CHAPITRE XXXV
CcU cil clair comac le joitr.
Une heure et demie ?Quoi I vous prétendez qu’il y a une heure et demie de lecture depuis que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la sonnette, cl qu’on a donné des ordres à Obadiah de seller le gros cheval, et d’aller quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends ; et l’on ne peut pas dire avec raison que je n’ai pas, poétiquement parlant, donné assez de temps à Obadiah pour aller et revenir. J’avoue pourtant, moralement et même physiquement parlant, que l’homme avait à peine eu le temps peut-être de mettre ses bottes.
Hais cela ne change rien à ma thèse, et si quelqu’un y trouve à redire, si quelqu’un, sa montre à la main, a mesuré l'espace qui sc trouve entre le bruit de la sonnette et le coup à la porte, s’il a trouvé par là, comme cela peut être, que l’intervalle n’est (pie de deux minutes, treize secondes, quatre tierces, qu’en résulle-t-il ? Prélendra-t-il qu'il est en droit de m’insulter, parce qu’il s'imaginera
que J'ai violé l’unité ou plutôt la probabilité du temps Y Qu’il sache que c’est de la succession de nos idées que nous nous en formons une de la durée du temps et de ses simples modes. Voilà quelle est la véritable horloge .scolastique, et j’entends, comme homme de lettres, que cé soit par elle que l’on me juge. Je récuse la juridiction de toutes les autres horloges du monde.
Il n’y a que huit milles de Shandy chez le docteur Slop ; c’est une circonstance à saisir. Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt deux fois; il ne fait que ce chemin, et moi, pendant ce temps, j’ai ramené mon oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, en traversant toute la Flandre. Je l’ai tenu malade [lendanl près de quatre ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre s< iences que personne ne peut apprendre parfaitement durant toute sa vie ; je l’ai fait voyager ensuite avec le caporal Trim, dans un assez mauvais carrosse à quatre chevaux, depuis Londres j usqu'à sa petite maison dans le hnd du comté d’York, à près de deux cents milles de la capitale. Il y est, et depuis long-temps. Tout cela veut dire que l’imagination du lecteur doit être préparée à l’apparition du docteur Slop sur le théâtre. J’ai pensé que cela valait pour le moins les gambades, les airs et les mines dont on nous régale entre les actes.
Critique intraitable ! quoi ! vous n’êtes pas encore satisfait? Vous voulez toujours que deux minutes, treize secondes, quatre tierces, ne fassent pas davantage que deux minutes, treize secondes, quatre tierces. J'ai dit tout ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons pourraient dramatiquement me tirer d’embarras, mais je sais que la circonstance est telle, qu’elle pourrait me condamner biographiquemeut, et faire passer mon livre pour un roman... Non, non, il n’en sera pas ainsi. On me serre de près, mais je termine d’un seul trait toute dispute. Apprenez, mon cher critique,qu'Obadiah n’était pas a cinquante toises de récurie, lorsqu’il rencontra le docteur Slop. Le docteur Slop cul même une preuve très-désagréable de sa rencontre; il ne s’en fallut presque rien qu'elle ne fût tragique.
TRISTRAM SHAMDY.
Imaginez-vous que... Mais ce cliapitrc est déjà si long, qu'il vaut mieux on rominenccr un auti'e pour faire cette histoire.
CUAPITRE XXXVI.
Rsgotia n'eht p«» pire.
Il n'est pas aise de se faire une idée du docteur Slop. Le père Labutc qu'on a tant chanté, qui boit pendant que personne ne le voit, et qui a bu sans que personne ne l'ait vu; le père Labutc est bien connu, même de qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément sa ligure... Mon imagination supplée à sa présence. Mais le docteur Slop ! le docteur Slop est bien un autre homme, et qui ne l'a pas vu y perd beaucoup. Figurezvous cependant une figure haute de quatre pieds et demi perpendiculaires, grosse, trapue, ralmugi’ic, avec un dos de deux pieds et demi de large, et qui porte un ventre au moins sesquilatéral, qui leniit honneur à Silène. Telles sont à peu près les lignes qui forment le contour de l'individu du docteur Slop. Mille coups de pinceau de plus seraient en pure perte ; je ne le ferais pas mieux connaître. Ceux-ci, à l'aide de l'Analyse de la beauté, du M. Hogarth, suffisent pour donner une assez juste idée de celle du personnage.
Cet homme ainsi fait, allait doucement, pas à pas, et en trotillantà travers la boue sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet, mais qui à peine avait la force de mettre les jambes l'une devant l'autre sous un tel fardeau. Encore si le chemin avait été praticable pour aller à l’amble ! Mais il ne l'était pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros cheval de carrosse, et piquant de l'éperon, bravait les fondrières, et courait à toute bride au grand galop...
Un moment, je vous prie, ceci mérite une description réfléchie.
Le docteur Slop, en apercevant de trèsloin Obadiah qui courait de toute force dans le même sentier, en faisant jaillir de tons cêtés la boue en forme de tourbillon, n'aurait peutêtre pas eu plus de peur de la plus maligne
comète de M. Winston, que de le rencontrer. Pour ne rien dire du choc du cheval et du cavalier, les seules flaques de boue liquide auraient pu emporter, sinon le docteur lui-même, au moins le bidet du docteur. C’est ainsi qu'il aurait jugé du phénomène qui lui aurait frappé la vue. Mais quelle ne dut point être la terreur et l’hydrophobie du docteur Slop, quand tout à coup, lorsque n’étant pas à cinquante toises de Shandy, et presqu’à l'encoignure d’un angle qui était formé par le mur du jardin, Obadiah et son gros cheval de carrosse tournèrent le coin subitement, et courant avec toute la vites.se imaginable, survinrent inopinément sur le pauvre docteur et sur son bidet? Il n’était pas possible de trouver une rencontre plus funeste. Le bidet du docteur et le docteur lui-même n’y étaient pas plus préparés l’un que l’autre; il était difllcile de soutenir un choc aussi rude.
Hélas ! que pouvait faire le docteur Slop 1 Il était prêtre et se signa. Le nigaud! il aurait mieux fait de saisir le pommeau de la selle. Cela est vrai. Il aurait encore mieux fait de s’arrêter tout court, et de ne rien faire du tout. En SC signant, il laisse échapper son fouet... Il veuT le rattraper entre son genou et le bord de la selle, et il perd l’étrier. Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude de ces pertes, le docteur infortuné perd la présence d'esprit; et sans attendre le choc d'Obadiah, il abandonne son bidet à son destin, roule diagonalcment du faite de son cheval, et tombe comme un sac de laine, sans se blesser, et s'enfonce d’un pied dans la boue.
Obadiah éta deux fois son bonnet pour saluer le docteur Slop; une fois comme il tombait, l’autre quand il le vit enseveli dans la boue.
L'impertinent! c’était bien là le moment de faire des politesses! Un drêle comme cela mériterait qu'on le châtiât, pour n’avoir pas arrêté son cheval, n’en être pas aussitôt descendu, et n'avoir pas aidé an docteur. Monsieur, point d’humeur! Ubadiah fit tout ce qu'il put dans cette occasion. Mais le mouvement du gros cheval de carrosse était si violent, qu'il ne pouvait pas
THISTRAH SUAM)Ï.
tout faire à la fois. Il tourna d'abord trois fois à l’entour du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où son cheval toujours piétinant, allait recommencer un quatrième cercle, qu’il parvint à l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion de boue, qu’il aurait infiniment mieux valu qu'Obadiali n'eùt point songe à soulager le pauvre docteur. 11 en fut si horriblement couvert, que jamais docteur n’a été si crotté de la tète aux pieds, depuis qu'il y a de la boue et des docteurs au monde.