‹ Œuvres completes de SterneChapitre 59 sur 507 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Cela e« vni.

Mon père lisait tontes sortes de livres : c’est la manie de presque tous ceux qui aiment à

TniSTRAM SHANDY.

lire. Kn lisant un jour celui De partu difficili, publié par Adrien Smelvogl, et que je ne connais guère, il tomba sur un calcul qui lui frappa l'esprit. C'est que la tète, tendre, molle, flexible d’un enfant, au moment de l'accouchement, était accablée par la violence des efforts de la femme , d’un poids de quatre cent soixante-dix livres, qui agissait perpendiculairement et sans obstacle. Les os du créne n’ayant point encore de consistance assez solide , cédaient â ce fardeau énonne ; et c'est pourquoi de cinquante enfants qui naissaient, il y en avait quaranteneuf dont la tête comprimée, en venant au iiiüiule, était moulée dans la forme d’un morceau de péte coniqueetoblong. Justes Dieux ! s'écriait mon père, quel changement, ou même quelle destruction cela ne doit-il pas opérer dans la forme délicate de la medulla oblongata du cerveau ; ou si c'est le Ouide'de Borry, n’y a-f-il pas de quoi troubler la liqueur du monde la plus claire?

Mais ce n’était là que peu de chose. Les craintes de mon père furent bien autrement vives, lorsqu’il apprit que ce n'était pas le seul effet terrible des efforts de la femme, et, qu'en comprimant le crâne, elle le poussait et le serrait vers la medulla oblongata, qui était le siège de l'àme. « Que les anges et les ministres des faveurs du ciel nous protègent ! disait-il avec toute l’expression du désir. Quelle àmc peut résister à un choc si rode? Ab ! je ne m'étonne pas de voir tant de défauts dans la toile intellectuelle du genre humain, et que nos meilleures tètes ne soient que des pelotons de soie mêlés. Tout n'est chez nous que désordre, confusion, embarras. >

CIIAPn'RE LXI.

Mon père pourrait bien aroir raison.

Heureusement que mon père continua sa lecture. U appritque c'était la chosedu monde la plus aisée pour un opérateur, que de tourner un enfant sens dessus dessous, et do lui faire faire une vire-vouste, une pirouette qui le ferait venir par les pieds... I*ar-là, il n'y

avait plus de danger. La medulla oblongata était simplement poussée vers le cerveau.

v Par le ciel! s’écriait-il, le monde conspire à nous faire perdre le peu d’esprit et d’entendement que la bonté divine nous a départi! Les virtuoses même de l'art obstétrique participentà cette conjuration. Et qu« m'importe par quel bout on introduise mon fils dans le monde , pourvu que tout aille bien dans U suite, et qu’au moment qu'il entre, on ne bonleverse pas son âme en culbutant, ou en écrasant sa medulla oblongata, qui est le siège de son ame. >

Unefoisqu’oD acon^'u une opinion, tout ce qu'on entend, tout cequ'on voit, tout ce qu'on lit, semble concourir à la fortifier.

L’esprit de mon père se laissa préoccuper si fortement de celle-ci, qu’en moins d’un mois elle lui servait à résoudre tous les phénomènes de stupidité et de génie qu'il rencontrait. Il voyait sur-le-champ par quelle raison le fils aîné était ordinairement le plus sot de la famille. i Le pauvre diable I disaitil habituellement, cela ne doit pas surprendre ; c’est lui qui a frayé la route à ses cadets. Ils lui ont, sans le savoir, l'obligation d’avoir plus d'esprit que lui. >

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