CHAPITRE XCIII
Préface deraatev.
Qui, moi? je parlerais de mon livre? j'en ferais l'apologie? non, monsieur, je vous jure. Jamais il ne m'arrivera d’en faire l'éloge. Il deviendra ce qu’il pourra; je l’abandonne à son sort. Je ne le recommanderai point non plus i qui que ce soit : assez d'autres mendient des prôneurs.
Tout ce que je peux dire à ce sujet, c’est que quand j'ai commencé à écrire, j’ai en l'intention de faire un livre aussi bon qu'il me serait possible de le faire. Dès ce moment, ma plume a couru sur le papier, et j’ai écrit tout ce qui s’est présenté. La seule chose dont je me suis chargé dans cette tâche, a été de faire aller l’esprit et le jugement de concert, autant que mes forces ont pu le permettre. Ainsi mon livre est un compose de tout l’esprit et de tout le bon sens qu’il a plu au grand distributeur de toutes ohoscs de me départir. Il est assez clair par lù que, lorsque j’écris, j’écris comme il plaît à Dieu.
Argalastes, qui est toujours prêt à tout blâmer, disait, en feuilletant mon livre, qu’il y trouvait quelques traces d'esprit; mais pour du jugement, point du tout : Triptolème et Phutatorius, qui se traînent sur ses pas dans la même carrière, applaudissaient à son opinion, et se demandaient comment il était possible qu’il y eût du jugement. Va-t-il jamais avec l’esprit dans ce monde? ce sont deux opérations aussi éloignées l’une de l’autre , que les deux pôles. Ainsi le disait Locke. Ainsi sont le mensonge et b vérité, rindifférence et l’amour; et remarquez, je vous prie , que c'est moi qui dis cela. Est-il nécessaire de toucher aux deux extrémités du monde pour foire des comparaisons ? ccllcsci éclaircissent tout aussi bien la matière. Mais il y a des gens qui ne peuvent dire simplcmeot les choses. Ils SC perdent en discours, qui se perdent eux-mêmes dans le vaste clément de l’air. A quoi cela leur sert-il ?Dcmandcz-le â Didius. II vous ouvrira son code de faslandi cl ilim~ tranUifallaciii, et vous prouvera ([u’un exem-
ple n’est pas un argument Pour moi , je
n’assumais pas que l’action d’essuyer un miroir bien poli, fût un syllogisme... Prenons le meilleur parti et lisons. Instruisons-nous. Le plus grand bien que l’on puisse se procurer, est d’éclairer son entendement, avant que d’argumenter et de faire des applications. C’est le moyen de se préserver de ces maladies qui font dégénérer les principes des choses qui obscurcissent la matière d'où les choses dérivent, qui dérangent tout mouvement réglé, qui plongent l'harmonie dans le chaos. L’entendement ne se dégage que par-là de toutes ces petites disputes subtiles, de tous ces nuages opaques et importuns qui ne viennent que trop souvent l'offusqiicr. Combien de fois la conception la plus facile n’a-t-elle pas été arrêtée et troublée par ces obstacles? Combien de fois n’ont-ils pas fermé les canaux de l'esprit? les idées no sont plus qu’une vaine fumée , dont les tourbillons ne se dissipent qu’après avoir tout obscurci.
Hé bien ! mes chers anli-Shandycns, mes habiles et trois fois habiles critiques , mes chers confrères, mes chers collaborateurs dans l’art presque impossible de parler agréablement à vos yeux et â ceux des autres, je vous déclare net que c’est pour votls que j’écris cette préface. Mais je me rétracte, ce n'est pas pour vous seuls, elle peut aussi servir â d’autres. Elle est donc aussi pour vous, subtils politiques, profonds et discrets docteurs si vantés par votre sagesse, par votre gravité, etc... Mon cherGazetin, le politique des politiques, vous êtes le premier. Didius, mon conseil; Kysarcliius, mon ami; Phututorius, mon guide; Gastriphères, le conservateur de ma vie ; Somnolentius, qui en fuit le repus et la tranquillité , vous venez tous à la suite ; et ne croyez pas que j’oublie tous les autres grands personnages de ce monde, dont les noms, à la Gle les uns des autres, sont cloués ù demeure dans les listes académiques... Mon, non, prêtres, abbés, laï<|ues, grands seigneurs, qu’importe le titre? je no les nomme pas, je serais peut-être le premier. Mais pour couper tout court, je Ic.s mets tous en bloc et pèlc-mèlc.
Dans ce sulmi(jumiu,<\\ù |)ourruit bien n'étre
TRISTIUM SBANDT.
pas trop bon, mrs désirs les plus vifs, mes plus ferventes prières en votre faveur, et pour moi aussi, car il ne faut pas tont-à-fait s'oublier pour les autres, sont telles que vous et moi serions fort contens qu'elles fussent exaucées.
Si la chose n'est pas déjà faite, puisse le dispensateur suprême de l’esprit et du jugement, et de tout ce qui les accompagne , la mémoire,le génie, l’imagination, l'éloquence, la vivacité, le feu, l'enthousiasme, la précision , la clarté , déployer ses largesses sur chacun de nous. Puisse-t-il les verser sans mesure dans les réceptablcs de notre cerveau, jusqu'à ce que la plus petite cavité, le vaisseau le plus délié en soient remplis, comblés, saturés ! Puisse-t-il tout donner, et l'écume, et la lie, et les sédiniens, et les précipités, et tout! Je ne voudrais pas qu’il y en eût la moindre parcelle perdue. C’est ce que je vous souhaite, et à moi aussi, amen, amen, amen.
Bon Dieu! que ne ferais-je point alors? quelle entreprise littéraire serait au-dessus de mes forces ! que d'ouvrages admirables sortiraient de mes mains ! et combien n’en sortirait-il pas des vôtres? que de sensations agréables ! mes esprits en seraient ranimés. Quels charmes ! quelles délices ! le doux chatouillement ! et vous , mes bons amis , avec (|uel ravissement ne vous assiériez-vous pas ou pour lire , ou pour écouter ! que de 6rouhahas au théâtre et dans les salles d’acudémic 1 on y hausse à présent les épaules ; on serait dans l’extase. Mais juste ciel! que sensje? ah ! c’en est trop. Je me pâme, je tombe en syncope à la vue de ces grandes idées, elles vont au-delà du pouvoir et des bornes de la nature même des choses. De grâce ne m'abandonnez pas dans ce délire; tenez-moi. Je sens que les flbres trop tondues de mon cerveau se rompent , il se remplit de vertiges; mes esprits se dissipent, mes yeux se couvrent. Tout s’éteint. Je meurs... je finis... Au secours, au secours, à moi ! grâce au ciel, je reprends mes sens, et peu à peu je redeviens quelque chose. Cela va toujours mieux, et j’en conçois, pour premier augure, que nous continuerons d'étre tons des esprits rares et sublimes. O bonheur !
Mais en est-il de parfait? j'entrevois mille choses qui viendront l’altérer. Avec tant d esprit, nous ne pourrons jamais être d'accord un jour entier. On ne verra que satires, que sarcasmes. La critique sera déchirante. Les railleries, les propos, les épigrammes, les ripostes, les pointes s’aiguiseront et voleront de tous côtés. La jalousie, l'envie, décocheront leurs traits les plus aigus Chastes
étoiles! les égratignures les plus légères deviendront des blessures envenimées et profondes.
Heureusement que j'ai demandé en même temps, que nous fussions des gens sages, d'un jugement sain , d’un sens rassis. J'ai beaucoup de confiance dans ce correctif. Nous nous détesterons : nous serons polis , honnêtes ; le lait et le miel couleront de nos lèvres. Cnc écorce d’amitié couvrira les haines, la calomnie s’enveloppera des voiles de la candeur. On aura l'air de passer ses jours dans une seconde terre promise. On se fera un paradis de ce bonheur factice; et à tout prendre, on croira que les choses seront assez bien ainsi.
Mais ce qui me pique, ce qui me chagrine en ce moment, c'est l'embarras où je me trouve pour réduire à son point précis , ce que je viens d’examiner. Vous le savez, monsieur. Ces émations célestes, ces influences précieuses d’esprit et de jugement que je vous ai si généreusement souhaitées , et que je ne voudrais pas non plus qui me fussent épargnées, ne sont pas prodiguées dans ce monde. Elles ne circulent qu’en atomes déliés qui semblent se perdre dans l’immensité des espaces; et il n’y en a qu’un certain quantum qui se condense, de temps en temps, dans quelque coin de l’univers, et-qjii est destiné à l’usage et à l'utilité de tout le genre humain. La terre en a sa petite portion qui s'y arrête. Là , après avoir éclairé cei-Uiins peuples, elles se subtilisent, s’évaporent, se filtrent, flottent dans le vague des airs , sc condensent de nouveau, et retombent sur quelque autre coin du globe qui était resté inculte et désert.
Voyez un peu la nouvelle Zombie , la I.aponie septentrionale, et toutes ces froides et horribles coutréc'; qui sont situées sous les