SERMON VI
• Miiaî dil : Esl-ce que Seméï, pour celte in- < tulle, ne fera pas mis à niori ? > Siimuel, XIX, 21,1. part.
Les indignes paroles ! Voici la seconde fois ipi'Abisaï propose à Uavid la mûri de Semei. Dans un transport soudain d'indignation, quand Semei maudissait David , il s’écria : Pourquoi ce chien-lit maudit-il le roi, mon maître f laissez-moi , je vous prie, que je lui tranche la tête. Il y avait au moins dans ces paroles un air de bravoure , car il hasardait sa tête aussi ; mais ici, quand l'ofTenscur était en son pouvoir, quand son sang s'était refroidi, quand le coupable, se lavant les mains, implorait merci : Est-ce que Semei,dit Abisaï, ne sera pas mis à mort'/
Ah I celle sentence ressemble moins à la justice qu'à la vengeance, passion vile et lâche qui rend la première démarche d’A bisa'i contradictoire avec la seconde. Je ne m'efforcerai pas de les concilier: ce discours est destiné à Semei; puisse le Uibleau que je vais faire de son caractère être utile à la société !
Sur la nouvelle de la couspiratiun de .son fils Absalon, David s'était échappé de son palais; il avait fui Jérusalem pour se mettre en sûreté. La description de sa fuite est véritablement pathétique ; jamais la douleur ne fut aussi touchante.
Le roi abandonna son palais pour se cacher au glaive du Gis qu'il aimait : il fuit avec toutes les mangues de l'humilité et du malheur, la tête coucerlc et les pieds nus ; et , quand il
fut au bas du montOlivet, il pleura. Quelques scènes agréables qui s’étaient grcut-étre passtics dans ce lieu , quelques heures de plaisir qu'il y avait partagées avec Absalon dans des temps plus heureux , émurent la tendresse de la nature ; il pleura sur la triste vicissitude des choses, et toutes les personnes qui l'avaient suivi , touchées de son alOiction , se couvrirent aussi la tête, et pleurèrent.
David était venu à Bahurim, quand Semei, fils de Géra, parut. Était-ce pour verser sur les plaies du roi l’huile qu'il avait recueillie sur le mont des Olives? non; le temps et le malheur n'en avaient pas assez fait, et tu vins, Semei, pour y ajouter la part à leur triste ouvrage.
Il vint, il maudit David, il jeta sur lui des pierres et de la boue , et il lui disait : Allons , homme de Bilial, lu as cherché le sang, et te voilà prit dans les propret pièges; Dieu a venge sur toi le sang de Saül et de sa famille.
Il y a un raffinement de malice à choisir un temps favorable g>our donner à son ennemi des marques de sa haine. Un mot, un regard qui, dans d'autres occasions, ne feraient aucune impression , bles,scnt le cœur plus sûrement en le blessant plus à progxis : ce sont des Oèches qui, volant avec le vent, s'enfoncent beaucoup- plus profondement; flèches qui, aidées seulement de la force naturelle, eussent à peine atteint leur objet.
Tel semble avoir été l’espoir de Semei, mais l’excès de la malice rend les hommes trop promgits pour remplir leurs projets. Si Semei avait attendu la réponse des passions
SERHOK Tl.
de David, et lu Gn du combat qui se livrait dans son cœur, le reproche qu'il lui faisait du sang de Saül l'eût troublé davantage ; mais son ame était livrée à d'autres sentiniens; elle saignait de la seule blessure dont Absalon l’avait déchirée ; il ne sentit point l’indignité de cet étranger audacieux. Voyez, dit-il, A6- $alon , le fiU de met enlrailtei , pourtuil ma vie; que peut me faire Semei aprh cela ? Dieu uul peut jeter un regard sur mon affliction , et m'en récompenser par des bienfaits.
Une injure à laquelle on ne répond p:is, expire et s’éteint dans un remords volontaire; mais elle produit un elfcl bien différent dans l'ame de ceux que la crainte seule peut retenir; le tort qu’on souffre dans le silence et l’humilité en provoque un second. Semeï continue scsinvectives, et lorsque ZMvt’d et ta suite t'en vont , il marche de l'autre côté de la montagne, en le mandatant, et lui jetant encore de la boue.
L’insolence des âmes viles est illimitée.Elle admettrait i peine une comparaison, si ces hommes bas ne nous en fournissaient une, quand , touchant an période de leur abjection, le mal qu’ils veulent faire retombe sur eux. Ce sentiment malheureux, qui porte un ennemi sans générosité à triompher de son adversaire abattu à ses pieds, semble l'exalter quelquefois au-dessus des bornes du courage, et quelquefois il le plonge dans la fange la plus profonde de la poltronnerie. Il ressemble à ces particules élevées par le soleil sur la surface de la boue; elles montent et brillent tant que le soleil les éclaire ; se cache-t-il ? elles tombent et redeviennent de la boue ; tandis que les rochers restent dans la place que la nature leur a assignée, soumis aux lois que les changemens de saison ne peuvent altérer.
Dans le cours de la prospérité de David, il n'est jamais fait mention de Semei : il se glissait peut-être daus le cercle des adulateurs; il était peut-être au nombre de ses amis et de ses courtisans. Quand la scène change et que le désespoir chasse David de son palais, Semei est le premier homme qui se montre contre lui. La voici tournée une fois encore; Absalon est vaincu, et David triomphe; Semei sera Gdclc à ses principes. Il le salue
le premier; le voici! eût-elle tourné cent fois, Semei , j’ose le dire , dans chaque période de sa rotation, eût été distingué par sa position.
O Semei ! lorsque tu fus tué, pourquoi ta famille ne fut-elle pas étouffée? pourquoi laissa-t-on dans le monde quelqu’un qui te ressemblât? ta race au contraire se multiplia â l’inGni; elle remplit la terre, et, si je prophétise savamment, elle Gnira par la subjuguer.
Il n’y a point de caractère qui influe plus dangereusement sur les choses d’ici-bas que celui de Semei. Tant que le pouvoir connaîtrait quelques revers, et le malheur quelques douceurs, le monde serait habitable; mais toi, Semei , tu sa|>es les vertus que ces deux positions de la vie peuvent faire naître; car tu corromps la prospérité, et c'est loi qui as brisé le cœur de la pauvreté; et malheureusement, tant que les méchans seront les ambitieux, tu régneras sur la terre. Semei infeste la cour, les armées, le cabinet : il infeste l’Église. Prenez un chemin ou l’autre, dans chaque quartier de la cité, dans chaque profession , vous trouverez un Semei suivant le char de l’homme heureux à travers la boue la plus épaisse.
Cours, Semei, hâte-toi, ou tu vas perdre le fniit de tes peines : Semei retrousse ses habits et court sans cesse ; mais ne voilà-t-il pas que la main de celui qui gouverne tout, arrache les roues de ce char , de sorte qu’il avance pesamment quelque temps encore , et s’arrête ensuite; Semei double le pas; mais c’est en sens contraire, il vole comme le vent qui rase le désert sablonneux , et ne laisse aucune trace de son passage. Arrêtetoi , Semei ; c’est ton protecteur , ton ami , ton bienfaiteur, c'est l’homme qui t’a élevé de dessus le fumier ; tout cela c.st égal pour Semei.
Semei est le baromètre de la fortune des hommes, il en marque l’élévation ou la chute, avec toutes ses variations graduelles, depuis la chaleur la plus brûlante jusqu’au froid le plus perçant. Un nuage s’étend-il sur vos affaires? voyez-le suspendu sur les sourcils de Semei; a-t-on parlé de vous sans succès au roi ou au général de l’armée? ne consultez
SEr.uo> VI.
p.is le calendrier de la cour , la vacance de votre dignité est écrite sur le visage de Semei. Êtes-vous endetté , non pas envers Semei, n'importe? le plus vil ministre de la loi n’est pas plus insolent.
O Semei ! réponds-moi. Le crime de la pauvreté est-il si noir, si impardonnable, que tu doives, loi et ta postérité, te lever sang cesse pour le reprocher aux liomines? quand tout est perdu pour elle, perd-elle aussi scs droits à la pitié publique? celui qui fit le pauvre et le riche doit-il arracher de notre cœur ( elle vertu qui l'amollit et qui venge le monde? Ah! tu n’as rien à me répondre.
C’est le traitement cruel qu'on doit attendre lie tes semblables , qui a appris enfin aux | hommes à regarder la pauvreté comme le plus grand des malheurs, et comme le comble de la disgrâce; qu'est-ee qu’ils ne font point pour en éviter la peine, et mémo l’imputation? n' est-ce pas pour cela qu'i/i te Icocnt à la pointe du jour, te privent du repot, mangent le pain de la tollicitude, qu’ils projettent , intriguent , mentent , se parjurent , rusent, prennent tops les masques, tous les habits, cl les retournont au gré de la laveur?
Les philosophes qui ont étudié la nature de l'homme, assurent que la honte et la disgrtlcc sont les maux les plus insupportables «le la vie humaine. l..e courage et la résolution de quelques-uns ont maîtrisé quelquefois les autres infortunes, et les ont roidis contre elles; mais ils ne les ont pas encore accoutumés à la honte, et combien pourrions- i nouseilerd’événemens tragiques occasionnés par la seule envie de s’y soustraire?
Sans cette taxe d’infamie, la pauvreté, avec la charge pesante dont elle écrase nos épaules, ne vaincrait pas notre amc tant qu’elle serait verliiense. La hainequiraceompagne , la nécessité , la nudité , ne sont rien , elles sont balancées par quelques jouissances; la Providence a fait ce décret, et s’y soumettre est une consolation ; mais la honte est une affliction qui ne part point de la main de Dieu ou de la nature : elle s’élève de la terre , et c’est pour cela qu’elle lasse si tôt notre patience ; elle nous sépare tellement du monde que nous levons les yeux en haut en disant : Grand Dieu! que je tombe entre
tet maint , mait non pat dont cellet det hom~ met !
C’est ainsi qu’Éliphas parlait à Job au jour de sa détresse ; Attache-toi, lui disait-il, d prêtent « Dieu. Sa pauvreté ne lui avait point laissé d’autre ami; l'épée des Sabéens les avait épouvantés et chassés; ils sont assez connus dans le monde parle proverbe usité les omit de Job.
De quelle fatalité ce saint patriarche nous donnc-l-il l'exemple? Un homme qui avait toujours pleuré avec les malheureux , qui ■l'avait jamais vu périr un misérable sans le secourir, qui n'avait jamais soulfert qu’un voy.agcur logeât dans la rue, mais qui lui avait toujours ouvert sa porte ; un homme qui avait tan les larmes dans les yeux de la veuve, et qui , loin de manger teul ton pain, le partageait avec le pauvre : eh bien ! cet homme chariuible, au moment où il tombe dans la pauvreté, a liesoin de crier partout : Aget pitié de moi, met amit! car la main de Dieu m'a touche. On croirait qnc l’humanité, l’hospitalité, doivent attendrir les cœurs les plus durs, et désarmer les esprits les plus vains, lier les mains de la violence, cl arrêter la langue du babil, et l’on voit ici l’expérience contraire, dans celui qui avait mis toutes scs jouissances â faire le bien, et dont la vie est une série continuelle de bontés et d’outrages. Revenons-en donc, pour résoudre ce problème, â notre première explication, le icandale de la pauvreté.
i Cet homme! nont ne taront d oit il ett. Tel est le premier cri du peuple; et quant à ceux qui le connaissent mieux, leur réflexion est encore plus outrageante. N’ett-ce pas là le charpentier, le fUs de Marie? De Marie ?Graud Dieu d'Israël ! Oui de la plus vile de ton peuple , car il ne dédaigne pat l’humilité de ta servante, et de la plus jiauvrc encore; car elle n’eiil pas un agneau pour sa purification, et n’oITrit qu’une couple de tourterelles.
Que le sauveur de la nation fut pauvre, et n’eut pas une place où reposer sa tête, voilà un crime qu’oii ne lui pardonnera jamais; la pureté de sa doctrine et scs œuvres qui le sanctifiaient furent en vain de plus forts argiimcns en sa faveur, que son humiliation n’en fut contre lui ; l’injure resta la
SERUOM H.
Di£mc. Les Juifs aueoduieut et désiraient In rédemption d’Israël ; mais ils ne la voyaient que dans les songesde puissance qui remplissaient leur imagination orgueilleuse. Ü vous ! qui pesez le merile au Irébucliet de l’or , la religion de Jésus-Christ a-t-elle été instituée pour vous? elle n’est pas cependant revêtue d’une apparence splendide et magnifique; la pauvreté est sa niaïquc distinctive; ses principes et ses promcs.ses ressemblent plus auv malédictions qu’aux bénédictions de la loi; ils ne |iarlent que de souffrances; elles n’annoncent que des persécutions.
Il est bien dilficile aux tribulations et aux infortunes, à la faim et à la soif, de faire des prost'dytes en corrompant les esclaves de la vanité; il leur est bien malaisé de réconcilier les hommes avec le mépris et f infamie ; et cc|>eudant c’est le partage de ceux qui croient ce mystère, qui doit être bien décrédité dans le monde, tant il répugne aux passions et aux plaisirs.
Concluons. La justice ne prit congé de la terre qu’au jour où la pauvreté devint un ri-
dicule; mais nous devons nous en consoler, le Dieu de la justice régne encore sur nous. Quelque outrage ipie notre bassesse nous attire de la part des gens sans discernement et sans pitié , nous marchons à la prcseuce du plus grand, du plus généreux des êtres; il est également éloigné de la cruauté, de la petitesse, et de cette foidc de passions viles avec lesquelles nous nous insultons à tout moment.
N’espérons pas de conquérir la partie méchante du genre humain : si jamais nous pouvions triompher de ses préjugés, ce serait en pratiquant les vertus dont Dieu nous a donné l’exemple. Il est vrai que cette pratique peut être vaine et inutile ; mais si ses effets sont perdus, tout n’est pas perdu avec eux; car si nous ne triomphons pas du monde, en faisant nos efforts, nous triompherons de nous-mêmes, et nous jetterons dans notre propre coeur les fondemens éternels de notre tranquillité et de notre bonheur. Ainsi soit-il.
LB