‹ Œuvres completes de SterneChapitre 377 sur 507 · ÉLOGE D’ÉLIZA DRAPER · texte numérisé non relu

ÉLOGE D’ÉLIZA DRAPER

PAH L’ABDE RAYAAL.

Territoire (l'Anjingn, tu n’es rien; mais tu as donné naissance à Éliza. Un jour ces entrepôts de commerce, fondés par les Européens sur les côtes d’Asie, ne subsisteront plus. L’herbe les rouvrira, ou l’Indien vengé aura bâti sur leurs débris, avant que quelques siècles se soient écoulés. Mais si mes écrits ont quelque durée, le nom d’Aiijinga restera dans la mémoire des hommes. Ceux qui me liront, ceux que les vents pousseront vers CCS rivages, diront: c’est là que naquit Éliza Draper; et s’il est un Sretoii parmi eux, il se hâtera d’ajouter avec orgueil : et (|u’clle y naquit de parens anglais.

Qu’il me soit permis d’épancher ici ma doidcur et mes larmes ! Éliza fut mon amie. O lecteur! qui que tu sois, pardonne-moi ce mouvement involontaire ! laisse-moi m’occuper d’Éliza. Si je t’ai quelquefois attendri sur les malheurs de l’espère humaine, daigne aujourd’hui compatira ma propre infortune. Je fus ton ami, sans te connaître; sois un moment le mien. Ta douce pitié sera ma récompense.

Éliza finit sa carrière dans la patrie de scs pères, à l’âge de trente-trois ans. Une ame réleste se sépara d’un corpscéleste. Vous qui visitez le lieu où reposent scs cendres sacrées, écrivez sur le marbre qui les couvre : Telle année, tel mois, tel jour, à letlekeure. Dieu relira son souffle à lui, el Elisa mourut.

Auteur original, son admirateur et son ami, ce fut Éliza qui t’inspira tes ouvrages, etqiii t’endieta les pages les plus touchantes.

Heureux Sterne, tu n’es plus, et moi je suis resté! Je t’ai pleuré avec Éliza; tu la pleurerais avec moi; et si le ciel eût voulu que vous m’eussiez survécu tous les deux, tu m’aurais pleuré avec elle..

Les hommes disaient qu’aucune femme n’avait autant de grâce qu’Éliza. Les femmes le disaient aussi. Tous louaient sa candeur ; tous louaient sa sensibilité ; tous ambitionnaient l'honneur de la connaître. L’envie n’attaqua point un mérite qui s’ignorait.

Anjinga, c’est à l’influence de ton heureux climat qu’elle devait, sans doute, cet accord presque incompatible de volupté et de décence qui accompagnait toute sa personne, et qui se mêlait à tons scs mouvemens. Le statuaire qui aurait eu â représenter la Vo- |. lupté, l’aurait prise pour modèle. Elle enau- 1 rait également servi à celui qui aurait eu à I peindre la Pudeur. Cette ame inconnue dans nos contrées, le ciel sombre et né‘biileux de ! l’Angleterre n’avait pu l’ctcindre. Qncl<|ue I chose que fit Eliza, un charme invincible se répandait autour d’elle. Le désir, mais le désir timide la suivait en silence. Le seul homme honnête aurait osé l’aimer, mais n’aurait osé I le lui dire.

Je cherche partout Éliza. Je rencontre, je saisis quelques-uns de ses traits, qiielqncs- ( uns de ses agrémens épars parmi les femmes I les plus intéressantes. Mais qu’est devenue celle qui les réunissait? Dieux qui épuisâtes vos dons pour former une Éliza, ne la fîtesvous que pour un moment, pour être un mo-

iI:loce d’éliza.

monl admirée, et pour élre toujours regrettée?

Tous ceux qui ont vu Éliza la regrettent. Moi, je la pleurerai tout le temps qui me rc.ste à vivre. Mais est-ce assez de lu pleurer? ceux qui airront connu sa tendresse pour moi, la confiance qu’elle m'avait accordée, ne me diront-ils point: Elle n'est plus, et tu vis ?

Éliza devait quitter sa patrie, ses parens, scs amis pour venir s’asseoir à c6té de moi, cl vivre parmi les miens. Quelle félicité je m'étais promise ! quelle joie je me faisais de la voir rcclicrchée des hommes de génie ! chérie des femmes du goût le plus difDcile! Je me disais : Éliza est jeune, et lu touches à ton dernier terme. C’est elle qui te fermera les yeux. Vaine espérance ! 6 renversement detoutes les probabilités humaines ! ma vieillesse a survécu à ses beaux jours. Il n’y a plus personne au monde pour moi. la; destin m'a condamné à vivre et à mourir seul.

Éliza avait l'esprit cultivé ; mais cet an, on ne le sentait jamais. Il n’avaitfaitqu'cmbcllir la nature; il ne servait en elle qu’à faire durer le charme. A chaque moment elle plaisait plus; à cliaquc moment elle intéressait davantage. C’est fimpression qu'elle avait faiteaux Indes; c'est l'impression qu’elle faisait en Europe. Éliza étaitdonc très-belle? Non, elle n’était que belle; mais il n'y avait point de beauté qu'elle n’elfaçât, parce qu’elle était la seule comme elle.

Elle a écrit, et les hommes de sa nation, qui ont mis le plus d’élégance et de goût dans

leurs ouvrages, n’auraient pas désavoué le petit nombre de pages qu’elle a laissées.

Lorsque je vis Éliza, j’éprouvai un sentiment qui m’était iuconnu. Il était trop vif pour n’étre que de l’amitié; il était trop pur pour être de l’amour. Si c’eût été une passion, Éliza m’aurait plaint ; elle aurait essayé de me ramener à la raison, et j'aurais achevé de la perdre.

Éliza disait souvent qu’elle n’estimait personne autant que moi. A présent, je le puis croire.

Dans ses derniers momens, Éliza s’occupait de son ami ; et je ne puis tracer une ligne sans avoir sous les yeux le monument qu’elle m’a laissé. Que n’a-t-elle pu douer aussi ma plume de sa grâce et de sa vertu ! il me semble du moins l’entendre: t Cette Muse sévère « qui te regarde, me dit-elle, c’est l’histoire, I dont la fonction auguste est de déterminer t fopinionde la postérité. Cette divinité vo- € lage qui phine sur le globe, c’est la Ret nommée qui ne dédaigna pas de nous en- « tretenir un moment de toi : elle m’apporta • tes ouvrages, et prépara notre liaison par t l’estime. Vois ce phénix immortel parmi « les flammes : c’est le symbole du génie qui t ne meurt point. Que ces emblèmes t’ext hortent sans cesse à te montrer le défent senr OE L’uuMAmTÉ, nE la. véniré, de la

Page 1