CHAPITRE XLVn
Trim rtfre»d m teetare.
— Imprimé?dit mon père, non. Mais Trim, ajoiiu-t-il, continue ; et Trim continua.
t Le cas , reprit-il gravement , peut paratc tre tel. La connaissance du bien et du mal
< est vivement imprimée sur l’esprit de t l’homme. Si sa conscience , comme le dit
• l'Écriture, ne s’endurcissait pas peu à peu f par une longue habitude du péché, comme
• certaines parties du corps s’endurcissent
• par l’exercice d’un travail assidu ; si elle ne
< perdait pas, par là, ce sentiment vif, celte
< perception Gne et délicate qu’elle tient et
< de Dieu et de la nature... si cela n’arrivait ' jamais... ou s’il était certain que l’amour- I propre et l’orgueil ne Gssent jamais chan-
• celer notre jugement; si le vil intérêt qui
• répand si souvent des nuages obscurs et
< ténébreux sur notre esprit, n’en envelopc pait point les facultés ; si la faveur, l’amour, t l’amitié, la prévention, ne dictaient pas nos c décisions; si les présens ne nous corrom- I paient pas; si l’esprit ne devenait jamais ( l’apologiste d’une jouissance injuste; si l’inc térêt gardait toujours un profond silence
< lorsqu’on plaide une cause; si la passion
< fuyait des tribunaux, et ne prononçait pas
< la sentence , au lieu de la laisser porter à
< la raison qui seule devrait servir de guide...
< si tout cela était, je l’avoue, l’état religieux € et moral de l’homme serait ce qu’il estime-
< rait lui-même: il apprécierait ses crimes ou
< son innocence ; son approbation ou sa cen-
• sure personnelle seraient ses juges.
t Je conviens que l’homme est coupable
< quand sa conscience l’accuse... Il est bien f rare qu’elle se trompe à cet égard. On peut
< prononcer alors avec sûreté qu’il y a des c motifs sufGsans' pour justiGer l’accusation I dans tous les cas , excepté, cependant, les
< cas mélancoliques-hypocondriaques.
f Mais prétendre que la conscience accuse,
< lorsqu’il y a crime, c’est une fausse propof sition.
< Prétendre que l’homme est innocent, si
TRISTRAU MIA^IIY.
la conscience ne l’accuse pas, c'est une fausse conséquence.
f Qu'un Chrétien rende firâceà Dieu de ce que son esprit ne l’accuse pas; qu’il s’imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est tranquille. ; rien n’est si fréquent. Mille personnes se font tous les jours à ellesmêmes cette consolation; mais combien de fois elle est trompeuse !La règle parait d’abord infaillible, je l’avoue ; mais elle cesse de l’être, dès qu’on l’examine de près, et qu’on en éprouve la vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses applications! combien d’erreurs ! Hélas ! elle perd toute sa force; une foule d’exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en détruisent prestpie le principe.
« Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connaissent; toutes les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le crime... il abuse, il ruine, il abîme l’infortunée que sa perversité a associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la |>lus précieuse, en la couvrant de honte et d’infamie; et contre tout sentiment d’humanité, il plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée... Vous croyez peut-être que la conscience de cet homme l’inquiète bien vivement; qu’il est dans une continuelle agitation ; qu’il ne peut dormir ni jour, ninuit; que son ameest bouleversée, déchirée par des remords?...
< Hélas ! la conscience n’agissait sur lui, qiiecommeBaal agissait sur sesadorateurs.
Il a d’autres affaires apparemment que de vous écouter, disait le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu’un; peut-être est-il occupé de quelque négociation. Il est peut-être en voyage; peutêtre dort-il, et qu’on ne peut l’éveiller.
« Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l’honneur, pour.iller se battreenduel... Qui .sait s’il n’est point allé payer une dette du jeu, ou quelque autre dette que ses débauches lui ont fait contracter? Voilà des actions honnêtes; et vous voyez bien que pendant tout ce temps, la
c conscience ne le trouble giuTC. Elle ne
< peut, tout au plus, que déclamer, à Pécart,
• contre ses fdoutenes, que blâmer les cri
c mes légers dont sa forlunc et son rang aii- I raient dû le garantir. C’est un bruit si sourd, I qu’il ne l’entend pas; et cet homme vicieux f vit avec autant de gaîté, il dort aussi paic siblement dans son lit, il meurt avec aussi c peu, et, peut-être, avec moins d’inquiétude
< que l’homme le plus vertueux,
I Voyez cet autre; il est d’une bassesse,
< d’une avarice sordide... Sans pitié, sans € compassion, son cœur serré est fermé j
< tout sentiment de bienfaisance : c'est un t misérable qui n'a jamais senti d’amitié parf ticulière, qui n’a jamais conçu qu'on pût
• s’intéresser au lionheur public. Il passe
• dans une apathie insensible auprès de la € veuve et de l’orphelin qui chercheut des
< secours, et voit, sans pousser un soupir, f toutes les misères qui sont atUachées à la vie c humaine. >
— Je détestais l’autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.
< La conscience va sans doute s’élever; elle I va foudroyer ce cœur de fer... Grâces à t Dieu, s’écrie-t-il, ma conscience ne me fait
■ aucun reproche; je paie exactement ce que c je dois ; personne ne peut me demander un
< sou ; je ne viole point la foi de mes promes-
< scs ; je n’en fais aucune que je ne remplisse; I je ne melivre pointau libertinage; la femme
■ de mon voisin est en sûreté; elle est à Pac bri de mes séductions. Le ciel me préserve c de ces crimes si fréquens parmi les homt mes, de l’adultère, de l’inceste. Je ne suis
< pas comme ce libertin qui est devant moi,
< et à qui cien ne coûte.
< Considérez cet autre; il est fin, subtil, « rusé, insinuant... Observez toute .sa vie. Ce
• n’est qu’un tissu délié d’artifices obstuirs
< d'.asUices presque imperceptibles, de faux-
• fuyans captieux et injustes, pour se jouer
< indignement de ce que les lois ont de plus
• sacré. Il trahit la bonne foi; nos proprié- « tes sont troublées, et souvent envahies p:ir « sa coupable adresse. Vous le voyez occupé
< à former des projets, qu’il ne fondeqiic sur t l’ignorance des autres surlesembarras où I ils se trouvent, sur leur pauvreté, sur leur
Digitizec ; ' jlt
TRISTBAa SHARDT.
< indigence : sa fortune s'élève sur rinexpé- 1 rience de la jeunesse, ou sur riiuineiir
< franche et ouverte d'un ami quia confiance
< en lui, et qui lui aurait donné jusqu'à sa « vie.
« La vieillesse arrive. Un repentir tardif € vient l'exciter à jeter les yeux sur ce compte t abominable. La conscience lui parle : c'est f elle qu'il charge de feuilleter les lois et les
< statuts qu'il a transgressés. Il observe, et
< il ne voit aucune loi expresse ou formelle
• qu’il ait ouvertement violée. Il aperçoit € qu’il n'a encouru expressément aucune
< peine alllictive, ni confiscation de biens.
< Aucun lléau n'est prêt à tomber sur sa c tête; il ne voit point de cachots ouverts
• pour le recevoir. Qii’a-t-il donc fait qui t puisse effrayer sa conscience?... Rien. La « conscience se trouve retranchée derrière c la lettre de la loi. Elle est là assise invul- I nérable, et si bien fortifiée de tous càtés t par des cas, des rapports, des analogies,
< qu'elle est inattaquable. L’honneur, la proc bité, la prédication tonnent... Cela estinu-
• tile; elle est inébranlable dans son fort...»
CHAPI'fRE XLVIII.
Un pclit coop d’éperon an dada de mon onde Tobie»
- Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot. Ce sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tète. — Je vous en réponds. Monsieur, répliqua Trim, et sans les comparer aux nètres...
— Hais Trim, dit mon père, si tn jases, Ubadiah sera de retour avant que tu aies fini.
— Le sermon est fort court, répondit Trim.
— Tant pis, dit mon oncle, je voudrais qu'il fût plus long; il me plaît beaucoup : mais, puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa lecture.
< Un quatrième, continua-t-il, ne cherche » pas même cctindigne refuge. Il abandonne • cet enchalnementinsidienx debassesses, de » perfidies. Tous ces complots secrets, tou- < tes ces précautions pénibles que tant d'au-
très prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de lui ; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies légers etsuperficiels. Mais lui?... l’effronté! l’impudent! voyez comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que d’atrocités en atrocités.
< Je ne citerai point d’autres exemples. Ceux-là suffisent. Ils sont pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu’on exige que j'en donne des preuves. Si quelqu'un cependant doutait de leur réalité ; si quelqu'un soupçonnait qu’il est impassible qu’un homme cherche ainsi à se tromper soi-méme, j'en serais au désespoir : mais je le renverrais, pour me justifier, à scs propres réflexions; j'en appellerais à son propre cœur.
c Oui, c'est à lui que j’en appellerais. Je ne lui demanderais qu'une chose : c'est qu’il considérât tous les côtés par lesquels son cœur déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les autres, et qu'il n'y ait point de choix. Mais il trouvera que celles dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau flatteur peut les orner. 11 croira voir les fleurs les plus agréables ; mais les autres lui paraîtront dans tonte leur nudité, n les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu’avec toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de l’humiliation et de l'infamie.
c Rappeiez-vons ce trait de l’histoire de David, lorsqu'il surprit Saül endormi dans une caverne, et qu’il lui coupa un pan do sa robe ; combien de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette action? Mais voyez-lc ensuite dans ravenlure d’Urie. Voyez comme ilsacrifie sans pitié un brave et fidèle serviteur à sa passion déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder. Non ; son cœur calme ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime trouble sa sécurité. Il faut que le pro-