CHAPITRE XXXI
Bienfatl ]^]rc avec uar«.
M. Tornhill entra avec un sourire qui lui était ordinaire, et s’avança pour embrasser sdh oncle ; mais celui-ci le repoussa avec un air de dédain. « Point de bassesse à présent, s’écria le baronnet d’un air sévère. On ne peut arriver à mon cœur que par le chemin de l’honneur ; mais je ne vois ici que des preuves de fausseté, de lâcheté et d’oppression. Comment se fait-il , monsieur, que ce pauvre homme, dont vous faisiez profession d’être l’ami, soit traité si durement? sa fille, bassement séduite pour récompense de ce qu’il vous a reçu dans sa maison , et luiméme jeté dans une prison , peut-être pour avoir été sensible à l’affiont; son fils aussi, à qui vous n’avez pas osé faire face comme un homme?
— Eist-il possible , dit le neveu en l’interrompant , que mon oncle me reproche , comme un crime , une conduite que ses instructions réitérées m’ont empêché de tenir ?
— Votre refus , en cette occasion , reprit l’oncle, a été juste. Vous avez fort bien agi, et avec prudence, quoique ce ne fût pas tout à fait de même que votre père se serait comporté. Mon frère était elfectivemcnt un homme d'honneur... Cependant, votre conduite a été régulière en ce point , et je vous approuve.
— Et j’espère, dit le neveu , que le reste de ma conduite ne vous déplaira pas davantage. J’ai paru dans quelques endroits publics avec la fille de monsieur ; cette indiscrétion a été traitée de scandale, et l’on a dit que jel’avais débauchée. J allaichez le père, en personne, pour éclaircir la chose à sa satisfaction , et je n’ai reçu de lui que des insultes et des injures. Pour le reste, à l’égard de son emprisonnement , mon intendant pourrait mieux vous en rendre compte que moi , parce que c’est à lui que je remets le soin de ces sortes d’affaires. Si cet homme a conti'acté des dettes qu’il ne veuille pas.
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oQ même qu'il ne puisse pas payer, c'est l'affaire de ceux qui ont soin des miennes, de prendre les voies de droit en pareil cas, et je ne vois point de dureté à user des voies que la loi nous ouvre.
— Si les choses sont comme vous les présentez , s'écria le baronnet , Je ne vois rien d'impardonnable dans votre offense; et quoique votre conduite eût été plus généreuse , en lie laissant pas opprimer monsieur par la tyrannie de vus gens , au moins elle n'u pas été injuste.
— Il ne peut pas me contredire dans un mot de ce que je dis, répliqua le neveu , je le déGc de le faire , et j'ai plusieurs de mes gens prêts à attester ce que je dis. Ainsi , monsieur, continua-t-il , voyant que je gardais le silence (car dans lu fait je ne pouvais pas le contredire), ainsi donc, mon innocence est jiistificc ; mais quoiqn'ù votre considération je sois prêt à pardonner à monsieur tout autre tort , cependant je ne puis vaincre mon ressentiment contre lui, d'avoir voulu me faire perdre votre estime , et cela dans un temps où son 61s cherchait à avoir ma vie. Cette circonstance est si criante, que je suis déterminé à laisser la justice avoir son cours. J'ai ici le carud qui m'a été envoyé , et deux témoins pour prouver le dc6; et, quand mon oncle voudrait m'en dissuader, ce que je suis persuadé qu'il ne fera pas, je veux que justice soit faite, et qu'il soit puni suivant la rigueur des lois.
— Monstre que tu es ! s'écria ma femme, n'es-tu pas déjà assez vengé , sans que mon pauvre enfant éprouve encore ta cruauté ? J'espère que M. William Toruhill nous protégera ; car mon Qls est aussi innocent que l'enfant qui vient de naître. Je suis sûr qu'il l'est, et qu'il n'a jamais fait de mal à personne.
— Madame, répondit l'honnétc M. Tornhill , vos souhaits pour lui ne peuvent être plus sincères que les miens. Mais je suis fâché que sa faute soit si évidente ; et si mon neveu persiste... > Mais Jenkinson avec les deux gens du geûlier, qui entrèrent dans ce moment, traînant un grand homme bien mis , et dont la 6gnre répondait à la description du coquin qui avait enlevé ma Glle, atti-
rèrent notre attention. < Le voici , cria Jenkinson : nous le tenons ; et si jamais homme fut destiné à la potence, c'est celui-ci. >
A l'instant où H. Tornhill aperçut le prisonnier qu'on amenait, et Jenkinson qui le tenait au collet , il sembla saisi de frayeur, il pâlit , et voulut s'en aller ; mais Jenkinson , qui aperçut son mouvement, l'arrêta, t Comment ! chevalier , lui cria-t-il , vous avez honte de vos deux anciennes connaissances, Jenkinson et Baxter? V'oilà comme les grands oublient leurs amis ; mais nous ne vousoiiblieronspas. Notre prisonnier, continuu-t-il, en se tournantdu côté de M. William Tornhill, a déjà tout avoué. Il déclare que c'est M. Tornhill qui l'a engagé dans l'affaire del'enlèvciiientde ladcmoisclle; qucc'eslliii qui lui a fourni l'habit qu'il a actuellement sur lui , et la chaise de poste. Le complot était que Baxter emmènerait la demoiselle dans un endroit de sûreté , qu'il l'épouvanterait par des menaces , qu' ensuite M. Tornhill arriverait, comme par hasard, qu'il feindrait lie vouloir la délivrer, qu'ils se battraient pendant quelque temps , et que Baxter s'enfuirait : au moyen de quoi M. Tornhill aurait l'occasion de gagner l'affection de la demoiselle, sous le titre de son libérateur. >
Le chevalier William se rappela d'avoir vu souvent l'habit à son neveu ; et, quant au reste de l'histoire, le prisonnier en Gl le détail le plus circonstancié , en Gnissant par dire qu'il avait souvent enteudu M. Tornhill dire qu'il aimait les deux sœurs à la fois.
t Ciel ! s'écria Sir William, quelle vipère nourrissais-jc dans mon sein ! C'est un pareil monstre qui parait si jaloux que justice publique soit faite! Mais on la lui fera. Assurez-vous de lui , geûlier... Mais non... Je crains qu'il n'y ait pas de preuves juridiques pour l'arrêter. Il faut examiner l’affaire aupravant. >
A ces mots , M. Tornhill pria , de la manière la plus humble, que deux coquins tels que ces deux hommes, ne fussent point admis en témoignage contre lui; mais qu’on interrogeât ses domestiques *. c Vos domes-
* Parmi les lois cT.VnglcIcrre, non seulement tos domestiques peuvent être* témoins pour ou eonlra
LE UINISTRB
tiques, dites-vous ! reprit le chevalier William. Ne les appelez pas davantage vos domestiques... Mais voyons cependant ce que ces gens ont à dire. Qu'on appelle le maitred’Iiôtel. >
Quand le mallre-d'hAtcl fut introduit , il vit bien , à l’air de son maître , que son autorité s'évanouissait. < Dis-moi , lui rria Sir William , d'un air sévère, as-tu vu quelquefois ton maître, et ce drOle que tu vois vêtu de ses habits, en compagnie ensemble? — Oui, monsieur, répondit lemallre-d’hôtel, je les y ai vus mille fois. C’était lui qui avait coutume de lui amener les demoiselles. — Comment, s’écria le jeune Tornhill , en l’interrompant, oses-tu bien, en ma présence...
— Oui , reprit le maitre-d'hôtel , en votre présence , et en présence de tout autre... Pour vous dire vrai , M. Tornhill, je ne vous ai jamais aimé ni approuvé; ainsi je ne me soucie point si ce que je dis vous déplaît. — A présent , s’écria jenkinson, dites à monsieur, si vous savez quelque chose de moi.
— Je ne puis pas dire grand bien de vous, reprit le maltrcHi'hôtel ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que la uuitqiie la fille de M. Primrosc fut amenée chez nous, vous étiez de la partie. — Voilà, en vérité, s’écria M. William Tornhill , des témoins bien favorables que vous produisez pour prouver votre innocence. Honte de l’humanité!... Mais, poursnivit-il , continuant son examen , vous me dites, monsieur le maîtreHl’hûtel , que c’est là l’homme qui amena la fille de monsieur?
— Non, monsieur, je vous demande pardon, reprit le maitre-d'hôtel , ce ne fut pas lui qui l’amena ; car ce fut mon maître lui-méme qui se chargea de le faire ; mais c’est cet homme qui a amené le prêtre pour faire le prétendu mariage. — Cela n’est que trop vrai, s’écria Jenkinson, je ne puis le nier: ce
leurs maUrcs, mais Ica eufans même, (te quelque âge qu’ils soient, sont ap|>clés cl entcntlus, comme le* moins, contre leurs père et mère, dans des occasions capitales. Tout récemment, un nomme Williamson a été pendu à Tyburn, sur la dèp«>sition de sa propre nilc, àgèc du dix à douze ans. Combien ce peuple est encore éloigné d’élrc philosophe! La cmiforrailé des luis avec rbumanilé est un des elTcta de la philosophie. (.Vetf du traducteur .'i
fut là ma commission , et je l’avoue à ma honte.
— Bon Dieu! s’écria le baronnet, combien je suis alarmé à chaquo nouvelle découverte que je fais de sa méchanceté! son crime n’esi actuellement que trop évident. Je vois à présent que la poursuite qu’il a continuée n’a été dictée que par l’oppression, la lâcheté et la vengeance. Monsieur le geôlier, meuez en liberté ce jeune officier qui est acliiellomeiit prisonnier ;ct j’en prends sur moi les conséquences: je me charge de représenter l'alfairc, dans son vrai jour, au magistrat qui l'a fait emprisonner.... Mais où est cctie infortunée demoiselle cllc-mème? Faites-la venir pour la confronter avec cc coquin. J’ai envie de savoir quels moyens il a employés pour la séduire. Faites-la entrer tout - àl’heure.
— Ah ! monsieur, m’écriai-je, cette question me perce le cœur. J'étais autrefois heureux dans la possession de ma fille; mais scs malheurs... > Ici je fus interrompu par l'arrivée de miss Arnbella Wilmot , qui devait être mariée le lendemain avec M. Tornhill. Sa surprise fut extrême de rencontrer là M. William Tornhill et son neveu ; car clic n’était venue que par pur hasard. Il était arrivé que, comme ils traversaient la ville dans leur route pour aller chez une tante qui avait voulu que la célébration du mariage se fit chez elle , ils étaient descendus dans nue hôlcllerie à l’autre bout de la ville , pour prendre quelques rafraichissemens. La jeune demoiselle, ayant aperçu par la fenêtre un de mes petits garçons qui jouait dans la rue, avait envoyé un laquais pour lui amener renfant, qui lui avait r-aconté quelque chose de nos malheurs; mais elle ne savait pasqiie c’était M. Tornhill qui en était la cause. Elle avait pris aussitôt le parti de uous venir voir, malgré les représentations que son père lui avait faites sur une pareille visite. L’enfant l'avait conduite ; et c’est ainsi qu’elle uous siirpcit dans une circonstance où on l’attendait si peu.
Je ne puis aller plus loin sans faire une réflexion sur ces rencontres accidentelles, qui, quoiqu’elles arrivent tous les jours, excitent rarement notre surprise , si ce n’est dans
DK wakeuki d.
quelques occasions extraordinaires. \ quel concours de circonstances rurtuites ne devons - nous pas le plaisir et les aisances de la vie! Combien d’accidens doivent se réunir avant que nous soyons vêtus ou nourris! Il Taut que le paysan soit disposé à travailler; il faut qu'il y ait des pluies; il faut que le \ent enfle les voiles des vaisseaux: sans quoi nous niaiiqiierions des nécessités de lu vie.
Nous gardâmes tous le silence pendant quelques instans , tandis que ma charmante pupille (c'était le nom que je donnais ordinairement ;i la jeune demoiselle) nous regardait avec des yeux qui annonçaient sa compassion et sa surprise , et qui ajoutaient de nouveaux traits à sa beauté. < En vérité , mon cher M. Tornliill (dit-elle au jeune chevalier, qu'elle supposait se trouver là pour nous si'courir et non p:is pour nous opprimer), je vous en veux un peu d'être venu ici sans moi, et de ne m'avoir jamais appris la situation d'une ramille qui nous est si chère à tons deux. Vous devez savoir qVic je prendrai autant de plaisir à contribuer au soulagement de mon cher précepteur que j'estimerai toujours, que vous pouvez y en prendre vous-même. Mais je vois que vous faites comme votre oncle : vous aimez à vous cacher pour faire le bien.
— Lui , trouver du plaisir à faire du bien! s’écria Sir^Villiam. Non, ma chère, ses plaisirs sont aussi vils qu’il l'est lui-même. Vous voyez en lui , mademoiselle , le plus lâche coquin qui ail jamais déshonore l'humanité : un malheureux qui , après avoir séduit la fdle de ce pauvre homme , après avoir comploté contre l'innocence de la seconde, a jeté le père en prison, et le fils ainé dans les fers, parce qu'ils ont eu le courage de ressentir l'injure faite à leur famille. Permellez-moi, mademoiselle , de vous féliciter de ce que vous échappez aux embrassemens d'uu tel monstre.
— Ciel! s’écria l’aimable fdle, combien j’ai été trompée I M. Tornhill m’a assurée que le fils ainé de monsieur le docteur Primrose était parti pour l’Amérique avec la femme qu'il avait épousée.
— Ma chère demoiselle, s’écria ma femme, tout ce qu’il vous a dit est autant de men-
songes. Mon (ilsCeorge n’est jamais sorti du royaume, et u'a jamais été marié. Quoique vous l’ayez oublié , il a toujours conservé trop d'attachement pour vous, pour penser à une autre; et je lui ai entendu dire qu'il mourrait garçon , puisqu'il ne pouvait pas vous être uni. > Elle continua à s’étendre sur la sincérité de la passion de mon fds ; elle représenta son duel avec M. Tornhill dans sou vrai jour, et elle fil une digression rapide sur les débauches et les faux mariages du chevalier, cl Qnit par la peinture la plus piquante de sa lâcheté et de sa perfidie.
€ Grand Dieu ! s'écria miss Wilmot, combien j'ai été près de ma perte! combien j’ai de joie d'y avoir échappé! Ce monsieur m’a . dit mille faussetés. Il a eu , à la fin l'art de me persuader que la promesse, que j'avais faite au seul homme que j'estimais, ne m'engageait plus, puisqu'il m'avait été infidèle. Ses mensonges m'avaient amenée au point de détester un homme également brave et généreux. > Pendant celle conversation, mon fils fut délivré de ses fers. M. Jenkinson lui avait, en cette occasion, servi de valet de chambre ; il avait accommodé ses cheveux, et l’avait mis en état de paraître honnêtement. Il entra, bien mis, avec son habit d'ordonnance; cl , sans vanité , quoique ce soit mon fils , je puis dire qu'il parut un aussi bel homme que jamais il y en ait eu dans le militaire. En entrant , il fit une profonde révércnce à miss Wilmot, en se tenant éloigné d'elle , car il ne savait pas encore l’heureux changement que l'éloquence de sa mère avait produit en sa faveur ; mais il n'y eut point de cérémonies qui pussent arrêter l’impalicncc de sa maîtresse pour obtenir son pardon. Ses pleurs, ses regards confus, tout concourait à découvrir les sentimeiis de son coeur pour avoir oublié sa première promesse , et s'être laissé tromper par un imposteur. Mon fils parut confus de sa complaisance , et ne pouvait la croire réelle. i Sûrement , mademoiselle , s’écria-t-il, tout ceci n'est qu'une illusion. Je n’ai jamais pu mé- ■ riter une telle faveur. Mon bonheur est trop I grand , puisque vous prenez encore quelque î intérêt à ce qui me regarde. — Non, mon-
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Bieur, reprit-elle. T ai été trompée , bassement trompée; autrement, rien n’aurait pu me faire violer ma promesse : vous connaisse! mon amitié pour vous ; il y a longtemps que vous devez en être persuadé. Mais pardonnez-moi ce que j'ai fait; et comme vous avez eu autrefois les assurances les plus fortes de ma constance , je vous les répéterai ici. Soyez sûr que si votre amie ne peut être à vous, elle ne sera û aucune autre personne. — Vous ne serez i nul autre qu'à lui , s’écria Sir WiUiam , si j’ai quelque crédit sur l’esprit de votre père. »
Ce mot fut suffisant pour donner à mon fils Moïse l'idée de courir aussitôt à rhôtclleric où était le vieux gentilhomme, pour l’instruire de tout ce qui venait de sc passer. Mais, en même temps, M. Tornhill, voyant qu’il était perdu sans ressource, et qu’il n’avait plus rien à attendre de la Hatlerie et de la dissimulation , conclut que le meilleur parti qui lui restait, était de se retourner et de faire face à ceux qui le poursuivaient. Ainsi, mettant bas toute honte, il se montra ouvertement pour un coquin : « Je vois, s’écria-til , que Je ne puis attendre de justice ici; mais je suis résolu de l’obtenir. Vous savez, monsieur (sc tournant vers Sir William), que je ne dépends plus de votre générosité. Je la méprise. Rien ne peut me priver de la fortune de miss Wilmot, qui , grâce à l'avarice du père, est assez considérable. Les articles sont signés, sa fortune m’est assurée par une bonne obligation , et elle ne peut m’échapper. C’était à sa fortune , et non à sa personne que j’en voulais, en l’épousant; et ayant l’une, prenne l’autre qui voudra. •
Ce coup était alarmant. Sir William sentait la justice des prétentions ; car il était parti lui-même pour dresser les articles du mariage. Miss Wilmot , voyant donc que sa fortune était perdue sans ressource , se tourna vers mon fils , et lui demanda si cette perte pouvait diminuer son prix à ses yeux. < Quoique je n’aie plus de fortune, dit-elle, à vous offrir, j'ai au moins ma main à vous donner.
— Et c’est là , mademoiselle, s’écria son véritable amant , tout ce que j’ai jamais ambitionné ; et je vous proteste, ma chère Ara-
bclla , par tout ce qu’il y a de plus sacré, que votre manque de fortune augmente à présent mon plaisir, parce qu’il me met à portée de convaincre ma chère amie de ma sincérité.»
— M. Wilmot entra , et parut très content de ce que sa fille était échappée au danger où elle était prête à tomber. Il consentit aisément à l’alliance avec mon fils ; mais apprenant qu’on ne voulait pas se départir de sa fortune, qu’il avait assurée par une obligation à H. Tornhill , rien ne put égaler son chagrin. Il voyait que tout son bien devait servir à enrichir un homme qui n’avait rien par lui-mèinc. 11 pouvait bien endurer l’idée que son gendre futur était un coquin; mais qu’il n’eût pas une fortune équivalente à celle de sa fille , c’était un tourment miel pourliii. Il resta quelque temps enfoncé dans ces spéculations accablantes, jusqu’à ce que Sir William entreprit de diminuer ses chagrins. t J’avouerai, monsieur, s’écria-t-il, que la circonstance présente ne m’afflige pas absolument. Votre passion immodérée pour le bien esta présent justement punie. Hais, quoique la jeune personne ne puisse être riche à présent , elle a encore assez pour vivre contente. Vous voyez devant vous un jeune militaire qui veut bien la prendre sans fortune. Ils s’aiment depuis longtemps ; et l’amitié que je porte à son père fera que je ne manquerai pas de m’iniércsseràsonavanccment. Quittez donc cette ambitionqui vous trompe , et recevez une bonne fois le bonheur qui se présente à vous.
— Sir William , répliqua le vieux gentilhomme , soyez sûr que je n’ai jamais gêné ses inclinations, et que je ne veux point les gêner à présent. Si elle aime encore monsieur, quelle l’épouse, j'y consens de tout mon cœur. J'ai encore, grâces au ciel, quelque bien à lui donner, et votre protection l’augmentera. Que mon ancien ami seulement (en parlant de moi) me donne une promes.se d'assurer six cents livres sterling à ma fille , si jamais il recouvre sa fortune, et je suis prêt à les unir ensemble dès ce soir. >
Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux ,
DE WAEEFIELD.
je n'hcsitai (loint à ial donner la promesse qu’il demandait ; cequi n’était pas une grande faveur de la part d'un hommcqui avait aussi peu d’espérances que moi . Nous eûmes donc la stitisfaction de les voir se jeter avec transport dans les bras l’un de l’autre. i Après tous mes malheurs, s’écriait mon Als George, me voir ainsi récompensé, c’est plus que je n’aurais jamais espéré. Posséder l’objet le plus estimable , après tant de peines .' ma présomption n’avait point été jusque-là. — Oui , mon cher George, répondit sa charmante future, que le malheureux prenne ma fortune : puisque vous êtes content sans elle, je le suis aussi! Quel heureux échange j’ai fait du plus vil des hommes contre le plus honnête , le plus chéri... Qu’il jouisse de notre fortune : je sens qu’avec vous je pourrai être heureuse, même dans l’indigence.
— Je vous promets , répondit le chevalier, d’étre fort heureux avec ce que vous mépriser. — Un moment ! un moment ! s’écria Jenkinson , il y a quelque chose à dire à ce marché ; car, pour la fortune de cette demoiselle , vous n’en toucherez jamais deux liards... Permettez-moi de vous demander (s’adressant à Sir William Tornhill) : le chevalier peut-il avoir la fortune de cette demoiselle , s’il est marié à une autre? — Comment pouvez-vous faire une question si sotte ? répondit le baronnet. Certainement , il ne le peut pas. — Je suis fâché de cela , reprit Jenkinson, car, comme monsieur et moi sommes d’anciens camarades , j’ai de l’amitié pour lui. Mais , en même temps, je ne puis m’empêcher de déclarer que le contrat avec miss Wilmot ne vaut pas une pipe de tabac ; car il est déjà marié. — Tu en as menti, coquin , tu en as menti , reprit M. Tornhill , qui sembla outré de l’insulte ; je n’ai jamais été marié valableme'nt avec aucune femme.
— Je vous demande pardon , reprit Jenkinson, vous l’êtes, et je crois que vous reconnaîtrez l’amitié de votre honnête Jenkinson, qui vous amène une femme; et si la compagnie veut bien suspendre sa curiosité pour quelques minutes , je vais la leur faire voir.» A ces mots , il sortit avec sa promptitude ordinaire, et nous laissa tous hors d’état de former aucune conjecture probable sur son
. dessein. i Qu’il aille! dit le chevalier. Quelquesautres choses que je puisse avoir faites . pour celle-ci , je le défie de rien prouver. On ne m’effraie pas à présent avec des fusées.
— Je ne conçois pas, dit le baronnet , ce quecet homme prétend par-là. C’est quelque tourde mauvaise plaisanterie, je suppose. — Peut-être, repris-je, monsieur, il est sérieux dans ce qu’il dit. Car, quand on réfléchit ; aux différeus moyens que monsieur a mis ! en usage pour séduire l'innocence, peut- I être quelque fille plus adroite que les autres I aura pu le tromper lui-même. Quand on ré- ! fléchit sur le nombre de celles qu’il a séduites, sur le nombre des pères et mères qui sont actuellement dans l’affliction pour le déshonneur qu’il a porté dans leurs familles, je ne serais pas surpris si quelqu’une de ces infortunées... Mais quelle surprise!... Est-ce ma fille que j’avais perdue, que je vois? Est-ce elle que je serre dans mes bras? Oui, c’est ma vie, c’est mon bonheur. Je croyais t’avoir perdue, ma chère Olivia ; et cependant c’est toi que j’embrasse... Et tu vis encore pour me rendre heureux!... > Les transports les plus ardens de l’amant le plus sincère n’égalent pas ceux que je ressentis en voyant Jenkinson introduire ma fille. Je la tenais dans mes bras, et elle ne pouvait exprimer son ravissement que par son silence, c Es-tu rendue à ton père , ma chère enfant , m’écriai-je , pour faire la consolation de sa vieillesse? — Oui , s’écria Jenkinson , et ayez pour elle l’estime qu’elle mérite ; car elle est votre fille , honnête , et aussi honnête femme qu’aucune qui soit ici, sans faire injure à personne. Pour vous, chevalier , il est aussi sûr que vous voilà , que cette jeune demoiselle est votre femme légitime ; et pour vous convaincre que je ne dis que la vérité, voilà l’acte en vertu duquel vous avez été mariés ensemble. > En disant cela , il remit le papier entre les mains du baronnet, qui le lut et le trouva en très bonne forme, t A présent , messieurs, coutinua-t-il , je vois que vous êtes surpris de tout ceci ; mais peu de mots vont vous mettre au fait. Ce chevalier fameux, que j’aime de tout mon cœur (mais cela est entre nous).