CHAPITRE XXXIX
Comme 11 coari !
Mon père, mon oncle Tobie, et le docteur Slop s'assirent tons trois auprès du feu. Il y avait déjà quelques instaus qu'ils y étaient sans rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa la parole au docteur Slop. — Docteur, lui dit-il, votre arrivée subite et imprévue m’a, sur-lc-tthamp, rappelé à la mémoire uu de mes meilleurs amis; c’est le grand Stévinus, un de mes auteurs favoris. — En ce cas, dit mon père, en se servant de l'argument ud criimamiii, je parie vingt gainées contre la couronne ipic l'on donnera à Ubadiah lorsqu’il sera de retour, que ce Stéviniis était ingénieur, ou, pour le moins, qu’il a écrit quelipie chost! directement ou indirectement sur la science des fortifications.
— Cela e.sl vrai, répondit mon oncle. — Je l’aurais juré, dit mou père. Je ne vois pas pourtant, eunliiiua-t-il, quelle liaison, quel rapport il peut y avoir entre farrivée subite du docteurSlop,et un discours sur l'architecture militaire. Mais il n'importe de ce qu’on parle, que le stijet de la conversation y ait Irait ou non, vous êtes sûr, vous, mon frère, de parler de vos fortifications. En vérité, frère Tobie, je ne voudrais pas, pour je ne sais combien, avoir la tête aussi farcie que vous l’avez, de cotirtiiies, d’otivrages à cornes...
— Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant mon |>êre. et en riant inimodéré-
TniSTIlAH SIlANtlY.
ment dr l’cquivoquc que ces mots prdscnlenl à l’esprit.
Denis le critique lui-méme, n’avait pas plus d’horreur que mon père pour les équivoques et les jeux de mots. Une pointe, en quelque temps que ce fât, le meuakde mauvaise humeur. Il a dit vingt fois qu’il aimerait autant qu’on lui donnât une chiquenaude sur le ucz, que de l’intcrrompro par un quolibet.
— Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les courtines dont parle ici mon frère Shandy, n’ont aucun rapport à celles qu’il vous plaît de sousentendre. Je sais cependant que du Gange dit linéique part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné le nom à ccll(»ei. Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n’ont rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l’esprit. Mon cher oncle Tobie faisait cette explication avec toute la bonne foi possible. — Il faut, monsieur, que vous sachiez, .ajouta-t-il, que le mot de courtine, dont nous faisons usage, exprime celte partie du rempart qui est entre deux bastions, et tpii les unit. Les assiégeans atUiqiient rarement les courtines, parce qu’on sait, en général, qu elles sont bien flanquées. Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore, en plaçant au-devant des ravelins, qu’on a soin d’étendre au-delà du fossé. Il y a un grand malheur pour ceux qui nesont pas bien au fait de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la deini-luue, qui est bien différente. Ce n’est pas, pourtant, qu’elle le soit, ni dans sa forme, ni dans sa ligure : elle est construite comme le ravelin. Ces deux ouvragesconsistenten deux faces qui font un angle saillant avec les gorges, en forme de ■Toissant. — Kl en quoi donc se trouve la différence, dit mon père un peu animé ? — Dans la situation, reprit aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion, le ravelin, alors, n’est pins ravelin, c’est une demi-lune. De même une demi-lune est une demi-lune, et nen de plus, quand elle est devant un bastion: mais si elle change de place, si elle est fomièe devant la ronrline, alors ce u’e.stpius une demi-lune. La demi-lune, en ce cas, ce
n’est pas une demi -lune, c’est un ravelin.
— Voilà une très-belle explication, dit mon père ;maisilmesembleque votre brillantear chitecture militaire a scs côtés faibles comme toutes les autres sciences.
— Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon père soupira... ces sortes d’ouvrages font une partieconsidérable d’un ouvrage extérieur. Les ingénieurs français les appellent ouvrages à cornes. On ne les construit communément que pour couvrir des endroits faibles. Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions : je les aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez fain- un lourde promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. l.c docteur Slop avait encore Ijesoin de la chaleur du feu pour SC sécher, et mon oncle Tobie, qui ne perdait pas un moment, avoua que quand on les couronnait, ils en étaient beaucoup plus forts : mais alors, dit-il, ils coûtent prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour toute autre chose, autrement la double tenaille...
— Parla mèrcqni nousa portés! s’écria mon père, qui ne pouvait plus se contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc toujours dans cet eau si souvent battue ? Vous avez la tête si remplie de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et que vous l’entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le chirurgien... — L’accoucheur, s’il vous plaît, dit le docteur Slop. — A la bonne heure, dit mon père. Il m’est indifférent de vous donner le titre qne vous voudrez ; mais je voudrais que l’art des fortifleations fût au diable, lui et ses inventeui's. Il a causé la mort à des milliers d'hommes, et il sera cause de la mienne à la Gu. On me donnerait Nainur avec scs remparts, ses mines, ses contremines, ses chemins couverts, scs contrescarpes, scs palissades, ses ravelins, ses demilunes,$es bastions, qucje n’en voudrais point, s'il fallait me charger la mémoire de tant de choses.
Mon oncle Tobie souffrait les injures avec patience. Ce n'était cependant pas faute de
TIIISTnAV
cuurngc. J'ai d(‘jà dit qu’il en avait, et j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles quand il est question dese battre, il n’y avait point d'homme en qui j'eusse eu plus de confiance. Sa patience ne venait ni d’insensibilité, ni de pesanteur dans son intelligence. 11 sentait vivement ici l’insulte que lui faisait mon père. Mais il était d'un caractère doux, paisible, tranquille; les démens dont il était forme étaient ensemble d’un accord parfait. C'était un mélange amical que la nature avait exactement bien proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit.
Un jour, pendant qu’il était à dîner, un gros cousin semblait prendre plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens. Il cherchait à l’attraper; mais il le manqua plusieurs fois. A la fin il l'attrape. 11 se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre.' — Va, va-t’en, pauvre diable , dit-il, je ne te ferai point de mal ; va, le monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.
Je n’avais qne dix ans quand cette aventure arriva. Soit que l'action de mon oncle Tobic fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans cet Age de compassion, et qu’elle fit vibrer sur moi la plus agréable sensation, soit que la manière dont cela se fit me plAt, soit.... enfin, j’ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d’accord avec la pitié, qui trouva ainsi le chemin de mon cœur. Je sais seulement que cette leçon de bienfaisanee universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s’est jamais effacée de mon esprit. A Dieu ne plaise, pourtant, que je veuille affaiblir l’effet qu’a eu sur moi l’étude des belles-lettres, soit à l’université, soit dans les autres endroits où j’ai puisé les principes de mon éducation ! J’en sens tout le prix; mais, avec tout cela, il me semble que c’est à cette impression accidentelle que je dois presque toute ma sensibilité.
Vous, parens ! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la jeunesse, servezvous de l’exemple que je viens de citer ! Il vaut tons les traités de philanthropie qu'on ait jamab écrib.
On connaissait les caprices, la marotte, le
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tic favori de mon oncle Tobie. C’était à cela, jusqu’à présent,que j’avais borné l’esquisse de son porti-ait. Je n’ai pas voulu laisser échap- Jicr ce trait marqué de son caraetère moral. Il s’en fallait beaucoup que mon père, ainsi qu’on a déjà pu l’observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille. Sa sensibilité était plus prompte, plus vive, et elle n’allait jamais sans un peu d’aigreur; mais cette légère àcreté n’allait jamais en malice. Elle s’évaporait plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec cela, mon père était d’un naturel franc, généreux et toujours prêt à se rendre à la conviction; et dans ces petites ébullitions d’humi'iiraiguë contre les aiiti-cs, et surtout contre mon oncle Tobie, qu’il aimait bc;aiicoup, il. sentait mille fois plus de peine qu’il n’en fais;dt ressentir. 11 n’y avait que l’afi'airc de ma tante Dinach, et le succès de scs hypothèses, qui le faisaient sortir de son caractère. Oh I pour cela, rien ne pouvait le faire fléchir; il restait ferme comme un roc.
Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais mieux que dans cette contestation qui survint entre eux, au sujet de Stévinus.
Il n’est pas, mon cher lecteur, que vous n’ayez « parle quelque manie particulière, que vous ne montiez de temps en temps sur quelque califourchon qui vous fasse courir bien loin. Vous savez, par eonséqiient, tout aussi bien que moi, le plaisir que l’on ressent qnand on touche désagréablement cette corde. Jugez de l’impression que dùrcnt faire les imprécations de mon père sur l’esprit de mon oncle Tobie! Il les sentit jusqu’an vif.
Mais qn’est-<'e qu’il fit ? Comment se comporta-t4l? Ah! monsieur, de la manière la •plus généreuse et la plus noble. Mon père n’eut pas sitôt mis fin à sa fougueuse insulte, que mon oncle Tobie se détourna du docteur Slop, à qui il adressait en ce moment la parole, et, sans la moindre émotion, fixa mon père .avec des yeux si doux, si paisibles, si tendres, avec un front si serein, si tranquille, avec un air qui annonçait tant de bonté, tant d'affection! Mon pi>re en fut pénétré jusqu’au fond du cœur. 11 se lève de sa chaise, se saisit des deux mains de mon oncle Tobic qu’il serre entre les siennes. — Frère Tobie! s’é-
TIUSTRAM SIIAMiï.
(Tiu-t-il, cher fi éiv ! je lo mille [)ai-
(lons. Pai‘donne-im)i , je te (Ji'ie, ccs accès iriuimeiir! Us ne viennent pas de moi, je les liens de ma mèi'e.
— Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon oncle Tobie, n’en |)arlons pas, ce n'est rien : lu |K>Hx m'en dire dix fois pins, je ne m’en fâcherai point.
— J’aurais celte indignité, moi, mon cher Tidjie? 11 y a de la bassesse à offenser la moindre |>ersonne, et j'offenserais un frère <)ui est si bon, si doux!... qui a si pen de ressentiment? Ki ! cela est lâche. — Ne le contr.ains |)oint,mun cher frère, dit mou oncle Tobie; dis-moi tout ce que lu voudras.
— Kl qu’ai-je à trouver à redire, s’iVria mon père, à les amusenieus et à tes plaisirs ? l.e s(utl reproche, cl c'est â moi ipieje devrais le faire, serait de ne pas les varier, et les auKmenlcr.
— Frère Shandy, répondit mon oncle Tobic en le fixant agréablement, tu le trompes beaucoup à cet égard. C’est augmenter mes plaisirs, que de donner â ton âge de nouveaux soutiens â la famille Shandy.
— Parbleu ! dit le docteur Slop, monsieur Shandy se fait par-là du plaisir à lui-mème.
— Point du tout, dit mon père d’un air renfrogné.
CIUPITUE XK.
La dÎM«rtnion.
— C’est par principe, dit mon oncle Tobie, que mon frère en agit ainsi. — Oui, oui, dit le docteur Slop, il agit en cela comme les gens mariés. — Mais à quoi bon tout ceci, dit mon père? cela vaut-il la peine d’en parler?
CIKVPn'RE XKl.
Aalrt «oterochc.
Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étaient tous deux debout, sc rac-
ciunnuHlaut ensemble comme Briilus et Cassius.
Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s’as,sil. .Mon oncle Tobie suivit exactement son exemple, si ce n’est pourtant qu’avant de se remettre sur sa chaise, il tira le. cordon pour faire venir Trim qui était ilans l’antichambre. La maison de mon oncle Tobie était vis-à-vis celle de mon père: il dit à Trim d’aller lui chercher Stévinus.
D’autres n’auraient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le coeur de mon oncle Tobie n’avait point de fiel. Il continua de discourir sur le même sujet, pour faire voir a mon père qu’il n’avait aucun ressentiment.
— Votre apparition subite, docteur Slop , dit mon oncle Tobie en reprenant le discours, m’a sur-le-champ fait souvenir de Slévinus; et l’on pense bien que mon père ne s’avisa plus de vouloir gager que Stévinus était un ingénieur.
Et je in’cn suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c’est lui, Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot â voiles qu’avait le prince Maurice de Plassaii, cl qui allait si vile, que cinq ou six personnes, en quelques miuiiles, pouvaient se trouver à trente milles d’Allemagne du lieu où elles étaient parties.
— Parbleu ! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez bien pu lui épargner la peine d’aller chercher la description de cette voiture dans Stévinus. Je la connais. A mon retour de I.eyde, en passant par La Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l’aller voir à Scheuling.
— Deux milles ! voilà grand’ebose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison de ce que • fit le savant Peiresc pour satisfaire sa curiosité ! Il alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette mervedle, et y compris son retour, il fit prés de cinq cents milles.
Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu’on renchérisse sur eux.
— Votre Peire.se était bien fou, dit le docteur Slop. Mais remarquez, je vous prie, que le docteur Slop ne disait point cela par mépris pour Peiresc; il ne le disait que parce que ce long voyage qu’il avait entrepris a
TRISTRAM SHAMDT.
pip<], par 3muur des sciences, réduisait à rien Texploil du docteur Slop.
Oui, c’était un grand fou, reprit-il encore une fois. — Mais pourquoi cela? dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie; d'abord parce qu'il était encore féclié de l'insulte qu'il lui avait faite, et ensuite parce que la chose commençait à l'intéresser ? — Pourri uoi cela? dit-il, pourquoi Peiresc ou tout autre serait-il blâmable de chercher à acquérir de la science ? Je ne connais point le chariot à voiles de Stérinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine ; mais il a fallu que ce fiJt sur des princi pes bien solides, pour qu'elle pùt produire reffet prrHiigicux dont parie mon frère. La tête deSlévinuselleinémc devait êtr-e une machine bien organisée.
— Il est certain, répliqua mon oncle Tobie, avec un airde satisfaction, que Slévinus était un grand homme, et que sa machiné faisait l’effet que je viens d’en dire. Peiresc, qui n'est pas suspect, en dit même bien plus, lorsqu'il parle de son mouvement : Tarn cilus vrai, qunm erat venins ; ce sont scs termes ; et si je n’ai pas oublié mon latin, cela veut dire
qu'il était aussi léger que le vent Pour
moi.
— Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous interromps. .Malsdites-nous,docteurSlop,vousqui l’avez vue, sur quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière voiture? — Ob ! sur des principes... des principes... en vérité ce sont de.... jolis principes.... et je me suis souvent étonné, continua-t-il en éludant la question, que quelques-uns de nos seigneursqni habitent des pays plats, tels que le nôtre, et qui ont dejeuncs femmes, n'aient p.'is fait faire quelque voiture semblable. Elle est expéditive, et dans lescas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on sentit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu’il y eût du vent. D'ailleurs, il y aurait de l’économie a se servir du vent qui ne coûte rien, qui ne mange rien, au lieu que les .chevaux coûtent et mangent bcauconp.
— Eli bien ! dit mon père, c'est précisément parce (pie b; vent ne coûte rien, qu’il serait
dangereux lie s’en servir, ettpie le projet est mauv.ais. C’est dans l:i consommation des productions de notre sol et de nos manufactures que l’on trouve le moyen de faire subsister ceux qui ont faim. C’est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait circuler l’argent, qui nous apporteile nouvelles richesses, qui soutient le prix de nos terres. J'avoue potul.ant que si j'étais prince, je récompenserais magnifiquement les inventeurs de machines aussi industrieuses. Il faut encourager le génie; mais j’en supprimerais absolument l'usage.
Mon père était là dans son élément. Il allait continuer sadissertalion sur le commerce, ainsi qu'avait fait mon oncle Tobie sur les foitilications. Mais à la perte sans doute de Ix-aiicoup de connaissances très-importantes qu'il aurait dévolop|iées, il était écrit dans les livres du destin que mon père ne pourrait eontinuerauciine dissertation ce jour-là ; car, comme il ouvrait la 'bouche pour dire une autre phrase