‹ Œuvres completes de SterneChapitre 374 sur 507 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qoe c< Tôt BM boooe joarn^c qme celle dee poli cutée.

Le dîner fut excellent. La maltresse de la maison n'en faisait pas les honneurs; mais elle s'occupait de ses amis. Depuis que j'étais en France, je n'.avais point rencontré tant de bonté, de simplicité et d'aisance réunies. Toutes les personnes qui étaient à ce dîner me parurent aimables : elles étaient bien aises d'étre ensemble. L’air de franchise et de contentement de madame G... se répandait autour d'elle Oui , ma Lisette , toi

seule y manquais. Partout où je suis bien , je te regrette. Ton plaisir est le premier besoin de mon cœur... Du Français dirait que la conversation animée , gaie et variée qu'il y eut pendant ce dîner l’avait fort amusé. Pour moi, je suis un peu comme mon oncle Tobie ; je n'entends guère mieux le mot amusement que la chose. Un jour il venait de secourir le capitaine Lefèvre, qui se mourait de chagrin et de misère dans une hètellerie; il demandait au caporal Trim: < Dismoi , mon ami , où nous sommes-nous amusés aujourd'hui f Mon frère Shandij dit quelquefois qu’il vient de s’amuser, et je ne l'entends pas. Monsieur, répondit le caporal en se courbant, votre ame n’a pas besoin decomprendre M. Shandy : elle est bonne, vous avez du plaisir à soulager les malheureux. Je ne sais pas ce que c'est que l'amusement, mais ni vous ni moi n'en avons besoin. — Tu as raison, mon cher Trim; je laisserai parler

d’amusement mon frère Shandy, et je me contenterai d’avoir du plaisir à sentir mon ame émue des maux de nos amis. — Oui, reprit Trim ; ce sont tous les malheureux, et nous n’en manquerons jamais... > Oh! mon cher oncle Tobie! je n'ai pas l'ame aussi bonne, aussi douce que toi; cependant je l’avouerai , je n’écoute avec intérêt que ce qui parle à mon ame. Je ne louai jamais un trait d’esprit; mais j’ai toujours une larme à donner au récit d'une bonne action ou à un mouvement de sensibilité : ce sont là les seules touches qui répondent à mon cœur... Oh ! qu'il fut doucement et délicieusement

ému par ce qui se passa après dîner!

Nous rentrâmes dans le cabinet, où il y avait une table à l'anglaise pour servir le café ; c'était la maîtresse de la maison qui en prenait le soin. Tout le monde se mit autour de la table, chacun prit sa tasse, et madame G... la cafetière. Il y avait un pot de crème. Elle en offrait , et plusieurs en prirent. Un abbé, qui était à côté de moi, remuait cette crème, la mêlait dans son café, la goûtait avec un peu de lenteur, ce qui fut remarqué par madame G... c Madame, dit-il avec un ton où il y avait plus d’affection que de critique, toutee qu’on mange ici, tout ce qu’on y prend est à un tel point de perfection, que j 'ose vous faire une représentation ; il n'y a que la crème qui ne soit pas bonne. — Je le sais bien, reprit doucement madameG...; elle est mauvaise , j’en suis bien fâchée ( et ce dernier mol fut dit en regardant ses amis); mais cela ne peut pas être autrement. — Comment donc! reprit plus gaiment l’abbé, comment! il est nécessaire que vous ayez de la mauvaise crème? Cela me parait plaisant. — Oui, oui, mes amis, cela est nécessaire; et, si vous voulez m’écouter, vous serez forcés d’en

convenir > Tout le monde se tut, mais

avec l’expression du désir de l’enlendre.

I J'avais une laitière de campagne qui venait apporter le lait et la crème tous les matins. Un jour je vis entrer mon portier avec l'air triste. .. Que venez-vous m’apprendre. Follet? lui dis-je. — Madame, votre laitière est en bas; elle est tout en larmes, elle vient vous faire dire qu’à l'avenir elle ne pourra plus servir madame : sa vache est morte et elle

DiQliuctTU üy

rOTACE SEMTIIIENTAL.

s'en désole. — F:iilrs-moi monter eette pauvre femme...; et il fut bien vite , car la laitière semblait l'avoir suivi : un ouvrit ma porte : elle s'y tenait , essuyait ses yeux; elle paraissait voulcs.” ctoulfer les sangluLs qui la

sulfoqiiaient, et elle ne pouvait avancer

J'ai remarque souvent que les malheureux croient (picc'e.st manquer de respect que de se livrer a l'expressiou de leur douleur : je voyais ce mouvement dans l’effort qu’elle faisait puurse calmer... Approchez, ma bonne, approchez, lui dis-je... Klle voulait marcher, et elle n'avançnit point; elle levait les pieds, ctils SC trouvaientà la même place... Venez, venez, ma chère amie ; vous avez donc eu bien du malheur! Ce mot la soulagea , elle fondit en larmes... — Bien du malheur! Oh ! oui, madame... et elle leva les yeux pour me regarder : jusque-là elle les avait tenus baissés. Alors il me sembla qu'elle cherchait dans mon visage si elle aurait la force de

|>arler Eh bien ! dites-nioi , ma bonne j

femme, vous avez perdu votre vache; elle vous faisait vivre, n’est-cc pas? — Hélas! dit-elle, en joignant et en élevant les mains, que deviendront mon pauvre père et ma mère ! iis sont si vieux ! ils ne peuvent plus travailler, nuire vache et moi étions tout leur bien ; elle est morte, mon mari est dans son lit depuis deux mois. . . Alors les sanglots l'étouffèrent ; elle mit son visage dans son tablier, elle s'abandonna à toute sa douleur; elle me faisait mal à l’ame... — Ma chère amie, calmez-vous; votre douleur me fait une plaie. Je vous donnerai une vache, vous l’achèterez aussi belle que vous pourrez, et j'espère qu'elle remplacera celle que vous avez perdue... Elle leva sa tète, laissa tomber ses bras : je ne vis plus de larmes sur son visage, elle était sans mouvement, elle ouvrait la bouche, elle essayait de prononcer... J’ajoiit.li: < Et ce sera toiil à rheiircqiic vous irez chercher la meilleure vache. — Oh ! madame , oh ! mu bonne dame, vous sauvez la vie à mon père.. . > Alors je vis couler des larmes; mais elles étaient douces et lentes; son visage était calme... c'est alors que je remarquai sa figure. Elle était jeune et fraîche, de belles dents, de la douceur dans les yeux... ■ Oiiel âge avez-vous, ma chère? —

Je vais avoir trente ans vienne la Saint- Martin, dit-elle en faisant la révérence. — Eh bien ! ma bonne , actuellement que vous voilà un peu consolée , dites-moi tous vos malheurs ; je les soulagerai peut-être. — Madame est trop charitable, reprit-elle avec un souris qui ressemblait au bonheur. — Allons, dites-moi, aimez-vous votre mari? — Charles et moi nous nous aimons depuis que nous allions ensemble au catéchisme de notre curé. Charles est un brave homme , bon travailleur. Avant le malheur qu'il a eu de se blesser à la jambe, nous ne manquions de rien. Il aime mon père eoimiie s'il était le sien, et il pleurait hier en me disant : Va, Magdelaine , va dire demain à tes pratiques que tu n'as plus de lait, que notre vache est morte... Et, en prouonçantee mot, ma bonne femme s'essuyait les yeux, qui se remplissaient encore de larmes. — Votre mari sera donc bien content ce soir, quand il veira j que vous ramenez une vache? — Content! oh ! il ne le croira pas. Je lui dirai la bonté de madame; qu'il vous bénira! que mon pauvre père va prier le bon Dieu pour la

conservation de mtidame! Mais vous ne

dites rien de votre mère (car j'avais remarqué que son père était toujours l'objet de son attendrissement et de sa douleur).... estce que vous ne l’aimez pas? ■ — Pardonnezmoi, je l’aime bien ; mais la pauvre femme ,

elle gronde tant! Si ce n'était que moi

c’est ma mère; ainsi.... Mais elle tourmente Charles, elle le querelle, et elle l’a souvent fait sortir de la maison, et c’est cela qui me chagrine : car le chagrin de Charles me fait plus de mal que le mien; niais il n’a point de rancune, il a soin de ma mère. La pauvre femme! il le faut bien; à peine peut-elle se remuer. Je dis quelquefois à Charles : Mon ami, quand nous serons vieux et infirmes , nous serons peut-être aussi grogneurs (]iie ma mère ; il faut bien prendre patience; et Charles rit, il m'embrasse et nous sommes eontens.... — Eh bien ! ma bonne, je veux encore ajouter à votre bien-être : je vetix vous donner une seconde vache, pour vous consoler de ce que vous avez souffert depuis deux jours. — Uh ! c'est trop, madame, c'est trop, dit-elle avec l'expre.ssion de la joie et

TOYAGC SBNTiaKMAI..

du dt^ir : nous serions tous trop heureux I — Maisdiles-moi, pourrez-vous soigner deux vaches? — Oui , moi et mon cousin Claude, nous en aurons bien soin. Claude a ou bon cœur : il a pleuré trois jours, et n’a rien voulu manger pendant tout le temps que notre vache refusait le foin : il la gardait tout le jour, et moi je couchais à côté d'elle la nuit. Nous parlions ensemble.... Comment te va. Blanche? lui disais-je. Elle me regardait, elle sc plaignait , et quelquefois je croyais qu’elle pleurait. Veux-tu du pain, ma mie?... Elle le prenait, mais elle ne pouvait pas l’avaler. Elle me regardait, je la flattais, et il semblait ([ue cela lui faistiit du bien Hélas!

le bon Dieu est le maître ; il a compté nos jours, il a voulu que Blanche fût morte hier matin : mais il nous aime bien; c’est mon pauvre père qui est la bénédiction de notre iamille; c’est pour le récompenser que le bon Dieu a voulu que j’aie trouvé une si charitable dame qui a fait tant de bien à mon cœur; il était mort quand je suis arrivée à la porte de M. Follet. Qu’il va me trouver joyeuse en sortant ! Mou Dieu ! que le bon Dieu est bon!...i Et elle joignait les maius avec action. Ses yeux, son visage, ne me peignaient plus que le plaisir ; mon amc s’en laissait doucement pi-nétrer. .. Mes amis, je u’ai guère passé de matinée qui m’ait laissé une impression plus agréable : je devais bien plus à ma laitière qu’elle n’avait reçu de bien de moi.... .\dicu ! ma bonne, lui dis-je : c.ar je m’aperçus qu’il était onze heures. J'avais été plus d’une heure avec cette bonne femme; je l’avais consolée , je ne regrettai pas mon temps, je crus l’avoir bien employé... Vous voyez donc, d'après tout ce que je viens de vous conter, que je ne peux pas avoir de boune crème. Mc donneriez-vous le conseil, et aurais-je Iccourage deqiiittcr ma laitière? Je l'ai consolée de la mort de sa vache; qui est -ce qui la consolerait du mal qu’elle sentirait, si je venais à la quitter? < Ne vaut-il donc pas mieux, mon cher abbé, en se tournant de son côté, que nous prenions de mauvaise crème? Mes amis, eu la prenant, penseront i> la bonne laitière, et ils me pardonneront, n’est-il (las vrai? i II y eut une

acclamation générale : chacun louait la bien-

faisance, la bonté de madame G.... Pour moi, j’avais les yeux attachés sur tous scs mouvemens, et je ne disais mot : mon ame était trop oi’cupée pour me laisser des expressions. Pendant ce récit, il m’était échappé des larmes que je sentais venir de mon cœur.... Bon! m’étais-je dit souvent, il y a donc encore une aussi bonne ame que celle de mon oncle Tobie! les malheureux ont donc encore une amie qui veille pour eux, qui est près de leurs cœurs... Pendant que je réfléchissais, ou plutôt que je sentais et jouissais de la vertu de cette excellente dame, elle

s’approcha de moi Vous ne dites rien,

monsieur Sterne, ditœlle en me reganlaut avec bienveillance; cependant mon histoire ne vous a pas ennuyé : j’en ai vu des preuves certaines sur votre visage, j’ai vu couler une larme pour ma laitière, et cela m’a fait plaisir! — Hélas! madame, dis-je en la regardant avec la tendresse et le respect dont elle avait pénétré mon ame, je ne sais point louer tant de bonté et de simplicité à faire le bien : mais je chérirai la Providence qui a accordé aux malheureux une aussi excellente protectrice; je la bénirai de me l’avoir fait connaître, et je dirai à tous mes compatriotes ; « Allez en France, allez voir madame G

• vous verrez la bienfaistmee, la bonté ; vous

< verrez ces vertus dans leurs perfections ,

< parce que vous les trouverez accompagnées t d’une délicatesse qui ne peut venir que « d’une ame dont la sensibilité a été pcrfec-

• tionnée par l’habitude de la vertu. ÜIi! t l’excellente femme que vous connaîtrez! t .Vllez, mes amis, faites le voyage de Paris; t et, à votre retour, si vous m’apprenez que « vous avez vu ou connu celte resp<;ctable « dame, je ne m’informerai plus si vous avez

< eu du plaisir à Paris, si vous êtes bien aises

t d’avoir été en France. Pour moi, je n’y ai f connu le bonheur (|ue d'aujourd’hui. ..• Il s’était fait un profond silence pendant ipie je parlais; madame G n’avait pu m’inter-

rompre. J’avais parlé avec véhémence : c’était mon cœur qui donnait de la chaleur à ce que je disais, et je vis que j’avais été entendu de celui de madame G Scs yeux

s’étaient mouillés île larmes.... c Ah! que je suis heureuse ! dit-elle avec simplicité : je suis

VOYAGE &ENTI1IEMTAL.

donc bonne ! monsieur Slcrnc, vous venez de m’en récompenser, je veux vous embrasser pour le bien que vous m'avez fait...» Elle se baissa, je me levai avec transport, je la serrai dans mes bras.... Oui, ma Lisette, je sentis pour la première fois de ma vie que les moiivemens qu’inspire la vertu ont

leurs délices comme ceux de l'amour; mon ame eut un moment d'ivresse.... Son retour

fut pour toi J'en serai plus digne de ma

Lisette, me dis-je. Elle pleurera avec moi, lorsque je lui conterai l'histoire de la laitière de madame G....

FIN DU VOYAGE SENTIMENTAL

LETTRES

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