‹ Œuvres completes de SterneChapitre 380 sur 507 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

VOniCK A ÉLtZA.

Je ne saurais être enrepos, Éliza, quoique j'irai vous voir à midi, jusqu’à ce que je sache des nouvelles de votre santé Puisse.

ton visage chéri, à ton lever, sourire comme le soleil de ce matin sur l’horizon !... Je fus hier bien alarmé, bien triste d'apprendre votre indisposition, et bien trompé dans mon attente de ne pouvoir être introduit auprès de vous... Rappelez-vous, chère Éliza, qu’un .ami a le même droit qu’un médecin. L’étiquette de la ville, me direz-vous, en ordonne

autrement Et qu’importe? La délicatesse

LETTRES

i-l la fléccnce ne consistent pas toujours à obsenrcr ses froides maximes.

Je sors pour aller déjeuner; à onze heures je serai de retour, et j’espère trouver une seule ligne de ta main, qui m’apprendra que tu es mieux, et que tu seras bienaisedevoir, Ton Brauixe.

A Bnf kcarei.

LEI fRE IV.

tuZÀ A TORICE.

Mon Bramine,

Je vous apprends avec plaisir que je suis mieux, parce que je crois que vous aurez du plaisir à le savoir.

Un ami, dites-vous, a le même droit qu’un médecin.

Vous avez donc un double droit, et comme ami, et comme médecin : le plus estimable des médecins, le médecin de l’ame, venez donc voir Éliza ; apportez avec vous le meilleur des cordiaux... celui du sentiment... Si votre conversation ncraitpasdisp.araitre mon mal, elle pourra me faire oublier que je suis malade... Je suis sûre, dumoins, de ne sentir aucune douleur, tant que vous serez avec moi.

Ainsi , vous voir est le désir et l’intérêt d’Ëliza.

A 4ii b«Qre«.

LETTRE V

YORICK A ÉUZA.

Éliza , j’ai reçu ta dernière hier au soir , en revenant de chez le lord Bathurst , où j’ai dîné , où j'ai parle de loi pendant une heure sans interruption; le bon vieux lord m’écoutai! avec tant de plaisir, qu’il a , trois différentes fuis , toatic votre santé. Quoiqu’il suit dans sa quatrc-vingl-cinqiiième année , il dit qu’il espère de vivre encore assez de temps pour devenir l’ami de ma belle dis-

ciple indienne, cl la voir éclipser en richesses toutes les autres femmes du Nabad , autant qu’elle les surpasse déjà en beauté, et, ce qui vaut mieux , en vrai mérite... Je l’espère aussi...

Ce seigneur est mon vieux ami... Vous savez qu’il fut toujours le protecteur des gens d’esprit et de génie ; il avait tousiesjours à sa table ceux du dernier siècle : Adisson , Stcele, Pope , Swift , Prior , etc... La manière dont il s’y prit pour faire ma connaissance est aussi singulière que polie. Il vint à moi un jour que j’étais a faire ma cour à la princesse de Galles... i J'ai envie de vous connaître , I monsieur Sterne ; mais il est bon que vous

c sachiez un peu qui je suis Vous avez

f entendu parler , continua-t-il , de ce vieux t lord Bathurst , que vos Pope et vos Swift

< ont tant chanté; j’ai passé ma vie avec des f génies de celte trempe ; mais je leur ai « survécu ; et désespérant de trouver leurs

< égaux , il y a quelques années que j’ai fert mé mes livres avec la résolution de ne plus

< les ouvrir; mais vous m’avez fait naître f le désir de les ouvrir encore une fois avant t que je meure : ce que je fais.... Ainsi vec nez au logis , et dînez avec moi. >

Ce seigneur , je l’avoue , est un prodige ; car à son âge il a tout l’esprit et la vivacité d’un homme de trente ans ; il possède . au suprême degré , l’heureuse faculté de plaire aux hommes et celle de se plaire avec eux. Ajoutez a cela qu’il est instruit , courtois et sensible. Il m’a entendu parler de toi , Éliza, avec une satisfaction peu commune : il n’y avait qu’un tiers avec nous, qui était susceptible de sensibilité aussi et nous avons

passé jusqu’à neuf heures , l’après-dinée la plus tenlimenla/e. Mais , Éliza , tu étais l’étoile qui nous dirigeait , tu étais l’ame de nos discours !... Et lorsque je cessais de parler de loi , lu remplissais mon cœur , lu échauffais chaque pensée qui sortait de mon sein ; car je n’ai pas honte de reconnaître

tout ce que je te dois O la meilleure des

femmes ! les peines que j’ai souffertes à ton sujet , pendant toute la nuit dernière , sont

au delà du pouvoir de rexprcs.sion Le

ciel nous donne, sans doute, des forces proportionnées an poids dont il nous charge. O

b'vORICK A ÉLIZA.

mon enfant ! toutes les peines qui peuvent naître de la double affliction de l'ame et' du corps , sont tombées sur toi ; et tu me dis cependant que tu commences à te trouver mieux. Ta fièvre a disparu; ton mal et ta douleur de cAté ont cesse ; puissent ainsi s'évanouir tous les maux qui traversent le bonheur d’Éliza.... ou qui peuvent lui donner un seul moment d’alarmes ! Ne crains

rien.... espère tout, Éliza mon affection

jettera une influence balsamique sur la santé ; elle te fera jouir d’un principe éternel de jeunesse et d’agrément, au delà même de tes espérances.

Tu as donc placé sur ton bureau le portrait de ton bramine , et lu veux le consulter dans tes doutes , dans les craintes?... O reconnaissante et bonne fille ! Yurick sourit

avec satisfaction sur tout ce que tu fais

son portrait ne peut remplir toute l’étendue du contentement qu’il éprouve.

Qu’il est digne de toi ce petit plan de vie si doux que tu t’es formé pour la distribution de la journée !... En vérité , Éliza , tu ne me laisses rien à faire pour toi, rien à reprendre, rien à demander... qu’une continuation de cette admirable conduite qui fa gagné mon estime , et m’a rendu pour toujours ton ami.

Puissent les roses promptement revenir sur tes joues, et la couleur des rubis sur tes lèvres! Mais, crois-moi, Éliza, ton mari, s’il estl’homme bon et sensible que je désire qu’il soit, te pressera contre son sein avec une affection plus honnête et plus vive; il baisera ton pauvre visage pâle et défait, avec plus de transport que lorsque tu.étais dans toute

la fleur de la beauté Il le doit, ou j’ai

pitié de lui... Ses sensations sont bien étranges, s’jl ne sent pas tout le prix d’une aimable créature comme toi !

4e suis bien aise que miss Light vous soit une compagne dans le voyage : elle peut adoucir vos momens de peine... J’apprends avec plaisir que vos matelots sont de bonnes gens. Vous pourriez vivre , Éliza , avec ce qui est contraire à ton naturel, qui est aimable et doux Il civiliserait des sauva-

ges... mais il serait dommage qu’on le donnât un tel devoir à remplir...

Comment pouvez-vous chercher des excu-

ses à votre dernière lettre ! elle me devient plus chère par les raisons mêmes que vous employez pour la justifier... Ecrivez-m’eu toujours de pareilles, mon enfant : bissezles s’exprimer avec la négligence facile d’un cœur qui s’ouvre de lui-même... Dites tout, le comment, le pourquoi; ne cachez rien à fhomme qui mérite votre confiance et votre estime... Telles sont les lettres que j’écris à Eliza... Ainsi, je pourrai toujours vivre avec loi sans art, et plein d’une vive alfeclion, si la Providence nous permet d’habiter la même section du globe; car je suis, autant que l’honneur et l’affection me permettent de l’être ,

U)n BBAXiifE.

LET’fRE VI.

ÉLIZA A VORICK.

Obligeant Yorick,

J’ai lu votre lettre , comme je Iis toutes celles qui me viennent de vous, avec un vrai plaisir... Je suis bien contente du detail que vous me faites sur ce bon cl digne seigneur,

le lord Batliurst Une demi-douzaine

d’hommes tels que lui feraient perdre à la vieillesse ce caractère de bourru qu’on lui donne, et la rendraient le plus désirable période de la vie.

La société que ce lord avait su se faire, et les amis qu’il a ens , prouvent assez son bon jugement... La manière dont il a fait votre connaissance suffirait pour rendre son nom respectable.

Je rends grâces au lord Batliurst pour la bonne opinion qu’il a de moi;... mais je ne

brille ici que d’une lumière empruntée

ses éloges ne sont dus qu’à l’image flatteuse que votre im.agiualion lui a rurmée de moi;... et j’ai reçu de vous l’éclat dont ce lord a bien voulu être ébloui.

Vous dites une bien juste vérité, lorsque vous m’écrivez que le ciel nous donne des forces proportionnées au fardeau qu’il nous im|)osc... Je l’ai bien éprouvé... J’ai vu mon courage s’.accroitre avec mon mal, et L'iudis

LETTRES

(MIC m;i s.into (lôcliiiuil , ma confianrp riivors la Providence devenait plus ardente.

Mais je suis mieux.... Dieu merci... Vous m'exliorteï à l’espérance... J'espère :... elle

est un baume salutaire pour mon ame,

doucement elle adoucit mes angoisses.

l,e temps arrive où je dois quitter r.\iiglcterre... Je voudrais bien que vousTussie/. du voyage... Votre conversation raccourcirait les lieiires d’iuinui ; elle adoucirait la rudesse des vagues;... alors plus de terreur pour moi sur l’élément terrible que je vais alTrunter, je ne craindrais plus les dangers qui vont environner ma prison flottante.

Cependant, pourquoi désirer que vous abandonniez votre paisible retraite et votre bonlieur domestique,... pour vous livrer à un élément incertain , et chercher un ricl orageux? Cruelle pensée!... Éliza doit être satisl'aitc de porter dans son coeur l’image d’Yorick, de thésauriser dans son ame les douces instructions de son ami... Cette image vivante la protégera contre l’inconstance des climats, contre les vagues menaçantes : alors elle sera dans le vrai sens de l’expression L'Éuza d’Yorick.

Page 1