

qu'elle avait trouvé son chemin toute seule au travers de l’Apennin ; qu'elle avait traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la Savoie sans souliers... Elle ne se souvenait point de la manière dont elle avait été nourrie, ni comment elle avait pu stipporter Uint de fatigue; mais Dieu , dit-elle , tempère le vent en faveur de Lagneau nouvellement tondu.

Et tondu au vif! lui dis-je... Ah ! si tu étais dans mon pays, où j’ai un petit hameau, je t’y mènerais, je te mettrais à l'abri des .accidens... Tu mangerais de mon pain , tu boirais dans ma coupe, j'aurais soin de Silvio... Quand tes accès te reprenant, tu te remettrais à errer, je te chercherais et te- ramènerais... Je dirais mes prières quand le soleil se coucherait... et, mes prières faites, lu jouerais ton diant du soir sur ton chalumeau... L’encens de mon sacriGce serait plus agréable au ciel, quand il serait accompagné de celui d'un cœur brisé par la douleur.

Je sentais la nature fondre en moi, en disant tout cela ; et Marie , voyant que je prenais mon mouchoir , déjà trop mouillé pour m'en servir, voulut le laver dans le ruisseau... mais où le ferais-tu sécher, ma chère enfant? Dans mon sein, dit-elle ; cela me fera du bien.

Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, ma chère Marie?

Je touchais là une corde sur laquelle étaient tendus tous ses maux. Elle me fixa quelques momens avec des yeux en désordre, puis, sans rien dire, elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la 'Vierge... La vibration

de la corde que j’avais touchée cessa

Marie revint à elle, laissa tomber son chalume.au, et se leva.

Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je.

Elle me dit qu'elle allait à Moulins, lié bien! allons ensemble. Elle me prit le bras , et allongea la corde pour laisser à sou chien la

VÜTACG SENTIHEMTAL.

racilité <!e nuiis suivre avec plus de liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins.

Quoique je n’ui'me point les salutations en public, cependant, lorsque nous fûmes au milieu de la place , je m'arrêtai pour faire mon dernier adieu à Marie.

Marie n'était pas grande, mais elle était bien faite. L'affliction avait donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avait les traits délicats, et tout ce que le coeur peut désirer dans une femme... Ah ! si elle pouvait recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvaient s'effacer de mon esprit , non seulement Marie mangerait de mon pain et boirait dans ma coupe... Je ferais pins, elle serait reçue dans mon sein , elle serait ma Bile.

Adieu, fille infortunée ; imbibe l'builc et le vin que la compassion d'un étranger verse en passant sur tes blessures... L'être qui deux fois a brisé ton cieiir, peut seul le guérir pour toujours.

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