LETTRE XIV
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Vous subtilisez beaucoup trop, mon cher ami, beaucoup trop en vérité : votre manière de raisonner est ingénieuse; elle produit une suite agréable de sophismes qui figureraient à merveille dan> un cercle de philosophes femelles; mais par écrit, on ne les passerait que sur f éventail de. quelque pédante romanesque. Vous fredonnez, lorsqu’une simple modulation ferait un bien meilleur effet sur vous et sur l’esprit sentimental auquel vous pouvez désirer de plaire.
De façon on d’autre, mon cher camarade, fempire de l’opinion s’étend sur toute l’espèce humaine ; elle ne la gouverne point en bon maître, ou , pour parler d’une manière plus conforme .i sou sexe, en maîtresse tendre, mais en tyran qui n'ambitionne que le pouvoir, et qui n’aime que la servitude. Elle nous mène par les oreilles, par les yeux , j’ai presque dit par le nez. Elle embrouille l'entendement humain, confond nos jugemens, détruit l’expérience et dirige à son gré nos passions; en nn mol, elle dispose de nos vies, et usurpe la place de la raison, qu'elle chasse de sou poste. C'est une de ces étranges vérités ilont le temps seul vous donnera la connaissance moilifiante ; vous ajouterez dix fois plus de confiance à ses leçons, qu’à tout ce que je pourrais vous dire actuellement à ce sujet.
Si vous voulez en savoir davantage, et si vous osez courir le risque de braver l’opinion , ce que , par panmlhèse , je ne vous
conseille point, demandez à d’où vient
qu’il se soumet avec tant de complaisance à la petite morveuse qui vit avec lui. Vous s,avez, et tous ses amis savent également, qu'il se prive de plus de la moitié des plaisirs de la vie, par la crainte que celte femme ne l’en punisse , n'importe de quelle manièn*. Il a de la fortune , de l'intelligence et du courage ; il aime la société, dont il fait un des principaux ornemens; cependant, combien de fois ne la quitte-t-il pas au milieu de scs plaisirs, et, pour parler d'une manière plus positive, combien de fois ne quittet-il pas nos douces entrevues classiques avant qu’elles soient parvenues à leur degré de vivacité ordinaire; le tout par complaisance pour ce petit objet de honte, qu’il n’a pas le courage de renvoyer sur les bords de fWye, où cinquante guinées par an en feraient la reine du village! Nous plaignons le pauvre A nous disputons avec lui, nous l’ad-
mirons; que ne faisons-nous p,as? mais en cela nous nous abusons nous-mêmes; car le plus sage et le meilleur d’entre nous se laisse gouverner par quelque petite vilaine espèce d’opinion dont la domination est aussi désho- 1 norante, et peut-être plus nuisible, puis- I qu’elle peut souiller tout le cours de notre
LETTRES
vie. Malgré toutes les séductions et les ruses d'une maîtresse , on peut prendre son parti défioitir, et la congédier; mais l'opinian, une fois enracinée, devient partie de nousmêmes; elle vit et meurt avec nous.
Vous direz, sans doute, que je prêche ce matin; mais vous savez quand et comment appli(|uer ce que j’écris : je m'en rapporte à vous pour la pratique : si vous ne le faites pas. Mais qu'ai-je à faire de tous ces «.!' c'est un monosyllabe exceplif, etjele rejette loin de moi.
Nous avons ici B... qui me dit vous avoir laisse faisant continuellement la navette de Londres à Richmond. Quelle est sur la colline de llill la beauté qui vous enchante? c'est très-mal à vous de ne jamais me faire la moindre conCdencc sur vos Doroihévs ou vos Ihiiet : je vous proteste bien sérieusement que je ne vous écrirai qu'après que vous m'aurez envoyé l'histoire de Servage : il faut que je connaisse l'objet qui vous enchaîne actuellement sur ces rives ; nommez-moi donc cette naïade.
M. F , l'apostolique F ainsi que
l'appelle lady , dans son voyage de
me lit entendre que c’était quelque chose de sérieux. Il parla de mariage; à quoi je répondis : Dieu l'en préserve ! Mais ne vous filcliez pas , je vous prie , de cette exclamation; elle n'était ni folle, ni chagrine; elle partait de l'intérêt sincère que je prends à vous , et que vous méritez à tant de titres. Avec vus inclinations, dans la position où vous êtes, je iic crois pas qu’il y ait une seule femme dans les trois royaumes qui puisse faire votre bonheur; et si vous jugez à propos de m’en demander la raison, une autre fois je vous la donnerai. Maintenant je me borne è vous dire que
Je suis très-cordialement votre, etc.
LEfiRE XV.
9 «rpICBilirc i ;(»& .
Je pense , mon cher ami, que cette lettre pourra vous parvenir et vous agréer , un ou deux jours avant votre départ pour la ville : je le désire par cet esprit du misérable amour-
propre qui , comme vous le savez , me gouverne et me dirige dans toutes mes actions. Mais, de peur que vous ne goûtiez pas cette raison, je vais vous en donner une autre qui sera peut-être plus près de la vérité : du moins je l'espère.
J’ai grand besoin de savoir si B a pris
des arraugemens avec l'olcy le banquier, à Paris, comme je le lui avais ordonné, relativement à la remise d'argent qu’il devait faire à madame Sterne. Il faut vous dire que je le soupçonne d'avoir été négligent, non faute de probité, car je le crois aussi honnête créature qu'aucune (|ui jamais ait porté d’habit; mais peut-être sa caisse n'est-elle pas dans un état propre à répondre à mes intentions : si cela est, je ne demande qu’à savoir la vérité ; mais son silence me fait présumer qu'il craint de me la dire.
J’ai reçu de Toulouse une lettre (|ui n'est guère propre à me tranquilliser ; d'après ce quelle contient, j’ai tout lieu de craindre que la source de ma trésorerie ne soit négligée. Je vous prie d’en rechercher la cause, et de la corriger , si vous en trouvez l'occasion , aliii que les petits ruisseaux de mes moyens ne soient pas obstrués entre Londres et le Languedoc, c’est-à-dire entre moi, madame Sterne et ma pauvre Lydia.
Filles m'écrivent que, conformément à mes désirs , elles ont tiré sur Foteij, qui leur a répondu qu'il ii’était pas nanti pour faire honneur à leur mandat; mais que, par rapport à moi , si elles avaient besoin d'argent , il leur en fournirait : c’est un beau procédé; j’en suis presque fier ; cela me jette pourhint dans une incertitude vraiment inquiétante. Je songe à toute la peine que va donner aces iKiuvres femmes le fâcheux retard qu’elles souifriront jusqu'à ce que la méprise puisse être re(,tifiéc.
D’ailleurs, c’est une source de propos, de questions, de soupçons; et, cc|>endant, ma chère Lydia ne mettra que de la douceur dans scs plaiiHcs; mais sa mère est femme à lâcher un volume de reproches. Dans le vrai, je ne mérite ni les uns, ni les autres. J’ai calculé les choses du mieux que je l'ai pu pour subvenir à leurs besoins, et pour me mettre moi-même hors d'inquiétude. Cc-
LKTTaES.
l>niiilanl rpci no laisse pas qiio île jeter dans mon esjiril une ou deux peusocs malades ; et, dans le inuinenlactuel, jcsensdiniiiiuerinuu goût pour la chevalerie errante.
Je prodigue les paroles, mon cher ami, sur une matière dans laquelle il suflit du moindre avis pour vous mettre en activité. Faitesmoi donc rhooneur de m'apprendre , sans aucuq délai , que la chose est absolument terminée ; et si B... retarde la dîme d’un seul instant, faites pour moi, mon cher ami , ce que je ferais pour vous en pareille occasion. Sur ce, que Dieu vous béüisseî mon eiciir ne me permet pas de vous faire un seul mot d'apologie, parce que je sens qu’elle ne vous serait point agréable. Encore une fois, adieu!
Très-cordialement votre, etc.