LETTRE XXI
rORlCK A ÛLIZA.
Ha chère Éliza,
J’ai été sur le seuil des portes de la mort... Je n'étais pas bien la dernière fois que je vous écrivis , et je craignais ce qui m’est arrivé en effet; car dix minutes aprèsque j’eus envoyé ma lettre , cette pauvre et maigre figure d’ Y orick fut prêle à quitter le monde. Il se rompit un vaisseau dans ma poitrine, et le sang n’a pu être arrêté que ce malin vers les quatre heures; tes beaux mouchoirs des Indes en sont tout remplis... Il venait, je crois, de mon cœur Je me suis en-
dormi de faiblesse... A six heures je me suis éveillé, ma chemise était trempée de larmes. Je songeais que j’étais indolemment assis sur un sopha, que tu étais entrée dans ma chambre avec un suaire dans la main , et que tu
m’as dit ; t Ton esprit a volé vers moi
t dans les dunes pour me donner des nout velles de ton sort; je viens le rendre le ( dernier devoir que tu pouvais attendre de € mon affection filiale , recevoir ta bénédic- < tion cl le dernier souifle de la vie...» Après cela tu m'as enveloppé du suaire; tu étais à mes pieds prosternée; lu me suppliais de te bénir. Je me réveille; dans quelle situation , bon Dieu ! mais tu compteras mes larmes ; tu les mettras toutes dans un vase.... Chère Éliza , je te vois , tu es pour toujours présente à mon imagination , embrassant mes faibles genoux, élevant sur moi tes beaux yeux , pour m’exhorter à la patience et me consoler ; toutes les fois que je parle à Lydia, les mots d’Esaü , tels que tu les as prononcés, résonnent sans cesse à mon oreille
t Bénissez-moi donc aussi , mon père >
Que la bénédiction céleste soit ton éternel partage , ô précieuse fille de mon cœur.
Mon sang est parfaitement arrêté , cl je sens renaître en moi la vigueur , principe de la vie. Ainsi , mon Éliza , ne sois point alarmée... Je suis bien , fort bien... J'ai déjeuné I avec appétit , et je t'écris avec un plaisir qui
O'VORICK
naît (lu proplu'(ii|ito pressentiment que tout finira à la satisfadion de nos rœurs.
Jouisd'iiDC runsolation diiralile dans celte pensée que lu as si didicatenienl exprimée , que le meilleur des êtres ne peut combiner une telle suite d’événemens, purement dans l'intention de rendre iiiisérablc pour la vie sa créature affligée ! L'observation est juste, bonne et bien appliquée.... Je souhaite que ma mémoire en justifie l'expression.
Éliza, qui vous apprit à écrire d’une manière si touchante ?.... Vous en avez fait un art dans sa perfection... Lorsque je manquerai d’argent , et que la mauvaise santé ne permettra plus à mon génie do s’exercer, je pourrai faire imprimer vos b'ttres, comme les essais d'uue iiiforlunée Indienne... .\,c style en est neuf, et seul il serait une forte recommandation pour leur débit ; mais leur tournure agréable et lacile , les pensées délicates qu elles renferment , la douce mélancolie qn'cllcs produisent , ne peuvent être égalées, je crois, dans cette section du globe, ni même , j'ose dire , par aucune femme de vos coinpatrioles...
J’ai montré votre lettre à mistress B. ...et
à plus de la moitié de nos littérateurs
Vous n« devez point m’en vouloir pour cela , parce que je n’ai voulu que vous faire honneur en cela Vous ne sauriez imaginer
combien vos productions épistolaires vous ont fait d’admirateurs qui n’avaient pas encore fait attention à votre mérite extérieur. Je suis toujours surpris quand je songe comment lu ns pu acquérir tant de grâces , tant
de bonté et de perfection Si attachée, si
tendre , si bien élevée ! Oh ! la nature
s’est occupée de loi avec un soin particulier; car tu es , cl ce n’est pas sculemeul à mes yeux, et le meilleur et le plus beau de ses ouvrages.
Voici donc la dernière lettre que lu dois recevoir de moi ; j’apprends par les papiers publics que le comte de Chatham est entré dans les dunes, et je crois que le vent est favorable... Si cela est , femme céleste , reçois mon dernier adieu Chéris ma mé-
moire... Tu saiscombien je l’estime, et avec quelle affection je l’aime , de quel prix tu m’es. Adieu.... et , avec mon adieu , laisse-
A ÉUZA. .<185
moi te donner encore une règle de ronduile, que tu as entendue sortir de mes lèvres sous plus de mille formes ; mais je la l'enfernio dans ce seul mot :
BF.SI'FX.rK-rOI !
Adieu encore une fois, Éliza ! Qu’aucune peine de cœur ne vienne pl.aeer nue ride sur ton visage, jusqu’à ce que je |iiiisse te revoir; que l’incertitude ne trouble jamais la sérénité de ton ame , ou ne réveille une pénible pensée au sujet de les enfans.... car ils sont ceux d’Yorick.... cl Yorick est ton ami pour toujours. Adieu ! adieu ! adieu !
P. S. Rappelle.toi que l’espérance abrège
et adoucit toutes les peines Ainsi , tous
les malins , à ton lever, chante , je t’en prie, chante avec la ferveur dont lu chanterais une hymne , mon ode à fEspéraiicc , cl tu l’asseyeras à la table de ton déjeuner avec moins de tristesse.
Que le bonheur, le repos et Hijgée te suivciil dans ton voyage ! puisses-tu revenir bientôt avec la paix et l’abondance , pour éclairer les ténèbres dans lesquelles je vais passer mesjours! je suis le dernier à déplorer la perte : que je sois le premier à le féliciter sur tou retour !
Porte-toi bien !.
LETTRE XXll ET DERNIÈRE.
ÉLIZA A VOniCK.
Mon Bramine ,
Cette lettre est la dernière que tu recevras de moi , tandis que je vois encore la
côte d’Angleterre île de bienfaisance et
de liberté , lie ( je le dis pour sa gloire ) qui donna le jour à mon Y’orick.
Comme je fus alarmée au premier mot de
votre lettre !..’. Votre mal m’a inspiré le
plus vif attendrissement.
Un vaisseau rompu dans son sein O
terreur!... mon sang a bouillonné dans mes veines , et s’est fixé près de mon cœur, lorsque j’en ai su la nouvelle.
l.milES h'VORICK A 81.IZA.
Oli! I(!S inoiic'lioirs que lu UciisUi' moi, que ii'iivaiem-ils la vci lu souveraine de dissiper
tou mal! J'ai été heureuse, lorsque j'ai
su que vous aviez dormi. ..Mais ce sonpc!... Ciel ! UC permets pas qu'il soit prophétique ! Pn’servc-niüi du devoir pénible d'assister à la dissolution.
Tes larmes , je les conserverai dans un erislal Je pleurerai pour loi , et ces lar-
mes seront les tiennes , parce qu'elles seront versées pour toi.
Votre ima(;ination a pénétré dans mes pensées, dans mes sensations... elle m'a vue telle que je serais , si j’étais près de vous... J’embrasserais vos genoux, je les presserais, et mes reganls chercheraient à vous consoler... car je ne pourrais que vous regarder: il me serait impossible de parler.
Je me joins à toi pour bénir renFant de Ion adoption... notre Lydia.
Qu'il suit loué à jamais , l'étre bienfaisant (pii a guéi'i ta maladie et arrêté ton sang... celui qui ranima dans ton sein les sources de la vie.
Oui , je l'espère , tout se terminera à la satisfaction do nos deux âmes.... Je ne veux point, non , je ne puis douter de la bonté , de la sages.se de celui qui te donna l’étre.
Kt vous me demandez qui m'apprit l’art
d’écrire.... Ce fut mon Yorick Si filiza a
quelque mérili- si son style a quelque
cli.arme... si ses lignes coulent avec une liberté facile... l’éloge vous en est dù , il vous appartient tout entier.
J'ai pris toute la peine possible pour vous dérober vos pensées — votre manière.... le choix et la délicatesse de vos expressions.... je prenais une plume , et je voulais toujours élre Yorick.
Je dois cependant vous gronder Je le
dois , mon Yorick , pour avoir montré mes lettres.. .Y’oiiséles blâmable d’exposer ainsi au grand jour les faiblesses d’Kliza.
Elle développe son cœur pour toi ; elle le
laisse ouvert a tes yeux ; mais eiie ne voudrait point qu'il fût ainsi montré sans voile , dans la pléiiiliide de sa franchise... Sans apprêt, clic laisse aller sa plume, et tout le monde , mon Y'orick , n'est pas si bien intentionné.
Y'oiis me dites qu’ils m’admirent... fausse
llatlcric Leurs éloges sont trompeurs....
C’est à vous qu’ils s’adressent Ils vous
trouvent aveugle sur mes défauts.... Ils ont découvert votre prévention extrême pour tout ce qui vient de moi ; ils ne veulent pas vous troubler dans vos songes : ils vous admirent , ils vous considèrent... Voudraientils contrarier votre opinion?.... C’est le respect qu’on a pour Y’orick qui produit les louanges données au faible mérite de son Éliza.
Nous sommes dans les dunes le vent
est favorable.. . Il annonce que nous mettrons à la voile cette nuit... le capitaine lui-même vient de me l’apprendre... Je passe les momens qui me restent à épancher mon amc dans ton sein.
Adieu! le plus estimable des hommes....
bonne et sensible créature... Adieu ! Je respecterai, je chérirai ta mémoire. Toujours tu me seras présent. Mon estime répond à
la tienne. Je t'aime d'une égale affection
Qu'Ëliza soit toujours chère à ton cœur I
Je me respecterai pour l'amour d’Y'orick , de mon Y'orick qui est mon ami pour la vie.
Tous les malins je veux chanter ton hymne à l'Espérance ; et cependant je pleurerai sur
notre séparation Adieu ! mon Braminc;
mon fidèle mentor , adieu !
Que la prospérité soit ta compagne ! que la paix couronne toutes tes journées ! c’est le souhait de ton éternelle amie Éliza. Adieu I adieu 1
P. S. J’écrirai par le premier vaisseau qui fera voile pour l'Angleterre... Je ferai mon possible pour écrire. Adieu I
rlN DES LETTRES A àUZA.