SERMON
« Il roui mieux aller à ta maison de deuil qu’à
c la maisondeféte. > Ecclésiaste, cbap. 7 ,
Cela n’est pas vrai ; le philosophe roi a beau nous dire, orateur sacré, que le but de tous les hommes est la tristesse , et que le chagrin, suivant la leçon de l’expérience, est meilleur que la joie , une pareille sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux habitans de ce monde. Pour quel dessein , dites-nous , Dieu nous a-t-il créés y Est-ce pour jouir des douceurs sociales de ces belles vallées où sa main nous a placés , ou pour languir dans les déserts stériles des montagnes inhabitées.’ Les accidens de cette vie , les tempêtes qui nous y battent , ne suIBsent-elles pas , sans que nous allions à la quête des calamités? Devons-nous presser une poignée d'absinthe dans le calice déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? Ah ! consultons nos coeurs, et osons dire ensuite , avec notre texte , que
le deuil vaut mieux que la joie Non , le
meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde pour y aller toujours pleurant, pour y vexer et abréger une vie déjà assez vexée et assez courte. Croyez-vous que celui qui est infiniment heureux puisse nous envier notre contentement? que celui qui est infiniment aimable voie d’un oeil de jalousie l’instant de repos et de rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur
dans le conrsde son pèlerinagc?qu’il doive lui demander un compte sévère , parce que , en courant, il aura saisi à la hâte quelques plaisirs fugitifs pour adoucir la peine de sa route , oublier la rudesse des chemins et les chagrins divers qui l'attendent à son passage ? Voyez, au contraire, combien Tauteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de provisions de jouissances ! quels caravansérails il a ouverts à nos besoins ! quelles facultés il nous a données d’y jouir du repos! quels objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues ! ils sont ménagés et disposés d’une manière si exquise , qu’ils charment nos peines , relèvent nos cœurs abattus sons le poids de la pauvreté et de l’affliction, et effacent même de notre souvenir le sentiment de notre misère.
Je ne veux pas, mes frères, répondre à présent à des argiimens si naturels; j’aime mieux, me pénétrant de l’allégorie du texte, dire avec vous que nous sommes des voyageurs qui , occupés du but vers lequel nous marchons , pouvons cependant amuser notre imagination des beautés naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route , sansoublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des perspectives , des édifices , des ruines qui sollicitent notre curiosité , fermer nos yeux serait une exagération de vertu digne d’un paladin religieux.
Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés vers Jérusaleir. , que nous hi-
SKRIION II-
u>ns nos p:is vors cHlc dfinciiro .1.- bonlionr cl lie rc|K>s , <|iic le cliemiii doit moins servir a réjouir nos riuurs ([uà éprouver en eux la venu , que les divcrlissemens et les fêles servent rarement à celle épreuve ; mais que le inoinenl de rallliclion csl en quelque sorle relui de la piélé. Ce n'esl passeulement parce que nos souffrances nous rappellenl alors nos péchés; mais en inlerrompanl , en délournanl nos ponrsiiiles , elles nous procurent ce que le IVacasdii monde nous refuse , quelipies inslans [tour la rcHexion , el voilà ce qui nous manque essenlicllemcnt pour nous rendre plus sages et plus prudens : il est si nécessaire que l’esprit de I homme rentre quelquefois en lui-même, que plutôt que d’en laisser échapper l’occasion , il doit la prévenir, la chercher, aux dépens même de son bonheur présent : il doit plutôt, sui- I vaut notre texte , entrer dans la maison de deuil, où il trouvera les moyens de subjuguer ses passions, que dans la maison de fêle , où la galté les excitera. Tandis que les délices de l’une exposent son cœur ouvert à toutes les icnlalions, les afflictions de l'auirc l’cn défendent en le fermant à leure impressions : tant l’homme est une créature étrange. 11 est tissu d’une telle manière qu’il ne peut que poursuivre le bonheur ; et ce iiendant , à moins qu'il ne soit quelquefois malheureux , il doit se méprendre dans la voie qui y conduit. Tel est le sens des paroles de Salomon; mais, pour les justiOer encore , rapprochons plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un coup d’œil sur la maison de deuil et sur celle de fêle , cl donnex-moi la permission de les retracer un moment à votre imagination : j’en appellerai à votre cœur sur les elfcU que ma peinture aura produits.
Entrons d’abord dans la maison de fêle.
Je ne veux pas clfrayer les yeux chastes , et la peindre d’après ces maisons abominables ouvertes pour le Iralic de la vertu , et tellement construites à ce dessein qu on n ose non seulement y faire son marché , mais encore le mettre à exécution sans se couvrir du moindre déguisement.
Kon , ne traçons pas môme cette maison de fêle sur le plan de celles qui nous don-
nent li'op souvent des scènes scandaleuses d’excès et d’intempérance; omis constriiisons-en une qui serve d’exception , où il n’y ait rien de criminel , où rien du moins ne paraisse tel ; mais où toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la sobriété.
Imaginer, donc une maison de fêle , où un certain nombre de personnes des deux sexes, invitées ou de leur propre mouvement , se sont ras.semblées pour jouir des douceurs de la société el des plaisirs autorisés par les lois, cl tolérés par la religion.
.Vvaiil que d'entrer , examinons les sentimens qui précèdent l’arrivée de chaque individu qui s’y présente , et nous trouverons que, quoiqu’ils diffèrent cnlr’cux d’opinions et de caractères , ils sont réunis par celle idée , qu’ils vont dans une maison dédiée an plaisir , et qu’il faut par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier celle intention : il faut laisser dehors les soucis , les pensers sérieux , les réflexions morales , et ne sortir de chex soi qu’avec la seule disposition de concourir à la gaîté que l’on s est promise. Avec celle préparation d’esprit, qui ne tend qu’à faire de chaque personne un convive agréable , voyons-lcs entrer, le I c-œur débarrassé de contrainte , et ouvert à l’attente du plaisir : il n’est pas nécessaire de recourir à l’intempérance cl de supposer à chaque convive un appétit qui fasse fermenter son sang el enflammer ses désirs. Ne lui en accordons qu’auuint qu’il en faut pour les exciter agréablement , et les préparer aux impressions qu'un commerce aussi innocenldoil faire éprouver. Dans cette disposition concertée d’avance , examinez par quel mécanisme insensible les esprits et les idées s’élèvent, et avec quelle rapidité elles se portent au-delà du terme posé par le sangfroid.
Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur de l’homme les pensées qui en gardaient l’entrée ; quand les regards doux et caressans de chaque objet qui l’environne ont , en flattant scs sens , conspiré avec l’ennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses moyens de défense; quand la musique a prêté son aide.
SEnMON II.
etc'ssu)'<'sun pouvoirsiirtos passions ;qiinnd , la voix des hommes, quand celle des femmes , mc'lées an doux son de la flûte et du Inlh ont amolli son cœur ; quand (]uelqnes notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y retentissent à cet instant délicieux , disséqnons, examinons le crenr: qu'il est faible ! qu'il est vide ! parcourons-en les retraites, les demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh ! le triste spectacle ! les habitans en ont été dépossédés; ils ont été chassés de leur sanctuaire pour faire place, à qui ! à la légèreté, à l'indiscrétion pour le moins ; peut-être à la folie , peutêtre , osons le dire, ù quelques pensées impures qui , dans cette débauche de l'esprit et des sens , ont saisi l'occasion d’entrer sans être aperçues.
Eh bien! l'homme prudent pourra-t-il dire : Mes désirs iront jusque-là , mais pas plus loin ? L'homme eirconspect osera-t-il se promettre, quand le plaisir aura pris possession entière de son cœur , qu'il ne s'y élèvera pas une pensée, jias un projet (pi'il devrait céler? Ah ! dans ces momens imprévus, comrnande-t-on à son imagination '! En dépit de la raison et de la réflexion, elle nous emporte au-delà du terme. Voilà , me diresvous, le récit le moins favorable que vous ayex pu nous faire. Pourquoi ne supposezvous pas que les convives, exercés à la vertu dans les dangers , ont appris graduellement a triompher d'eux-mêmes , que leurs esprits sont assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne les corrompe pas si aisément ? Il est pénible de penser que de celte foule de conviés à la maison de fête, peu en sortent avec l'innocence qu'ils y ont apportée. Si les deux sexes étaient enveloppés dans celte supposition , nous resterait-il quelques exemples de la pureté et de la chasteté'' Non , la maison de fêle avec ses charmes n'excita jamais un désir , elle n éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse roiigin, ou que la plusserupuleuse conscience doive se re[>rocher.
A Dieu ne plaise que je parle autrement ! il est sans doute des personnes de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse , sans naufrages; mais ne les regarde-t-on pas coin-
, me les plus heureux [vassagers et , quoi<|iie je un sois pas assez sévère pour en ih'femlre l'essai à ceux à qui leur rang et leur fortune le rendent indispensable , en dois-je moins décrire les dangers de cette plage enchanteresse 7 en dois-je moins marquer ses écueils imprévus , et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils les trouveront? Qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventurant, et combien il .serait plus prudent de chercher à augmenter leur petit trésor de vertu , que de l'exposer à l'inégalité d'une chance , où ce qu'ils peuvent désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qu'ils ont apportée , mais où ils la perdront entièrement, et se perdront à jamais eux-mêmes.
C'en est assez sur la maison de fête , d'autant plus qu'ouverte dans d'autres temps . elle est généralement fermée pendan t ce sai n i temps de pénilence.Celtc considération a ren du mon pinceau circonspect, et l'Église, eu recommandant aux fidèles un renoncement à soi-même particulier, m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs du siècle.
Quittons celte scène agréable, et que je vous conduise pour un moment à un spectacle plus propre à vos méditations. Allons à la maison de deuil : elle n'est devenue telle qu'à la suite des événemens malheureux auxquels notre condition est exposée.
Là, peut-être, des parens âgés sont lrist<'menl assis, le cœur percé de mille douleurs, nourrissant leur chagrin des folies d'un enfant ingrat, d'un fils de leurs prières, dans lequel ils avaient concentré toutes leurs espt'-rances. Peut-être est-ce une scène ciicoixt plus douloureuse, une famille vertueuse languissant dans le besoin. Son chef infortuné s'est longtemps débattu avec le malheur. Il vient de succomber; un orage que la prudence et la frugalité n'ont pu prévoir vient de le ji'ter par terre. Grand Dieu ! vois sou afiliclion. Considèrc-le déchiré par la douleur , culouré des gages tendres de l'amour conjugal et de la compagne de ses infortunes, sans avoir du pain à leur doiiucr , incapable, par le souvenir de scs beaux jours, de le gagner en bèchanl la terre, honteux de le mendier.
SERVUK II.
Quand nous entrons dans une maison pareille , il est impossible d'insulter aux malheureux qui l'habitent par un regard mi'me équivoque. Quelque légèreté dont notre esprit soit capable, de pareils objets captivent nos yeux, ils captivent notre attention, rappellent nos pensées errantes et dispersées, et les exercent à la sagesse. Avec quelle vivacité notre esprit frappé de ce spectacle se met tout de suite à l'ouvrage ! comme il s'engage dans la considération des misères et des calamités auxquelles la vie de l'homme est exposée ! ce miroir élevé devant lui le force à réfléchir sur la vanité, l'incertitude et l'état périssable des choses humaines . Commecette première saillie de la réflexion peut conduire phis loin ses pensées ! comme il doit appesantir ses méditations sur notre être , sur le monde que nous habitons, les malheurs qui nous y poursuivent, le sort qui nous attend dans l'autre, les horreurs dont nous y sommes menacés, et sur ce que nous devons faire pour nous en préserver, tandis qtie nous en avons le temps et l'occasion.
Si ces leçons sont inséparables de la maison de deuil , telle que je viens de la peindre , nous trouvons une école encore plus instructive dans celle que le texte sacré veut nous représenter; c'est le spectacle alfligeantdu deuil et des lamentations que la mort occasionne.
Tournez un instant les yeux de ce côté. Voyez un cadavre prêt à être inhumé. C’est le fils unique de cette mère éplorée, et sa veuve est ici. La scène est peut-être encore plus attendrissante. C'est le bon et tendre père d'une famille nombreuse, qui est couché là sans vie. Il a été moissonné à la fleur de scs ans, et arraché par la main décharnée de
la mort des bras de ses eufans, et du sein de sa femme inconsolable.
Voyez ces personnes assemblées pour mêler leurs larmes; la douleur est empreinte dans leurs yeux. Elles vont pesamment, au sonde la cloche funèbre, vers la maison de deuil, pour rendre à leur ami le dern'ier devoir que nous nous rendons, quand la nature a exigé sa dette.
Si la triste cérémonie qui vous y conduit ne vous a pas encore émus, prenez garde, et considérez les pensées mélancoliques et religieuses qui vous affectent, lorsque vous posez le pied sur ce seuil de douleur. Les esprits légers et joyeux qui, dans la maison de fête, vous avaient transportés d'un objet à l’autre, tombent et reposent en paix. Dans cette demeure ténébreuse, habitée par la tristesse et les ombres, l’esprit qui n'avait jamais su réfléchir devient tout à coup pensif. Le coeur s'amollit, il s'emplit d’idées religieuses, il s’imprègne en silence de l’amour de la vertu. Ah ! si dans cette crise, tandis qu'il est dans l'extase de la contemplation, nous pouvions le voir, ce cœur exempt de passions, méprisant le monde, insouciant de ses plaisirs,il ne nous en faudrait pas davantage pour établir la vérité de notre texte, et en appeler à l'épicurien le plus sensuel, en faveur de la préférence que donne Salomon à la maison de deuil : tant elle est préférable, non pas pour elle-même, mais pour les fniits qu'elle procure, et les bonnes actions qu’elle occasionne. Sans ce but, la tr'istcsse, je l’avoue, ne servirait qu'à abréger la vie de l'homme, et la gravité avec la solennité de son port austère, ne peut qu'en imposer à la moitié du monde, et faire rire l'autre. Le Dieu de merci nous veuille bénir. Amen !