LETTRE XXIV
A... , écuyer.
Mcrcrcili malin.
Croyez-moi , mon cher ami , je n’ai que très-peu de foi aux docteurs. Il y a plusieurs années que quelques-uns des jdiis célèbres <le la faculté m’assurèrent que je ne vivrais pas trois mois , si je continuais mon genre do vie. Le fait est ijuc , depuis treize ans.
LETTRES
je brave leur décision , en faisant précisément ce qu'ils m’ont défendu. Uni, j’ai l'effronterie d'exister encore, quoiqu'avec toute ma maigreur : et ce ne sera pas ma faute si je ne continue à les faire mentir aussi longtemps que je l’ai déjà fait.
Je crois que c'est le lord Bacon qui observe (du moins , quel que soit l’auteur de rette observation , elle n’est pas indigne du grand homme que je viens de citer), il ob- ■serve, dis-je, que les médecins sont de vieilles femmes qui viennent à cOté de notre lit, se mettre aux prises avec la nature, et qui ne nous quittent que lorsqu’ils nous ont tués ou que la nature nous a guéris.
Il y a dans l’art de guérir une incertitude qui se moque de l’expérience et même du génie. Ce n’est pasque je prétende proscrire absolument unescience qui produit quelquefois de bons effets. Je pense même que rette s<-ience, considérée abstractivement , doit l’emporter sur toutes les autres ; mais je ne suis pas toujours le maître de me contenir, quand je songe au sot orgueil de ceux qui la professent , et qui sortent des gonds lorsque 'VOUS ne lisez pas les étiquettes des fioles q ui contiennent la matière de leurs ordonnances , avec le même respect que si elles étaient écrites de la propre main de saint Luc.
Déesse de la santé , fais que je boive ton breuvage salutaire à la source pure qui jaillit sous tes lois. Accorde-moi de respirer un air balsamique , de sentir les douces influences du soleil viviüant. Ami , je le ferai ; car, si je ne vous vois dans quinze jours , le seizième je prendrai le coche de Douvres, et j’irai, sans vous, chercher les bords du Rhône, où vous me suivrez ensuite , si cela vous plaît; si vous ne le faites point , voyez quelle différence: tandis que le jour de Noël vous vous couvrirez d’habits bien chauds , et ferez préparer un grand feu pour vous prémunir contre les brouillards , je m’assiérai sur le gazon à la douce chaleur du grand foyer de la nature , qui éclaire , viviGc et réjouit tous les êtres.
Faites bien vos réflexions , je vous prie , et que j’en apprenne bientôt le résultat , car je ne veux pas perdre un antri’ mois :i Lon-
dres , fùt-ce même par complaisance pour vous , ou dans la vue île vous avoir pour compagnon de voyage , ce qui , je dois en convenir , me serait absolument personnel.
En attendant, et toujours. Dieu vous bénisse!
Je suis très-cordialement votre, etc.