PENSÉES DIVERSES
On peut se rendre indigne de la faveur , parce que l'homme a le droit d'en disposer; mais il n'en est pas ainsi de la charité, car Dieu le commande.
Je fis un jour l'épitaphe suivante , pour • une femme babillarde ; < Ci gît madame.... qui, le tO d'aoùt 17C4, se tut.»
Ceux qui parlent sans cesse de leur santé ressemblent aux avares qui entassent toujours de l'argent, sans avoir jamais l'esprit d’en jouir.
Quand je vois mourir un honnête homme, et vivre tant de scélérats, je sens bien emphatiquement la lorcc de ce passage des psaumes : Dieu ne vcul pat la mort du pécheur.
Il n'y a rien de tel dans la vie que le vrai bonheur; la plusjuste définition qu'on en ait donnée est celle-ci : c'est un acquiescement tranquille à une douce illusion.
Quelqu'un s'exprimait fort heureusement, en faisant l'apologie de son épicuréisme ; il disait que malheureusement il avaitcontracté la mauvaise habitude d'être heureux.
Les procureurs sont aux avocats ce que les apothicaires sontnux médecins; mais les premiers ne commercent pas par tcrupulet.
L'intelligence divine n'a pas besoin de raisoiinemcns : les propositions, les prémisses
et les déductions ne lui sont pas nécessaires. Dieu est purement intuitif; il voit d'un clin d'œil tout ce qui peut être. Toutes les vérités ne sont en lui qu'une seule idée, tous les espaces qu'un point, l'éternité même qu'un instant. Voilà l’idée la plus philosophique qu’on puisse se faire de Dieu. Ces qualités conviennent à lui seul ; et tout autre être que l'Ltre éternel serait malheureux de les posséder. Plus de recherches, d’espérance, de variété , de société : les plaisirs d'un pareil Être, s'il n’était pas Dieu, se réduiraient à la pure sensualité.
J'avais un protecteur qui publia les bonnes intentions qu'il avait pour moi, et qui se paya ainsi d'avance de ma reconnaissance. Un homme généreux peut être comparé au datif de la grammaire latine , qui n’a point d'article , et qui ne déclare son cas qu’à la Go de la phrase.
Nous pouvons imiter la divinité dansquelques-nnes de ses facultés; mais nous pouvons régaler dans celle de sa miséricorde. Nous ne pouvons pas donner, mais nous pouvons pardonner comme elle.
La différence des jugeinens que nous portons entre la cécité et la mort , dérive de la différente position dans laquelle nous les jugeons. Nous préférons la cécité quand nous sommes en compagnie; la mort est plus heureuse quand nous sommes seuls.
L'homme sobre , quand il s'est enivré, a
I‘K^SËES DIVEHSES.
la même stupidité que l'ivr<^ne , quand il est sobre.
Un esprit chaste, comme une glace pure, est terni par le moindre souille.
Qnelqnes orthodoxes assurent que la vertu des anciens participe de la nature du péché, parce qu’elle n’a pas été éclairée de la lumière de la révélation. Ainsi donc Socrate, Platon, Sénèque, Epictète, Titus etMarc- Aurèle, ne sont que de misérables pécheurs qui croient faussement avoir fait du bien aux hommes, mais qui n’ont réellement qu'allumé du charbon pour eiix-mèmes. S’il me (allait convertir un de ces malheureux , il faudrait donc que je commençasse par le dépouiller de toute charité , bienveillance et vertu , que je le laissasse quelque temps se refroidir, et que je le liwasse ensuite, ainsi nu, au catéchisme du clerc, et aux verges du maître d’école de la paroisse. J’espère que cette bonne idée , bien orthodoxe , me vaudra |>our le moins un doyenné.
L’algèbre est la métaphysique de l’arithmétique.
Le savoir est le dictionnaire des sciences; mais le bon sens est leur grammaire.
On fait usage des mots arti et tciencet, sans saisir avec précision leur différence. Je crois que la science est la connaissance de l’universalité, l’abstraction de la sagesse; que l’art est la pratique de la science. La science al la raiton , et l’art en est te mécanisme. La science est te théorème, et l’art te problème. Mais, direz-vous, la poésie est un art, et il n’est point mécanique. La poésie n'est ni un art ni une science : elle ne s’apprend pas; c’est un souille du créateur sur notre aine; c’est une inspiration, c’est enGn le génie.
Le ton positif et tranchant est une absurdité. Si vous avez raison , il diminue votre triomphe; si vous avez tort, il ajoute à la honte de votre défaite.
Un original est un monstre qu’on admire plus qu’nn ne l’estiinc.
l.e désir est une passion dans la jeunesse et un vice dans la vieillesse : quand il sollicite, il est pardonnable; quand on le sollicite , il est vil.
On peut comparer le vin aux amis : le nouveau est tout potable , le vieux est plus généreux , mais il a du marc.
La Providence a sûrement donné la mauvaise humeur aux vieillards et aux malades, par compassion pour les amis et les pareils qui doivent leur survivre : il était naturel qu’elle cherchât â diminuer le regret de leur perte.
Pardonner à ses ennemis est le plus grand effort de la morale païenne ; rendre le bien pour le mal était une vertu réservée au christianisme.
La potence, ainsi que l’arbre défendu du paradis terrestre, donne la mort et la .science.
La vérité dans un puits et la vérité dans le vin , signifient la même chose : il ne faut dire son secret qu’à un homme sobre.
Les bons écrits sont comprables au vin ; le bon sens en est la force, et l’esprit, la saveur.
Le respect pour nous-mêmes, voilà la morale : la déférence pour les autres, voilà les manières.
Les amoureux s’expriment fort bien quand ils parlent d’échanger leurs cœurs. La passion enchanteresse de l’amour dénature effectivement le caractère des deux sexes. Elle donne de l’esprit à la bergère, de la douceur au berger; elle échange enfin entre eux le courage et la timidité.
Quand le malheur est suspendu sur ma tête, je m’écrie : Dieu! préserve-m'en /Quand il me frappe : Dieu soit loué !
Le courage et la modestie sont les deux vertus les moins éipiivoqucs, parce que l’hy-
PEHSiKS
pocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore cctle propriété, qu elles s’annoncent en nous par la même couleur.
Les hommes sont comme les plantes ; les unes aiment le soleil , et les autres l'ombre.
Il y a deux sortes d’écrivains moraux; les uns font de l’homme un ange et les autres une béte. Ils ont tous tort : l’un argumente du meilleur , et l’autre du pire des hommes. Le docteur Young les concilie ainsi : < Nous I ne pouvons avoir une trop haute idée de • notre nature , et une trop basse de nousf mimes. •
Les rois sont plus malheureux que leurs sujets : l’habitude accoutume au malaise, tandis que la fatigue de régner devient chaque jour plus pénible. Ce qui m’a le plus surpris dans l’histoire , c’est d’y rencontrer si peu d’abdications. Une douzaine ou deux, tout au plus, de rois, sont descendus volontairement de leur trône : et encore quelquesuns s’en sont repenti.
Le mensonge est la plus insupportable poltronnerie. C’est craindre les hommes et braver Dieu.
Les francs-penseurs sont généralement ceux qui ne pensent jamais.
Zoroastre , selon Pline , rit le jour de sa naissance , et ’lhomas Morus le jour de sa mort : quel est le plus extraordinaire des deux?
Il y a eu des femmes célèbres dans toutes les sectes philosophiques; mais rien n'a égalé le mérite des pythagoriciennes ; il fallait se taire et garder le secret.
Solon privait les pères de leur autorité sur les bâtards, par une raison très-curieuse : ils avaient etc pères pour leur plaisir, ils étaient récompensés par le plaisir de l’avoir été.
lliichcson , grand mathématicien , damne ou sauve les hommes, |>ar des é(|iiations
d'algèbre en plut et en moint. Il fallait que saint Pierre, selon lui, sût bien les mathématiques; et je ne connais que saint Mathieu , dans le ciel, qui, en sa qualité de financier, pût assister à un pareil compte.
Je demandai à un ermite , en Italie , comment il pouvait vivre seul , dans une chaumière élevée sur la cime d’une montagne, i un mille de toute habitation ; il me répondit aussitôt : La Providence ett d ma porte.
Dansle monde, vous êtes sujet aux caprices de chaque extravagant : dans votre bibliothèque , vous soumettez les hommes célèbres aux vôtres.
Une bonne comparaison dmt être aussi courte et aussi concise que la déclaration d'amour que fait un roi.
J’ai connu un brave soldat qui me confiait le secret de son courage en ces termes : Dans un combat, au premier feu , je me figurais être un homme mort; je combattais, tout le long du jour, dans cette idée , sans apercevoir seulement le danger. Mon illusion ne cessait que quand je rentrais dans ma tente ; je revenais des limbes : Je vis encore, me disais-je.
J'admire la philosophie de celui qui pardonne ; mais j'aime le caractère de celui qui sent.
Au commencement du seizième siècle, un prêtre ayant trouvé dans un auteur grec ce passage : »cu; timv luiXe; , l'ame est immatérielle, et ayant vu dans son lexicon que zm>«i signifiait flûte , il composa , dans un exercice académique , quinze arguroens , tout au moins, pour prouver que l’ame était un si filet.
Les Juifs envoyèrent des ambassadeurs à Cromwell, pour savoir s’il n’était pas le vrai Messie.
Le pape Jules II lisait la Bible quand on lui apprit la défaite de son année par les
DIVERSBS.
Français : il la jeta parterre pour témoigner à bien son ressentiment.
L’ancienne Rome se rendit la matireue (ce mot est pire que celui de maitre) de l'univers , sous ses consuls , par la même méthode que la nouvelle a continué d'employer sous scs pontifes. Le bien de la république était le prétexte de Rome ancienne ; le bien de l'Église est celui de la moderne. D’après ce principe, auquel les autres sont subordonnés, tous les vices, l’oppression et la fausseté , quand ils favorisent la domination, deviennent ou des vertus pubUques, ou des fraudes pieuses.
Par un des canons, si l’on accuse un cardinal de fornication, il faut produire soixantcilix témoins: à ce compte, il doitcaresser une fille en plein marché pour être convaincu.
Combien le système de l’amour platonique serait beau, s’il pouvait se réaliser! que ses extases seraient pures et séraphiques! deux cœurs fidèles , doucement agités tians la même sphère d’attraction, le même systole, le même diastole , sujets aux mêmes flux et reflux , et se rapprochant toujours plus près l'un de l’autre, par la compulsion la plus agréablement insensible, comme les asymptotes d’une hyperbole, sans jamais coïncider ensemble et rencontrer le point de contact!
Rien ne rappelle si puissamment notre ame que l’infortune. Les fibres tendues se relâchent; alors l’ame égarée se relire en elle-même , s’assied toute pensive, et admet en silence la salubrité des réflexions. Si nous avons un ami , nous pensons aussitôt à lui ; si nous avons un bienfaiteur, scs bontés pressent alors sur notre ccear. Grand Dieu ! u’est-ce pas par cette raison, que ceux qui t'ont oublié dans leur prospérité, reviennent a toi dans leurs chagrins ?(jiiand ils abattent nos esprits affligés, à qui pouvons-nous plus siircmcnt recourir qu’à toi , <|ui connais nos besoins , qui tiens en dé|>ôt nos larmes dans ton sein , qui vois nos muiiulrcs pensées, et
qui entends chaque soupir mélancolique qui échappe à notre découragement.
Vers le milieu du treizième siècle, et sous le pontificat de Grégoire IX, il arriva un singulier événement. Le comte de Gleichen fut fait prisonnier dans un combat contre les Sarrasins, et condamné à l'esclavage. Gomme il fut employé aux travaux des jardins du sérail, la fille du sultan le remarqua. Elle jugea qu’il était homme de qualité , connut de l’amour pour lui , et lui offrit de favoriser son évasion s'il voulait l’épouser. Il lui fit répondre qu’il était marié ; ce qui ne donna pas le moindre scrupule à la princesse accoutumée au rit de la pluralité des femmes. Ils furent bientôt d'accord , cinglèrent et abordèrent à Venise. Le comte alla à Rome , et raconta ù Grégoire IX chaque particularité de son histoire, la: pape , sur la promesse qu’il lui fit de convertir la Sarrasine , lui donna des dispenses pour garder scs deux femmes.
La première fut si transportée de joie à l’arrivée de son mari sous quelque condition qu’il lui fût rendu, qu’elle acquiesça à tout, et témoigna à sa bienfaitrice l’excès de sa reconnaissance. L’histoire noiisapprend que la Sarrasinc n’eut point d’enfans, et qu’elle aima d’amour maternel ceux de sa rivale. Quel dommage qu’elle ne donnât pas le jour à un être qui lui ressemblât !
Un montre , à Gleichen , le lit où ces trois rares individus dormaient ensemble. Ils furent enterrés dans le même tombeau chez les bénédictins de Pétersbourg ; et le comte, qui survécut ù ses deux femmes, ordonna qu’oti mit sur le sépulcre , qui fut ensuite le sien , cette épitaphe qu’il avait composée.
< Ci gisent deux femmes rivales, qui I s’aimèrent comme des sœurs, et qui m’aic mèrent également. L’une abandonna Ma- « homet pour suivre son époux , et l’auti'o c courut SC jeter dans les bras de la rivale < qui le lui rendait. Unis par les liens de f l'amour et du mariage, nous n’avions qu’un t lit nuptial pendant notre vie , et la même « pierre nous couvre après notre mort. •
n.v uns l’Ëssêes divccsls.