‹ Œuvres completes de SterneChapitre 384 sur 507 · YORICK A ÉLIZA · texte numérisé non relu

YORICK A ÉLIZA

Ma chère Éliza,

Je commence ce matin un nouveau journal, vous pourrez le voir; car si je n'ai pas le bonheur de vivre jusqu'à votre retour en Angleterre, je vous le laisserai comme un legs... Mes pages sont mélancoliques... Mais j’en écrirai d'agréables ; et si je pouvais t’écrire des lettres, elles seraient agréables aussi ; mais bien peu, je doute, pourraient te parvenir: cependant lu recevras de moi (pielques lignes à chaque courrier, jusqu'à ce que de ta main tu me fasses un signe pour m'ordonner de ne plus écrire.

Apprends-moi quelle est la situation, et de (lucllc sorte de courage le ciel t'a douée ?..

lETTRES

Ounimrnl vous êlcs-vous an-angëc pour le passage? Toul va-l-il bien?.. Ecrivez, ëcrivez-moi tout. Comptez de me voir à Déal avec inistress James, si vous y êtes retenue par vent contraire... En effet, Éliza, je volerais vers vous s’il se présentait la moindre occasion de vous rendre service, et mémo pour votre seul contenmment.

Dieu de grice et de miséricorde, considère les angoisses d’une pauvre enfant

donne-lui des forces, protége-Ia dans tous les dangers auxquels sa tendre forme peut être exposée : elle n’a d’autre protecteur que toi sur un clément dangereux ; que ton bras la soutienne, que tou esprit la console jusqu’au terme de son voyage !

J’espère, Éliza, que ma prière est entendue ; car le firmament parait me sourire, tandis que mes yeux s’élèvent pour toi vers le riel... Je quitte à l’instant mistress James, et j’ai parlé de toi pendant trois heures... elle a votre portrait, elle le chérit; mais M.ariotet quelques autres bons juges conviennent que le mien vaut mieux, et c)ii’il porte l’expression d’un plus doux caractère... Mais qu’il est loin encore de l’original!.... Cependant j’avoue que celui de mistress James est un portrait fait pour le monde ; et le mien, tout juste ce qu’il doit être pour plaire à un ami ou à un philosophe sensible... Dans le premier, vous paraissez brillante et parée avec tout l’avantage de la soie, des perles et de l’hermine... Dansic mien,simplecommc une vestale, ne vous montrant que la bonne fille que la nature vous a faite-; ce qui me parait moins affecté et m’est bien plus agréable que de voir mistress Draper, le visage animé, et tontes ses grâces en jeu, allant à une conquête avec un habit de jour de naissance.

Si je m’en souviens bien, Éliza, vous fîtes des efforts peu communs pour rassembler sur votre visage tous les charmes de votre personne, le jour que vous vous fites peindre pour mistress James; vos couleurs étaient brillantes, vos yeux avaient plus d’éclat qu’ils n’en ont ordinairement... je vous priai d’être simple et sans parure, lorstpie vous vous feriez peindre pour moi... sachant bien, comme je vous voyais sans prévention, que vous ne pouviez tirer aucun avantage de

l’aide du ver à soie, ni du secours du bijoutier....

Eaissez-moi vous répéter une vérité que vous m'avez déjà, je crois, entendu dire....

I at première fois que je vous vis, je vous regardai comme un objet de compassion, et comme une femme bien ordinaire. L’arrangement de votre parure, quoique de mode, vous allait mal et vous défigurait.... mais rien ne peut vous défigurer davantage, que de vouloir vous faire admirer et paraître jolie.... Non, vous n’ètes pas jolie, Éliza, et votre visage n’est pas fait de manière à plaire à la dixième partie de ceux qui le regardeut... mais vous avez quelque chose de plus que la beauté ; et je ne crains pas de vous dire que je n’ai jamais vu une figure si intelligente, si bonne, si sensible; et il n’y eut et n’y aura jamais dans votre compagnie, pendant trois heures, un homme tendre eltenlimental, qui ne soit ou ne devienne votre admirateur ou votre ami ; bien entendu que vous ne preniez aucun caractère étranger au vêtre, et que vous paraissiez la créature simple et sans art, que la nature veut que vous soyez.Vous avez dans vos yeux et dans votre voix quelque chose de plus touchant, de plus persuasif qu’aucune autre femme que j’aie vue, ou dont j’aie entendu parler.... mais ce degré de perfection inexprimable et ravissant ne peut toucher que les hommes de la plus délicate sensibilité.

Si votre mari était en Angleterre, et si l’argent pouvait m’acheter cette grâce , je lui donnerais do bon coeur cinq cents livres, pour vous laisser assise auprès de moi deux heures par jour, tandis que j’écrirais mon Voyage Sentimental ;}e suis sùr que l’ouvrage en serait meilleur, et que je serais remboursé plus de sept fuis de ma somme...

Je ne donnerais pas neuf sons de votre portrait, tel que les Newhams l’ont fait exécuter... c’est la ressemblance d’une franche coquette ; vos yeux, et votre visage du plus parfait ovale que j’aie jamais vu , qui par leur perfection doivent frapper l’homme le plus indifférent, parce qu’ils sont vraiment plus beaux que tous ceux que j’ai vus dans mes voyages, sont entièrement défigurés, les premiers par leurs regards affectés, et le visage

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D'rOKICK A KLUA.

par son étrange physionomie et l'atlitiide de In tête; ce qui est une preuve du peu de goût de l'artiste ou de votre ami.

Les qui justifient le caractère que je leur ai donné une fois , d'être aussi tenaces que la poix ou la glu , ont envoyé une carte à mistress " pour lui a pprendre qu' ils iraient chez elle vendredi... Elle leur a fait dire qu'elle était engagée. . . Second message pour l'inviter à se trouver le soir à Ranelagh. Elle a fait répondre qu'elle ne pouvait pas s'y

rendre elle pense que si elle leur laisse

prendre le moindre pied chez elle, elle ne pourra jamais se défaire de leur connaissance, et elle a résolu de rompre avec eux tout à la fois. Elle les connaît ; elle sait bien qu'ils ne sont ni ses amis ni les vêtres, et que le premier usage qu'ils feraient de leur entrée chez elle serait de vous sacrifier, s'ils le pouvaient, une seconde fois.

Ne permets pas , chère Éliza , qu'elle soit plus ardente pour tes propres intérêts que tu ne l'es pour toi-même. Elle me charge de vous réitérer la prière que je vous ai faite de ne pas leur écrire. Vous lui causeriez, et à votre Bramine, une peine inexprimable : sois assurée qu'elle a un juste sujet de l'exiger; j’ai oies raisons aussi: la première est que je serais on ne peut pas plus fiché si Éliza manquait de cette force d'ame qu’Yorick a tâché de lui inspirer.

J'avais promis de ne plus prononcer leur nom désagréable; et si je' n'en avais reçu l’ordre exprès de la part d'une tendre femme qui vous est attachée , et qui vous aime, je n'aurais p.as manqué à ma parole. Je t'écrirai demain encore, à toi, la meilleure et la plus aimable des femmes. Je te souhaite une nuit paisible : mon esprit ne te quittera point pendant ton sommeil. Adieu !

LETTRE Xlll.

éuZÀ A YORICK.

Laissez-moi voir votre journal. .. envoyezle-moi avant que je quitte l'Angleterre... et loin ! bien loin soit le temps où vous ponr-

riez me le laisser comme un legs!... Je serai heureuse en lisant vos douloureuses pages : elles humanisent le cœur.

Je sens comme vous avez senti , lorsque

je lis ce que vous écrivez et c'est sentir

avec la sensibilité la plus délicate.

La sympathie de sentiment nous donne les

plus grands plaisirs De telles douleurs

sont des douleurs désirables. Lorsque votre plume fera monter les larmes dans mes yeux, et les forcera de couler ; lorsqu'elle fera mon cœur sangloter , je dirai : Ici mon Bramine a pleuré... Lorsqu’il écrivit ce passage , son

cœur était ému Que je puisse saisir la

douce contagion de chaque mot émané du cœur, et mouiller de nouveau la feuille déjà humide !

Ensuite j'aurai pour moi les épaiichemens agréables de ton imagination je me ré-

jouirai dans les brillantes saillies de ton esprit ; ton humeur inimitable calmera le trouble piathétique de mon cœur... Tépai.sse larme ne tremblera plus longtemps dans mon œil... la tendre angoisse ne pèsera plus sur

mon ame Yorick dissipera les douleurs

que le Bramine aura causées.

Cette lecture délicieuse répandra la plus douce influence sur les heures ennuyeuses de mon passage... et par le secours de mon Yorick , j'imaginerai que Tliide est la moitié moins éloignée de l'Angleterre qu’elle ne Test réellement.

Vous me promettez quelque chose d’obligeant et de tendre à chaque poste... Eh bien ! soyez sûr que jamais ma main ne fera un signe pour rendre le messager muet.

Je suis beaucoup , beaucoup mieux

et , Dieu merci ! je sens en moi un courage qui me rend digne d'être votre disciple et votre amie.

Mon It^ement est supportable je ne

saurais m'en plaindre.

Vous pourrez donc venir à Déal avec les James , si je suis retenue par les vents contraires.

Chaque jour, depuis votre lettre , j’ai prié le ciel d'intéresser en ma faveur les élémeus, afin que je puisse jouir encore. une fois de la vue de mes amis.

Ainsi, tandis que le capitaine, les malc-

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