‹ Œuvres completes de SterneChapitre 440 sur 507 · ENVERS SAINT PAUL · texte numérisé non relu

ENVERS SAINT PAUL

SEKMON Sl'R l'àTAHICE.

SEIIMON IX.

f II etpiraii autti que Paul lui donnerait de t l’argent pour le mettre en liberté. • Actes des A|)ôtr., XXIV, 26.

De l’argent! le ooLilc projet pour captiver l'attention d'un gouverneur romain !

U espérait recevoir de l’argent ! Kt pourquoi? pour juger entre le juste et l'injuste. Kt de qui? d'un misérable disciple du fils d'un charpentier, qui n'avait laissé à scs sectateurs que la pauvreté et les souilrances.

Est-ce là le Félix, le noble, le grand Félix, l'heureux Félixi le galant Félix qui enrichissait Drusilla? Pouvait -il ? Pas-

sion vile ! que ne peux-tu pas nous suggérer!

Jetons un regard sur cette h'istoirc.

Paul avait été accusé par Tcrtullus devant Félix de plusieurs crimes très-graves, d'Ctrc no séducteur et proranatcurdu temple. Ayant eu de Félix la permission de répondre a ces accusations, l'apétrc plaida sa cause à son tribunal. 11 montra d’abord que les allégations étaient destituées de preuves, et il défia Tertullus d’en fournir. Il dit que bien loin d’ètre ce que son ennemi avançait, les principes de sa religion dont on lui faisait un crime, et qu’on traitait d’hérétiques, étaient parfaitement opposés aux vices dont on le chargeait, qu’ils exigeaient du chrétien un exercice continuel de la vertu, et l’ame tou-

jours pure d'oITenses tant envers Dieu qn'envers les hommes; qu’en conséquence, ses adversaires ne l'avaient jamais trouvé disputant dans le temple , et soulevant le peuple soit dans la Synagogue , soit dans la Cité.

< J’en appelle à vous-méme , continuait-il :

• Il y a douze jours que je suis venu à Jérut Salem pour adorer ; je me suis purifié dans

< le temple pendant ce temps, et je l’ai fait

< comme il convient à mon caractère , sans f bruit et sans tumulte.»

11 appela alors les Juifs qui venaient d’Aâa , et les produisit comme des témoins de sa conduite; pleinement convaincu de son innocence , il pressa en un mot scs adversaires devant Félix d’une manière si forte, qu’il ne leur laissa aucune réplique à faire.

Ah , Paul ! il te restait encore un ennemi dans ce tribunal; il se taisait , mais il n’était pas satisfait. Épargne ton éloquence , Tertullus roule le cahier de ta plainte. Il s’élève un orateur plus pathétique que toi : c’est l’avarice , elle prend possession de la place la plus dangereuse pour le prisonnier ; elle entre dans le coeur de celui qui va le juger.

Si Félix, convaincu de l'innocence de Paul, va agir conséquemment, et le relâcher, l'avarice , cet avocat subtil , lui dit qu’il perd un des profits de son emploi, et s’il embrasse la foi du Christ, que Paul a développée dans sa défense, elle lui ajoute qu’il perdra l’emploi même. En vain donc la conduilc de r:ip6trc lui parait-elle sans tache, en vain sou rœnr

SEniiu> i\.

conscut-il à siiivrerinipiilsiun J'iinc croyance ù laquelle il s’élait ouvert; dans le même moment, ses passions se révoltent, il se forme dans son ame un parti si fort contre les premières impressions eu faveur de l'apôtre et de sa cause, que l'un et l'autre sont abandonnés.

Il renvoya l'une à une audience plus particulière , qui n'eut jamais lieu , et l'autre dans les ténèbres d'un cacliot,ob il resta deux ans : il espérait recevoir de l'argent pour sa liberté, ainsi que le texte nous l'apprend. Lorsqu'enGn il quitta la province, il voulut obliger les Juifs, c'est-à-dire, qu'il voulut servir son intérêt d'une autre manière : il leur prouva qu'il n'avait rien fait pour le prisounier, le laissa dans les chaînes et a la perspective désespérante d'y Gnir scs jours.

L'avarice n'est point un vice cruel parlui- Bième : on peut donc imaginer qu'un mélange de motifs divers remplissait le cœur du gouverneur; il agissait d'une manière si opposée à l'humanité et à sa propre conviction, que, si l'on pouvait faire élever ici des conjectures, on trouverait aisément la base qui peut les supporter. Il semble que Driisilla, que sa curiosité conduisit aux instructions de Paul, avait un rôle qui eûttrès-bien Gguré dans notre siècle. Josèphe nous apprend qu'elle avaitabandonné le Juif, son époux, et que, sans aucun motif légal de justiGer son divorce, elle s'était donnée à Félix sanscérémonie. Quoiqu'elle soit appelée ici sa lemme, elle était la femme d'un autre, et vivait par conséquent dans l'adultère le plus ouvert. Il était impossible que saint Paul, en expliquant la foi du Christ, en développant la morale de l'Évangile, et déployant les lois éternelles de la justice , les obligations immuables de la tempérance dont la chasteté est une branche, il était impossible, dis-je, que, quand il aurait eu envie de temporiser, il eût retenu la fougue de ses paroles, et n'eôt pas offensé l'intérêt et l'amour de Drusilla. On ne nous dit pas qu'elle trembla à ce récit comme Félix; elle était sans doute agitée d'autres passions, et l'apôtre en ressentit les effets. Pouvait-il résister à deux ennemis aussi violens que l'amour et l'avarice combiués contre lui?

Mais, puisque le texte ne parle que de l’un de ces motifs, nous nous tairons avec lui sur l'autre.

Il est remarquable que le même apôtre , parlant des mauvais effets de l’avarice dans son épitre à Timothée, afGrine qu’elle est la cause de tous les maux, et je ne doute pas que le souvenir de ses souffrances n’ait beaucoup inllué sur In sévérité de cette réflexion. On citerait à l'inGni des exemples pour prouverque l'amour de l’argent n’est qu'une passion subordonnée et ministérielle, et qu'elle n'est que le support de quelque autre vice. C’est lorsqu'elle nourrit l’ambition, la prodigalité, la luxure, que sa rage se déploie 'sans merci et sans discrétion : dans tous ces cas elle n’est point, à proprement parler, la racine de ces maux : elle n'en est que les branches.

Cette pensée me fait souvenir que j’ai dit plus haut que l’avarice n 'est point uue passion naturellemcntcruellc. F.llcne se présente pas d'abord .à notre imagination sous cet aspect. Nous la considérons comme une inclination criminelle, incapable de nons faire juger et exécuter ce qui est bon ; mais, comme elle ne travaille pas pour elle-même, pour savoir ce qu’elle est réellement, il faut conuaitre quels maîtres elle sert ; ils sont innombrables et de différentes humeurs ; l’avarice emprunte de chacun d’eux quelque chose de leurs caractères et de leurs passions.

Voilà pourquoi il y a dans l'amour de l'argent un mystère plus grand, plus singulier, que dans tout autre problème qu'on puisse proposer, quelque bizarre qu'il soit.

Dans la supposition la plus favorable , quand cette passion semble ne chercher autre chose que son propre amusement, il y a bien peu de choses à dire sur son humanité. Ce qui est un plaisir pour l'avare est la mort pour d'autres hommes. Au moment où cette inclination sordide saisit le timon et gouverne, adieu toutes les affections honnêtes et naturelles , adieu tous les liens quiattachentl'individu à ses parens,ses amis,ses enfans ; comme toutes les obligations s’évanouissent ! voyez l’avare dénué de tout sentinK'nt quelconque; le cri perçant de la justice , les lamentations profondes de l'humble misère sont des sons aux-

SK.RUUN IX.

quel.s il n’acooutunic pas ai-s oroilli's. Grand Dieu ! vois, il passe à côté de celui que lu as frappe, sans se laisser aller à la moindre réflexion ! Il entre dans la rabane de celle veuve éperdue à <|ui tu as enlevé son époux et son enfant , sans soupirer! Oh ! si je dois être tenté , mon Dieu ! que ce soit par l'ambition, la gloire, par quelque vice généreux et humain ; si je dois tomber, que ce soit sous les elforls de quelque passion que tu aies tissue dans ma coniplexiuii naliirclle, qui n’endurcisse pas et ne resserre pas mon cœur, mais qui y laisse assez de place pour que je l’y trouve quelquefois !

11 serait facile d’ajouter ici les argumens communs que la raison olfre contre ce vice; mais iis sont tellement connus, qu’ils ne paraissent pas nécessaires.

Je pourrais citer ce qu’un philosophe ancien nous dit sur l’avarice ; mais le malheur est que, pendant qu'il écrivait contre les richesses, il jouissait de la plus grande fortune, et cherchait tous les moyens de la rendre plus ininiensc.

Avec quel plaisir un prédicateur enrichirait son discours en y cousant les maximes des anciens et des modernes sur l'amour de l'aident; il vous informerait:

c Que la pauvreté manque de quelque ■ chose, et l'avarice de tout;

I Qu'un avare a des richesses comme un

< malade la fièvre , pour en 'être tyrannisé c et non pour leur commander; que l'avarice

< est le vêtement le plus voisin de l’ame, le « dernier vice qu'elle dépouille. i

Combien notre Sauveur sait mieux parler à nos coeurs, quand il nous dit que la vie de I homme ne comiile pai dam l'abondance des choses qu'il possède; la seule comparaison du cible et du passage étroit qu’on lui ouvre, exerce une puissance plus coercitive que les sentences de la philosophie.

Je vais lâcher de déduire quelques autres réflexions de celte h’istoire sacrée, et de les rendre applicables à la vie humaine.

II n’y a rien qui intéresse plus notre bonheur, que de se former de justes idées sur les hommes et les choses; car, à proportion que nous acquérons cet art difficile , nous nous rcudons agréables au monde, cl en nous gi.u-

vcriianl d'après de tels jiigemens, nous assurons notre tranquillité et notre bien-être pendant notre pa.ssage. l,es méprises et les faux-pas qui dérivent de l’ignorance sont si nombreux et si falals,que rien n’est plus instructif que les recherches qui peuvent nous faire connaître nos erreurs. Klles .mnt souvent bien grossières; quand on cumsidère le monde, et les notions qu'il se fait, quand on voit par quelles considérations il est gouverné, on dit de la folie de scs jugemensce (|uc le prophète disait de la folie de ses actions : iVoui sommes fort sages pour mal faire, mais nous n'avons pas le sens de bien juger.

Que nous errions dans des questions abstraites, de pure spéculation, cela n’est pas étrange; nous vivons environnés de mystères et d’énigmes; tout ce qui s’ollre sur notre chemin sous un point de vue on sous raiilre peut dérober et confondre notre entendement; mais nous devrions cependant saisir les extrémités, et ne pas prendre un contraire pour l’autre. Il est rare, par exemple, que nous estimions la vertu d’une plante être chaude, quand elle est excessivement froide, et que nous éprouvions l’opium pour nous tenir éveillés; et cependant nous tentons de pareilles expériences dans la conduite de la vie, ainsi que dans son but principal. Dire que ces déterminations vicieuses ne dérivent pas d'un défaut de jugement en nous, serait vouloir en réfléchir le déshonneur sur Dieu, comme s'il nous avait créés et envoyés dans le monde pour y faire des folies. Son cœur est aussi juste que ses jugemeus sont vrais. Il faut donc supposer que, dans toutes nos inconséquences, il est un motif secret, qui maitrise notre esprit elle détourne de la raison eide la vérité.

Quel est-il'/ si nous ne voulons pas prendre la peine de le chercher en nous, nous le trouverons enregistré dans la conduite de Félix : cl la même explication que le texte en donne pourra nous servir quand nous voudrons parvenir à connaître le secret de nos jugemens injustes. Ce motif caché est en quelque considération de notre amour-propre , quelque contrat impur entre nous et nos passions.

Les jugemens des plus désintéressés parmi

SERNUN IX.

nous rc\'oivcnl <iiicl(|uc teinture dv leurs affections; nous les consultons généralement dans les points douteux, cl tout va bien quand la matière en question est décidée avant que l'arbitre soit appelé ; mais quand les passions maîtrisent l'iiomme entier, qn’il est donloiirciix de voir l'office auquel est réduite la raison, cette grande prérogative de la nature ! Elle sert bassement celui qui devrait être son esclave, et s'occupe à ramasser des argumens captieux pour jnstilicr ses vices.

Pour juger sainement de notre mérite, retirons-nous un |>eu loin du monde, et considérons scs plaisirs; considérons aussi ses peines, sous toutes leurs vues et dans tontes leurs dimensions. C'est la raison sans doute pour laquelle Paul, quand il entreprit de convertir Félix, parla d'abord sur le jugement universel : il voulait détourner son cœur du monde et de ses plaisirs, qui métamorphosent l'homme sage en sot.

Si vous élargissez vos opérations sur ce plan , vous trouverez que là , consistent les maux occasionnés par ces opinions perverses qui ont si longtemps divisé le monde chrétien, et qui le tourmenteront toujours.

Examinez quelques systèmes religieux, et vous verrez qu'on peut les définir des moyens fiscaux bien faits pour opérer sur l'esprit et les passions des hommes pendant que leur bourse est vidée; ils servent parfaitement les vues de Félix dans son amour de l'aigent et du pouvoir : voilà d'oii s'élève le nuage qui s'étend et couvre renlendement humain.

Si cette raison est concluante à l'égard de ceux qui diffèrent de croyance avec nous , elle peut l'étre encore pour ceux qui n'ont

aucune croyance, ou plutôt qui affectent de ridiculiser la religion des autres. Grâce an bon sens et à une instruction plus saine, cette manie passe et descend se placer dans la classe inférieure des hommes, où elle restera : quant à la plus basse classe, quoique le peuple soit toujours prêt à suivre la mo<ie, il ne se laissera pas frapper par celle-ci, il ne rira jamais de ce qui fait sa consolation : la pauvreté et la misère le défendront du désespoir d'un sort meilleur.

Pourquoi donc ce système sacré qui tient le monde dans l'harmonie et la paix? Est-il le premier objelque l'homme inconsidéré choisisse pour en faire l'objet de sa raillerie? Cependant dans le nombre de ceux qui l’aillent ainsi, croyez-vous qu'il y en ait un sur mille à qui la conviction, la logique, la raison, des recherches sobres dans l’antiquité, et le mérite véritable de la question, aient fourni de ces plaisanteries irréligieuses? Non, leur vie va vous expliquer leur manie.

La religion qui ordonne tant de privations est une fâcheuse compagne pour ceux qui ne veulent pas se contraindre ; et l’on observe communément que ces [lelits sophismes rassemblés par les hommes contre la religion dans leur jeunesse, quelque importuns qu'ils paraissent à travers les passions et les préjugés qui les colorent, finissent cependant, quand le tranchant de leurs appétits est émoussé et que la chaleur de leurs désirs se refroidit, par les rendre à la raison et nu bon sens. Ces deux amis des hommes ont bientôt ensuite ramené ces brebis égarées dans leur bercail.

Ainsi soit-iU

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