LETTRE XVI
K.,.,,i'cuycr.
rx>sTvo«li), le mercredi aa mit.
J’ai reçu la lettre que vous m’avez annoncée de la part du docteur L ; je vous
en fais à tous deux mes remereimens. C’est certainement un homme très-érudit, et un excellent critique. Il devrait bien employer ses heures de loisir sur Virgile , ou plutôt , si je m’y connais , sur Horace. Il nous donnerait, pour CCS deux auteurs, un commentaire tel que nous n’en avons pas, et peutêtre tel que nous n’en aurons jamais, s’il ne prend la peine de le faire.
Mais Trisiram Shandg, mon ami, e.st fait et construit de manière à braver toute critique : je donnerai le reste de l’ouvrage sur ce plan; il est au-dessus du pouvoir, ou audessous de Tattention d’aucun critique ou hyperrritiqtic quelconque. Je ne l'ai façonné sur aucune règle. J’ai laissé mon imagination, mon génie, ou ma sensibilité, nommezles comme il vous plaira ; je leur ai, dis-je , laissé carte blanche, sans m’informerlc moins du monde s’il avait jamais existé d’iioinmc qu’on appelât Arûlotc.
Quand j’ai monté sur mon tlaiia, il ne m’c.st jamats venu dans l’idée de savoir où j'allais.
ni si je reviendrais dîner ou souper à la maison le lendemain, ou la semaine d’après. Je l'ai laissé prendre sti course, aller l'amble, caraeoUT, trotter, ou marcher d’un pas triste et languissant, selon ce qui lui plaisait le mieux. C’était pour moi la même chose; car mon caractère était toujours à l’unisson de son allure, quelle qu’elle fût; jamais je ne l’ai touché du fouet ni de l’éperon, mais je lui mettais la bride sur le cou, et il était dans l’usage de faire son chemin sans blesser personne.
Quelques-uns riaient en nous voyant passer: d'autres nous regardaient d’un œil de pitié; de temps en temps quelque passtint sensible et mélancolique jet;iit les yeux sur nous , et poussait un soiqiir. C’est ainsi que nous avons voyagé ; mais mon pauvre roisinanic ne faisait point comme l’âne de Balaam; il ne s’arrêtait pas toutes les fois qu’il voyait une forme angélique sur sa route ; nu contraire, il poussait droit à elle, et ne fût-ce qu’une ji'iine lille assise à côté d’une fontaine , qui me laissât désaltérer dans sa cruche , elle était sûrement un ange pour moi.
lai grande erreur de la vie, c'est que nous portons nos regards trop loin : nous escaladons le ciel, nous creusons jusqu’au centre de la terre pour y chercher des systèmes, et nous nous oublions nous-mêmes. La vérité repose devant nous; elle est sur le grand chemin; le laboureur marche dessus avec ses soidiers ferrés.
La nature brave la règle et le cordeau; l’art en a besoin pour élever ses édifices , et terminer scs ouvrages : mais la nature a ses propres lois qui sont au-dessus de l’art et de la critique.
Le docteur L reconnaît toutefois que
mou icrmon tur la comcicitcc est une composition admirable; mais il prétend que c’est le dégrader que d’en faire un épisode du Trifiram Shandg. Maintenant, s'il vous plaît, soyez assez bon pour écouter ma réponse : si cet ouvrage est si parfait, et je le crois tel, parce que le juge Burnci, homme de goût et d’érudition , aussi bien qu’homme de lui , désira que je le fisse imprimer; si ce sermon, dis-je, est si bon, il doit être lu ; les lecteurs I lui viennent par milliers depuis qu’il est dans
LKnilES.
le Trhiram Slimiilij , mais le fait qu’auparavanl il ii'eii trouvait pas un seul.
J’ai répomlu au iluctcur L.... avec tout le respect que méritent son aimable caractère et scs talens admirables; mais je lui ai dit, en même temps, que mon livre n’était pas écrit pour être chicané par aucune des lois eonnues de la critique ; que si je croyais jamais faire quelque chose qui ffttdc leur ressort, je jetterais au feu mon manuscrit, et ne remettrais la [iluine dans le cornet que pour assurer de l’intérét le plus cordial et le plus sincère quelque non-critique et noncritiquant ami, tel que vous. C’est ce que je fais dans ce moment; ainsi Dieu vous garde!
Je commence à mettre le nez hors de mon ermitage ; car lord et lady Fauconberg sont arrives, et portent avec eux, suivant l’usage, un ample magasin de vertus douces, aisées et hospitalières. Je vous désirerais ici pour les partager et pour en augmenter le nombre.
LE’rTRE XVII.
A..., écutjer.
l.untii Ha «oir.
Vous avez singulièrement frappé mon imagination par le portrait que vous m’avez fait de ladv...; la fierté de Jiinon domine chez elle. Viennent ensuite les dons de Minerve: quant aux faiblesses de Cijpru, je oc lui en connais aucune.
Elle a certainement un très-bon esprit; elle a même des connaissances; mais ce sont ses manières qui leur donnent tout leur prix. On voit en elle quelque chose d’impérieux , que les uns se contenteraient de mépriser en secret, cl que d'autres pourraient contrarier vivement; mais elle y met tant de grâce, qu’il n’en peut naître aucune impression défavorable dans ceux qui ne font que passer, et, ce qui vaut encore mieux, dans ceux même qui s’arrêtent. Ce n’est pas tout : elle attire cette espèce de soumission respectueuse qui, même après un long commerce, ne permet pas de biiblinlans l’opinion qu’on a eonene de son mérite.
C'est dans mes conversouons cl mes différentes entrevues avec celte, lady que j’ai senti tout ravanlagedcsornemensexlérieiirs: et, réellement, en ce qui regarde le ton de la bonne com'pagnic, je ne crois pas qu’un jeune homme puisse trouver de meilleure école que son salon, ou, raillerie à part, son cabinet de toilette. C’est vraiment une grande satisfaction pour moi , de me figurer mon jeune ami faisant son cours sous' une pareille institutrice.
Il est une époque et une circonstance de la vie , et c’est précisément celle où vous êtes, où . pour achever de former un jeune homme , il ne faut que la société , l’aisance et une légère dose de la tendre amitié d’une femme accomplie. Il me reste encore un root à vous dire à ce sujet; mais vous êtes en bonnes mains, et je ne puis que vous en marquer ma satisfaction : il en résultera probablement tous les clfelsque doivent en attendre les voeux d’un aussi sincère ami que moi.
Depuis que je me connais un peu dans les affaires de ce monde, ma maxime a toujours été que le commencement et la fin de notre éducation avaient également besoin d’une bonne ; et , puisque vous êtes assez heureux que d’avoir lady pour vous apprendre l’o/pliabel de votre âge , je vous exhorte à l’épeler et à le lire de manière à devenir le charme de toutes les sociétés : vous perdrez, ainsi que je le désire , l’habitude de ne pas généraliser as.sez votre attention , de la circonscrire à un seul, et de négliger les autres; car, quoique dans le principe il puisse y avoir quelque chose d’aimable dans cette conduite, elle n’est point adaptée au commerce général de la vie.
I.ady M. F. peut avancer l’ouvrage, et lady C., j'en suis sûr, est prête à s’en occuper. Que ne doit donc pas attendre l’amitié, d'un semblable sol, d’une aussi belle saison et d'une pareille culture? Que puis-je faire de mieux que de vous laisser actuellement en si bonne compagnie , et vous prier d'offrir, en reconnaissance, mes complimens respectueux à toutes ces dames? Agréez vous-même l'intérêt le plus r.onlial de
Votre sincère et affeclionné, etc.
LETTBES-
LETTRE XVllI.
CoiwooU, ■crcr«di • oMili.
J'apprends de M. Phippt <|ue vous avez pris rengagement absolu de passer l'étc, db pluldt l'automne, à Mutgrave-HaU. J'ai donc tout lieu d'espérer que vous me ferez une visite préalable , et vous ne devez pas douter que je ne l'attende avec une vraie satisfaction.
Toutefois, en disant, ou plutôt en écrivant ceci , je m'adresse à l'excellence de votre cceur, que je ne puis assez admirer, et à cet esprit cultivé dont je conçois les plus grandes espérances. Je connais les plaisirs et les sociétés dont vous serez obligé de faire le sacrilicc pour venir passer avec moi quelques jours de l'été; cependant je ne doute nullement de votre visite , et je crois que ce têiei-téte ikamHen ne sera pas sans attraits pour vous.
Je me rappelle une circonstance à laquelle je ne puis jamais songer sans m’en estimer plus et vous en aimer mieux; car, outre qu'elle m'est on ne peut pa i plus flatteuse, elle annonce que vous possédez une source de sensibilité qui doit rendre votre vie heureuse et honorable, quelque accident qui puisse la traverser : avec cette précieuse qualité , l'infortune ne pourra jamais vous abattre ; et, quoique la folie, les passions, le vice môme, puissent obscurcir ou affaiblir, pour un temps, l'excellence de votre caractère, il ne sera jamais en leur pouvoir de la détruire. Ceci se rapporte à ce léger trait d'une sensibilité délicate qui vous échappa l'hiver dernier; quoique je Taie raconté plusieurs fois à d'autres avec le plus grand éloge , je ne m'étais pas encore avisé de vous en parler à vous-mème ; mais le moment est venu de le faire , et mon esprit m'y pousse d'une manière irrésistible. Je me trouve pour cela, dans des dispositions convenables , et qui , je crois, me sont naturelles.
Vons devez vous rappeler que le mois de janvier dernier vous vinles me trouver un
soir, lorsque j'éUiis malade dans inoo lit, rue de Bond ; vous ne devez pas avoir oublié non plus que vous passâtes la nuit entière au chevet de mon lit , remplissant tous les devoirs d’une amitié tendre et pieuse. Je croyais avoir le squelette de la mort à mes talons; je pensais même qu'il allait me prendre à la gorge, et je vous en parlai beaucoup. Enfln, il plut au ciel que ce moment ne fût pas le dernier de ma vie, quoique ce fût bien en conscience que je proph(iti.sasse ma fin lorsque je disais que je ne complais pas passer l'hiver. Je crois, mon cher ami , vous dis-je, que bientôt je ne serai plus. Je ne le crois pas , répondîtes-vous en me serrant la main , et poussant un soupir qui , partant de votre cœur vint droit au mien ; cependant , craignant que la chose ne fût que trop vraie , vons eûtes la bonté d'ajouter : J'espère que vous me permettrez d'étre toujours avec vous, afin que je ne perde pas une minute de l'avantage consolant de votre société,
I tant que le ciel me permet d'en jouir.
Je ne fis aucune réponse ; je ne le pouvais pas : mais mon cœur en fit une alors, et il commuera de la faire jusqu'à ce qu’il soit une molle de (erre de la Vallée.
Voilà d'où je tire la certitude que vous quitterez sans regret le tourbillon du plaisir, pour venir vous asseoir sous mon chèvrefeuille , qui SC pavane actuellement comme une nymphe du Rcnelagh , et pour m’accompagner chez mes nones, à qui je fais la pension d'une visite tous les soirs. Nous pouvons aller à vêpres avec elles : nous revenons ensuite à la maison , où la crème et le caillé nous attendent ; et nous y rapportons des sentimens mille fois préférables à ceux que peuvent réellement procurer tous les plaisirs et toutes les beautés du monde.
Je travaille à faire deux autres volumes pour amuser, et, comme je l’espère aussi, pour instruire le monde mélancolique et podagre ; j'y déclare solennellement que mon attachement pour des amis tels que vous est le seul motif qui me fasse désirer de me survivre ; mais peut-être est-ce par cette vanité que mon amour-propre ne me permet pas de nommer stérile ; cette vanité, dis-je , qui veut qu'après avoir tressé une couronne pour