‹ Œuvres completes de SterneChapitre 432 sur 507 · SERMON IT · texte numérisé non relu

SERMON IT

(oire du lévite et de sa concubine : semblable à louU;s les autres, elle dépend beaucoup de la manière dont on la raconte ; et comme l'Écriture ne nous a laissé sur elle aucun commentaire , le cœur peut en commander un à l’imagination; mais la décence ne s'éloignera pas du texte.

< Et dans le tcm|>s qu'il n'y avait point f de roi dans Israël, un lévite qui demeurait < d'un côté du mont Éphraïm, prit avec lui f une concubine.»

O Abraham ! ô toi le père des croyans ! si cette conduite était blémable, pourquoi en donnas-tu un exemple si séduisant aux yeux dota postérité? pourquoi le Dieu d’Isaac et de Jacob bénit-il si souvent la génération d'une pareille licence, promit-il de la multiplier comme les sables de la mer. et de faire naître d'elle les princes de la terre?

Dieu seul peut dispenser de la loi qu’il a faite, et nous trouvons dans les livres saints que les patriarches, dont le cœur aspirait le plus vers le ciel , usèrent sans doute par sa permission de cette dispense. Abraham prit Agar ; Jacob, outre ses deux femmes, Rachel et Léa, s'accommoda de Zilpha etBilha.dont quelques tribus descendirent. David eut dixsept femmes et dix concubines; Jéroboam en eut soixante, et, ce qui parait moins blâmable par la chose en elle-même que par son abus , Salomon , dont les excès insultèrent aux privilèges du genre humain. Salomon fut encore plus étonnant, par le même plan de luxe qui lui rendit nécessaires quarante mille écuries; il se méprit dans le calcul de scs besoins , et se donna mille sept cents femmes et trois cents concubines.

Homme sage ! homme abusé ! si tes belles maximes et tes judicieux proverbes n’eussent amendé tes folles pratiques, où en serais-

tu? trois cents détournons nos pas, mes

frères, d'une pierre d’achoppement aussi dangereuse.

Notre lévite n'en eut qu’une, le texte hébreu dit même une épouse concubine, pour la distinguer de cette espèce vile qui marche dans l'obscurité de la nuit sous le toit du débauché, etqui se glisse dans la porte ouverte pour elle. Nous savons par des commentateurs, que, dans l'économie juive, elles ne

dilféraicnt des véntables épouses que dans quelques cérémonies et stipulations extérieures, et quelles se livraient à leur époux (on le nommait ainsi) de bonne foi et avec affection.

Le lévite avait sans doute besoin de partager avec une compagne sa triste solitude, et de remplir d'un objet aimé le vide de son cœur; car, nonobstant toutes les excellentes choses en faveur de la retraite, qu'on trouve dans beaucoupde livres, il n’est pas bon pour l'homme d'être seul. Le pédant le plus froid ne frappera jamais nos oreilles d’une réponse satisfaisante contre cette sainte maxime : au milieu des plus bruyantes leçons de la philosophie , la nature élève sans cesse sa voix persuasive pour la société et l’amitié : un cœur bon et généreux en réclame toujours un second, et U languit et se dessèche s'il en est abandonné.

Qu’un solitaire eu sa torpeur marche vers le ciel seul et sans compagne; quant à moi, je n’en trouverais jamais ainsi le chemin : que je sois sage et religieux ; mais que je sois homme. Grand Dieu ! en quelque poste que me place la Providence, quelque voie qu’elle me prescrive pour arriver à tou sein, donnemoi un compagnon dans mon voyage, quand ce ne serait que pour lui montrer combien nos ombres s’agrandissent à mesure que le soleil baisse, quand ce ne serait que pour lui dire : Oh ! combien la face de la nature est fraîche et colorée 1 combien les fleurs des champs sont belles! combien les fruits des arbres sont délicieux !

Hélas ! ceux que le lévite va manger seront plus amers que les herbes dont la Pêque couvrira sa table ; tandis qu’ils suivent ensemble le sentier do la vie , elle détourne de lui ses pas infldèles, et s’enfuit.

La moitié douce et tranquille du genre humain est ordinairement outragée par l'autre; mais dans cette fatalité, il lui reste un précieux avantage ; elle pardonne : quel que soit le ressentimeut de l'injure qu'on fait à l'homme de paix, l’orgueil ne surveille pas de si près le pardon qu'il accorde, que dans le cœur de l’homme superbe. Nous serions même plus enclins à cette aimable vertu si le monde nous le permettait; mais il est là

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SKRUUM IV.

pour intprprf^lor nos pardons, et surtout ceux dont il s'agit iei : il a ses lois auxquelles le cœur ne se soumet pas toujours, et elles exercent sur nous un pouvoir si réel et si peu apparent, qu'il faut à l'Iiomme honnête toute la fermeté de ses principes pour leur résister.

Quel combat notre lévite n'eut-il pas à soutenir contre lui-même, contre sa concubine, et contre l'opinion de sa tribu sur son injure! pendant la période de quatre mois entiers, ctiaqne passion dut régner à son tour; et, dans le llux et rellnx des moins douces de celles qui devaient l'agiter, la pitié sans doute se fit quelquefois entendre ; la religion ne garda pas non plus le silence , et la charité murmura souvent son doux langage; chaque objet qu’il voyait sur les côtes du mont Ephraïm , chaque grotte qui lui préscutait sa fraîcheur, chaque bocage qui arrôtait scs pas inquiets, devait solliciter le souvenir de son bonheur passé , et éveiller dans son ame un sentiment favorable à l'objet qui l'avait séduit.

J'avoue Oh ! j'avoue, dov;iil-il s’écrier,

que cette perfidie est bien grande; mais la porte de la merci doit-elle lui être lermce [lonr toujours? une infidélité est-elle le seul crime que l'homme outragé ne puisse pardonner, et duquel la raison ne doive pas oublier la cicatrice? est-ce en effet le plus noir de tous? dans quel tarif des offenses humaines l'a-t-on ainsi évalué? est-ce parce qu'il est bien difficile à supporter? ah ! mon cœur s'écrie, oui, oui : mais demandons-lui si toutes les passions ensemble n'affilent pas le poignard qui pénètre dans mes entrailles, demandons-lui si ce n’est pas autant l’orgueil et le respect humain que le sentiment de mes vertus qui empoisonneut et irritent la plaie cruelle que cette femme m'a faite. Dieu miséricordieux I si cela était, pourquoi persécuterais-je dans un transport de fierté la malheureuse que tu as créée et qui l'appartient? n'y a-t-il pas une gr.adalion dans toutes les fautes? quand elle eut perpétré son crime, eh bien I elle oublia le compagnon de son offense, et vola dans les bras de son père. N’y a-t-il aucune différence entre un coupable qui sort précipitamment de la roule de

la vertu, et s'enfuit dans la conscience de sa dépravation , et le voyageur imprudent qui s’égare par még.irdc , cl rétrograde sur ses pas dès qu’il aperçoit son erreur? Oh ! que le sentiment de la douleur d’avoir commis une offense est doux dans un cœur qui ne veut plus la commettre! C’est sur cet autel seul que jet'offrirai mon injure. La punition qu'un esprit ingénieux, frappé du remords de sa faute , exerce sur lui-même est bien cruelle, si elle ne l'expie pas lout-à-fail. Dieu juste, doue-moi du don de l'oubli. I>a merci sied si bien au cœur des hommes, mais encore plus à celui de ton ministre, d’un lévite qui, chaque jour, l'offre Uint de sacrifices |H)ur les transgressions de ton peuple. Ah !j’ai bien peu profité autour de tes autels, si je n'ai pas appris à pratiquer le pardon que je poursuis sans cesse pour les autres à ton tribunal. Que la paix et le bonheur reposent sur la tète de l'homme qui parle ainsi !

< Il se leva, et courut après elle pour lui I parler amicalement, pour parler à son t cœur, pour lui rap|)cler leurs premières

< caresses, pour lui dire enfin combien peu f elle aimait son mari, combien peu elle

< s’aimait elle-même.»

I>es reproches de l’homme miséricordieux sontdoux et tranquilles; peu semblables aux efforts que fait sur lui l'homme orgueilleux et inexorable , efforts qui humilient encore plus ceux auxquels il pardonne, ces reproches, dis-je, sont calmes et courtois comme le génie qui veille sur son caractère. Comment le lévite pouvait-il ne pas ramener chci lui sa concubine? Comment son père pouvait-il ne pas ouvrir son cœur à la générosité? Il le vit, et se réjouit de l’avoir rencontré : il le pressade jour en jour de rester avec lui; conforte ton cœur, lui dit-il, et Ihrc-leà la joie.

Si la pitié et la vertu dictèrent les préliminaires de la paix, l'amour sans doute la scella irrévocablement. Grand, trois fois grand est son pouvoir pour renouer ce qui a été brisé, et pour effacer les injures de la mémoire même. Le lévite se leva ainsi que sa concubine et scs esclaves, et ils partirent.

Il est iniilile de poursuivre plus loin celte histoire. La catastrophe en est horrible, et

SEBUON IV.

elle nous niènerail au delà des bonies que je me suis presceiles. J’en veux à prissent aux jugemens téméraires; et les acteurs que je viens de mettre sur la scène apprendrunt à ceux qui jouent sur celle du monde, combien peu do douceur ils doivent attendre de lui.

Une grande partie de notre temps est employée à dire ou à ouïr du mal de notre procbaiii. Le théâtre est toujours occupé par quelque infortuné. Chaque heure, chaque moment apportent un épisode étrange ou terrible qui prolonge l’étonnement et perpétue le babil. Comment peut-on se comporter ainsi? quelle conduite! quelle vie! voilà la formule de toutes les conversations ; et ce serait beaucoup si la censure en restait là. Il n’est pas, par conséquent, de vertu sociale plus digne de riiomme que celle qui lui donnerait la force de résister à ce torrent. Les sources qui le nourrissent sont nombreuses, et les tourbillons qui nous le rendent dangereux dans notre passage, sont aussi subits que violens. Rendons ce discours utile à la société , en traçant la marche de ce torrent depuis les sources qui l’alimentent.

La première qui s’offre à nos regards peut, si la spéculation précéda jamais la pratique, dériver d’une innocente curiosité; c’esllorsqu’avec plus de zèle que d'instruction nous racontons un phénomène, avant de nous assurer de son existence. Les Romains, dit Festus (Actes des Apètres, cliap. 15, v. 16), ne condamnent personne à la mort (et moins encore au martyre) avant de l’avoir entendu; et le juge qui prononcerait sa sentence avant cette formalité, encourrait et le blâme et les peines dus à la contravention des lois naturelles et civiles. Mais nous sommes généralement si pressés dédire notre avis, que nous foulons par noti-e précipitation ce premier droit de l’accusé ; et qu’en arrive-t-il souvent? la scène change tuut-à-coup , l’accusation devient imaginaire, et notre folie seule est réelle; nous perdons l’honneur d’une mauvaise plaisanterie, et nous restons en butte aux coups de celles que nous avons méritées.

La seconde cause de nos mauvais jugemens, c’est lorsque l'accusation parait être portée avec plus d’ordre; c’est lorsque nous commençons légalement par une information.

mais que nous la prenons d’après des évidences suspectes, contre les(|uelles le Sauveur nous précautioune en nous disant : IVc jugei pat sur les apparences. C’est derrière, les démonstrations que se cachent le mensonge et la ruse qui nous aveuglent. Il est mille choses qui paraissent être, et ne sont pas. Christ, disaient les Juifs, et! allé boire

et manger, le Christ n’eti qu'un gourmand et qu'un biberon. Eh bien ! il était alors assis au milieu des pécheurs, il était leur consolateur et leur ami. Dans ce cas<i, la vérité, comme une femme modeste, méprise une justification, et dédaigne de paraître dans le cercle de ses accusateurs pour les éblouir de sa lumière. C’en e.st assez pour le soupçon; il a dé'jà porté sa plainte, la malice qui l’a écouté sourit des rapports qui la justifient; elle ordonne les préparatifs du supplice, et le jugement téméraire se lève ensuite pour en prononcer la sentence finale.

Une troisième manière de mal juger, c’est quand les faits sont d’une vérité incontestable, mais qu’ils sont commentés avec tout le fiel de la censure. Combien une ame sensible et honnête devrait l’épargner ! Il est vrai que l’horreur naturelle qu’on a pour tout ce qui est criminel plaide en ce cas en faveur de la critique: celle-ci a tellement l’air de la vertu, que, dans un discours contre les jugemens téméraires, l’orateur pourraità peine les distinguer, et cependant, au milieu du débordement d’exclamations que le coupable excite et mérite, comment est-il possible que quelqu’un ne se dise pas à soi-même ; Pourquoi le ciel ne m’a-t-il pas créé ainsi ? pourquoi ne suis-je pas aussi un exemple? Cette apostrophe bien simple toucherait plus mon cœur, et me donnerait une meilleure idée de celui du commentateur, que la période la plus caustique ne m’en donnerait de son esprit. La punition de l’infortuné n’existe-telle pas dans sa faute? et, quand cela ne serait pas, quelle pitié, que la langue d’un chrétien, que la plus douce des religions à appris à bien dire et à louer, devienne le bourreau de ses semblables ! Nous lisons dans le dialogue d’Abraham et du mauvais riche, que , quoique le premier fût au ciel et le second dans les enfers, le patriarche le traita avec

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SERMU.'l IV.

les expres-siotii les plus doiires ; JUoii fiU, mon fiU, lui dil-il (uiijmirs. Dniis In dispuln au sujet du corps de Jluïse entre l'arehanîte et le démon, le démon lui-méme, saint Jiide nous apprend que l’archange n'osa jamais employer contre lui la moindre raillerie. C'éuiit indigne de son haut caractère, et le trait n’eùt pas été d'uu politique ; car s'il l’avait l'ait (c’est le sentiment d’un théologien sur ce passage), le démon aurait été plus fort que lui dans ce genre d’e.scrinie ; la raillerie était son arme naturelle, et les esprits les plus vils sont par conséquent les plus adroits à la manier.

Il est une quatrième observation sur une lies causes du mal que je vous dénonce, auditeurs chrétiens: c'est le désir de paraître homme d’esprit, en faisant des réflexions malignes et piquantes sur tout ce qui se fiasse dans la société. On établit une espèce de trafic sur les faillites des autres, et peut-être sur leurs malheurs. Ah ! quel que soit l’avantage que les bons mots attirent à leurs auteurs, nous ne les louons cependant que comme de certains mets qui, en flattant notre p,alais, arrachent des larmes de nos yeux. Ce trafic est bien peu généreux : comme il ne demande pas de grands fonds, beaucoup trop de personnes s’y livrent, et tant que les méchans seront caressés, et que de mauvaises tètes seront les juges des cercles, ce ton perfide passera pour l’esprit honteux d’une telle parenté, et il voudra lui appartenir malgré lui. Quoi qu’il en soit de leur affinité, il a donné un nom méprisable :i l’esprit, dont l'essence nb fut jamais la satire. De même i|u’il y a une grande difl'érence entre l’amertume et le sel, il en est une entre la méchanceté et la gentillesse du badinage. La première est une brutalité dépourvue de principes, et elle nous est suggéi ée par le démon ; l’autre n’est qu’une vivacité aimable qui nous vicntdu père desesprils. Elle est si fuire, et fait tellement abstraction des personnes, c|u'elle ne les oITense jamais volontairement, ou si elle toiiehe un ridicule, c’est avec la

dextérité ihi vrai génie qui enlumine légèrement une absurdité, en la laissant passer. L’esprit peut sourire à la vue de la pyramide que la flatterie élève à la fatuité, mais la malignité la renverse, la rase au niveau du sol, et bâtit la sienne sur ses ruines.

Je m’adresse à vous, censeurs téméraires, esprits brillans; votre crédit ne liciit-il pas asîez de place dans les ballet du monde, sans chasser encore de celles que vous n’occupez pas, les hommes à qui le sort les a assignées ? n'nvez-voiis pas une haute région dans laquelle vous planez, sans tous abaisser encore et vous tapir dans les cavernes ténébreusesde l’envicetde la calomnie? Ne vous reste-t-il d’autre siège à occuper que celui du mépris du vos semblables? Eh quoi ! parce que l’honneur s’est mépris dans sa route, et que la vertu dans scs excès s’est trop approchée des confins du vice, faut-il pour cela les précipiter dans les abîmes ? la beauté sera-t-elle foulée aux pieds et traînée dans la boue pour un seul... un seul faux-pas? Ne restera-t-il pas une vertu, une seule qualité à la belle pénitente, parce qu’elle aura péché? juste Dieu du ciel et de la terre! mais tu es miséricordieux, aimant et bon, et tu jettes d’en haut un coup d’ucil de pitié sur les injures que tes créatures se font entre elles. .\h ! pardonne-noiis-les ces injures, ainsi que nos fautes. Ne te rappelle pas que tu nous as créés fix'res, que tu nous as formés de la même chair, que tu nous as doués des mêmes sentimens et affligés des mêmes infirmités. O mon Dieu ! n'écris pas sur ton livre éternel que tu nous as faits miséricordieux d’après ton image, et que tu nous as fait présent de la plus douce et de la plus aimable des religions. N’écris pas que chaque précepte de La loi porte avec lui uu baume précieux pour guérir les maux de notre nature, pour adoucir et amollir nos cœurs : oublie que tu nous as destinés à vivre dans ce monde dans un tel commerce d’affabilité et de confraternité, qu’il nous préparât à exister ensemble dans un meilleur. Amen!

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