V.atnouU
Vous n’êtes [las le seul à me supposer un proiligieiix talent pour la poésie. Bcauclak , Lock , et je crois aussi Laiiyton , se sont exprimés comme vous à ce sujet , et comme vous, ont fondé leur opinion sur le début de l'ode à Julie, dans Trislram Sliatuhj. Si j’y avais ajouté seulement une ligne de plus, j'aurais altéré l'unité de l'épisode , et si j'avais poussé jusqu’à la douzaine , le talent de poète que je n’ai jamais eu , m'eût été refusé pour toujours, ou pour mieux dire, on ne feût jamais soupçonné.
Hall n'avait pas moins de cunfiance.en mon génie poétique : c'était au point qu’il hasarda de me confier un po.'ine de sa façon , pour y mettre la dernière main. En effet , je m'escrimai de mon mieux à cette rude tâche ; bref, j'ajoutai quelque soixante ou quatrevingts lignes que Hall ajipelait de la rimaille, et qu'il avait, je crois, bien baptisées: cependant , pour me servir de son expression , il les laissa subsister comme une curiosité ; c'e.st ainsi qu’elles furent envoyées à fiinprimeur, et qu’elles contribuèrent à former la pire de toutes les fusées qu'eût jamais enfantées le cerveau malade de notre ami. Je ne dis pas cela pour diminuer le mérite de votre opinion , en vous faisant voir qu'elle ne vousest point particulière ; vous n’avez point à rougir de la conformité de vos idées avec celles de ces grands hommes, dussent-ils se tromper, ainsi que je crois quevous le faites tons dans cette occasion. C'est quelque chose que de s'égarer avec eux, et tout cela...
l.F.TTRKS.
A l;i vpfilé , je fri j:ults imo épliaplio qui me (ilaisail asseï ; mais la personne qui me l’avail ileinaiiilée en préféra une tle sa coml'Kisilion , qui lui plaisail davantage, et qui me parut liieii inférieure à la mienne. 11 mil donc celle-ci tic côté, pour faire graver la sienne sur un marin o digne d une meilleure inscription; car il rouviail la cendre d un inilividii <lont les aimables tpialilés étaient au-dessus d un éloge vulgaire. Je versai cependant une larme sur sa tombe; et, s il avait pu la sentir , il l’aurait sans doute préférée à la plus belle épitapbe.
J'ai fait encore une espèce île Shnndinadc lyrique : c’éttiit un drame en vers pour monsieur Bcai tl. 11 le fit jouer à Uenelagli et sur son tbéàtrc , au profit de je ne sais qui. Il m’avtiit demande je ne sais quoi de ce genre, et je n’avais su comniciit lé lui refuser ; car une année auparavant, sans autre li:iison , d m’avait offert très-respectueusement mes entrées au théâtre de Covent-Garden. Ce prtxédé me flatta d’autant plus , que j’étais depuis longtemps en connaissance avec le souverain de Drury-l.anc , avant qu’il m’offrit, non pas l’entrée de sa salle, mais de son parterre. Je lui dis, à cette occasion, qu’il rcpréfcnmit de grandes actions et ipi’il en faisait de petites : autant il bredouillait et joimit de mauvaise grâce, autant son rival montrait de supériorité. Mais n’en parlons pUis : il esi si parfait au théâtre , fine je n ai pas besoin de rappeler sa dernière pièce.
Revenons à mon sujet, si je le puis; car la digression fait partie de mon caractère; et, quand je suis une fois sorti de mon chemin , il n’est pas en mon pouvoir d y rentrer ' comme les autres. Si je n’ai pas le bonheur d’étre poète, le clerc de ma paroisse passe pour tel , non pas absolument dans mon esprit , mais dans celui de ses voisins; et , ce nui vaut mieux encore, dans le sien. Sa musc est une muse de profession, car elle ne lui inspire que des hymnes, ce qui saccorde très-bien avec l’office spirituel qu il remplit. Ses vers , comme ceux de ses con- Ircres Sicrnhold et Hopkins, peuvent être récités ou chantés dans les églises. Une cruelle épidémie a ravagé les troupeaux : notre p.aroissc, surtout, en a beaucoup souffert. C c-
tait un trop licau sujet de cantique pour que notre poète habitué pùt le iif^liger. Il se met à l’muvre; et, le dimanche suivant, il donne son hymne à la gloire de Dieu. Non seulement il y chantait la mortalité , mais encore ceux qui en avaient souffert, avec toute la pompe et la dévotion d'une psalmodie rustique. La dernière strophe , la seule que je me rappelle , faillit à mettre ma dévotion hors des gonds; mais, comme elle semblait river celle de toute l'assemblée , je n'avais pas le plus petit mot à dire. Je vous I ai gardée pour la bonne bouche; la voici :
Ici J«mcB perü oue vacbe ,
Jobn Blaad eo fait aalanl t
Nou» mcilrona donc notre confiance en Dicn
Kl non dana autan lalrc bomne.
Votre, etc.
LEÏTRK Xll.
■ A..., écuyer.
Coiwolild, le mercredi.
puisque vous le voulez, mon cher ami, je vous envoie l’épitaphe dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Je l'écris de mémoire; et, si je ne me remetspas entièrement l’expression , vous y trouverez du moins ce qu'il y a de plus essentiel , le sentiment qui l’a dictée. Je me souviens bien qu’elle partait ilu cœur; car j’aimais sincèrement la personne dont les vertus méritaient une meilleure inscription , et qui , conformément au cours ordinaire des choses , n obtint que la pire . mais voici la mienne ;
. Des colonnes et des urnes sculptées n’offrent aux yeux que les vaincs images d’iiiie douleur étudiée : le véritable ami pleure sans le secours des arts : il ne songe point à briller dans ses tristes accens: ils seront toujours le cortège d'une pompe funèbre telle que ta tienne: ils l’aecompagneronttantquela bienveillance aura sur la terre un ami v tant que les cœurs sensibles auront une larme à donner. »
Ihll aimait ces vers : je m’en souviens; et
LETTRES
il s‘y counail. II est Je bonne fui sur les m.itièresde sentiment, et ne sait point dissimuler ses sensations. En un mot, c’est un exeellent critique ; on peut néanmoins lui reprocher d'avoir trop de sévérité dans le jugement, et pas assez de délicatesse dans le goût : il a beaucoup d'humanité; mais, d'une manière ou de l'autre , il s’y trouve un tel mélange de sarcasme , qu'on ne se figure pas qu'il puisse la respecter lorsqu'il écrit. Je connais même plusieurs personnes qui lui supposent un cœur insensible ; mais moi qui le connais depuis longtemps et qui le connais bien, je puis vous assurer le contraire. Peut-être n’a-t-il pas toujours la grûce de la charité ; mais il en a toujours le sentiment. Enfin, il fait continuellement de bonnes actions, quoique la manière de les faire ne soit pas toujours bonne; voilà le mal : il accompagne le bien qu’il fait d’un ricanement, d'une plaisanterie ou d'un sourire, lorsqu’il faudrait peut-être une larme, ou du moins un air pénétré : c'est sa manière. Son caractère ne sait point p.arler d'autre langue ; et , quoiqu’on puisse lui en désirer un antre, je ne vois pas qu’aucun de nous ait le droit de lui faire son procès a ce sujet; car notre manière de sentir fait seule la différence de nos compicxions : mais en voilà beaucoup sur cet article.
Je me prépare à rester huit à dix jours à Scarlmurough. Si vous passez l'automne a Mulgroi c-Hall, n'oubliez point que Scarbourough est sur votre route. Je vous accompagnerai dans votre visite, de même qu’au cliàteau de Crazg, puis chez vous, ensuite à Londres, enfin Dieu sait où; mais ce sera toujours où il lui plaira. C’est parler cicrica- IcmenI : néanmoins, tant mieux pour nous, si nous y pensions toutes les fois que nous le disons; mais dans le fait , le cœur et les lèvres qui devraient toujours aller de concert, errent quelquefois dans dilTérens coins de l’univers ; cependant chez moi leur union est complète lorsque je vous assure de mon affection: ainsi bonne nuit, et puisse une vision angélique charmer votre sommeil !
Je suis bien véritablement votre , etc.
LETTRE XIIl.
A..., écuyer,
Scarbouroagb.
Je ne saurais répondre, mon cher ami, à toutes les choses tendres et obligeantes que vous pensez et dites de moi. Je crois en effet que j'en mérite quelques-unes, et je suis bien aise que vous croyiez que je les mérite toutes. Quoi qu’il en soit, je désire que vous nourrissiez les sentimens que vous avez si chaudement exprimés sur le papier , et cela, par rapport à vous et à la personne qui en est l’objet.
Vos ordres, en général, seront toujours exécutés sans aucune réflexion ; mais , dans cette circonstance particulière , un rayon de prudence s’est avisé, contre son ordinaire, de venir m’éclairer. Je vous demande la per. mission de réfléchir quelques momens sur le sujet; et, quand j'aurai consulté la sagesse, le résultat sera , j'en suis sûr , de ne point me prêter à vos sollicitations.
Donner des avis, mon bon ami, c'est la générosité la moins obligeante qu’il y ait au monde, parce qu’en premier lieu, cela ne coûte rien , et qu’ensiiitc c'est la chose dont la personne à qui on l'olfre croit avoir le moins de besoin. Telle est ma façon de penser; et je crois, d'après moi-même, qu'elle ne convient que trop au sujet dont il s'agit entre nous.
Il y a dans le monde de mauvaises têtes et de bons cœurs, de mauvais cœurs et de bonnes têtes. Maintenant, pour ma part, et ne parlant que d’après l'influence de mes propres sensations , je préférerais la famille des bons cœurs avec toutes leurs bévues, leurs erreurs et leurs extravaganees; mais, si j'avais des affaires à traiter , ou des plans à mettre à exécution , donnez-moi la bonne tête ; si le bon cœur se trouve, dans le marché , tant mieux ! mais c'est principalement de la première que je dois m’étayer; que le dernier soit bon ou mauvais, ce n’est pas tinc chose à considérer absohiinent. D’après votre système, cela, mon cher ami, n'est pas tout-à-fait orthodoxe; mais plus vous irez,
Digilized by Coogle
LETTBES.
pins celte opinion se rapproclicra de la vôlre.
Sans m'appuyer du côté de la proposition qui poun'ait blesser la eharité, je pense que le pauvre... est de la famille des mauvaises têtes. Je connais son cœur, et je suis sûr que son embarras actuel proviriil de ses bonnes qualités; mais, quoique je pense moi-môme qu'un bon conseil pourrait être utile en pareil cas, je ne puis me résoudre à conseiller dans cette occasion. Il est impossible de le faire sans avertir le particulier de sa maladie, qui n'est ni plus ni moins qu’une absolument mauvaise tète : alors le malade en oiïrirait un nouveau symptôme, en jetant mon ordonnance par la fenêtre, et peut-être voudrait-il faire éprouver le même sort à son mt'alecin.
Si vous avez assez d’empire sur son esprit pour l’engager à se mettre sous ma direction , je ferai de mon mieux pour lui. J’emploierai les amers, et je donnerai de bonne grûce la médecine la plus dégoûtante. Nous ne parlerons donc plus de cela maintenant, si vous le voulez bien.
J 'écris à la bâte, et sur mon oreiller, afin que vous sachiez le plus tôt possible mes senlimens sur une matière dans laquelle vous avez en moi la plus grande confiance; mais je crains que l’événement ne la justifie pas. Adieu donc, et que Dieu vous bénisse!
Je reçus avant-hier une lettre de ma pauvre petite I.ydia.C’estuneaimablcécervelée; que Dieu la bi'nisse également! Encore une lois adieu!
Votre , etc.