‹ Œuvres completes de SterneChapitre 89 sur 507 · TRISTRAM · texte numérisé non relu

TRISTRAM

rorclos :irr(lr|iic <’t antarcllquc. Examinoz-on 1rs liaLiitans. l/rmploi liabiturl d'un homme pciiüam neuf mois entiers de l’année, est de se tapir dans le rompas étroit de la caverne que la nature lui a crcitsée. Ses esprits comprimcset resseirés sont presque réduitsàrien; ses passions sont aussi froides que la zone elle-même; il ne respire qu’à peine. Partout là, la plus petite fraction possible de jugement est suffisante. Il y en a assez pour toutes les affaires... Et d’esprit? l’éptirgne on est totale et absolue. Ils n’en ont pas besoin (l’une seule étincelle, et il n’y en a pas une seule étincelle donnée. Anges et ministres de la grâce , puissances célestes, protégeziiuns! (pielle lioiTeur ne serait-ce pas, si ces nations avaient un royaume à gouverner, une bataille à livrer à des ennemis redoutables, nu traité à faire, et seulement quelque chapitre de moines à tenir? Et si du peuple un descend à chaque individu, quel est celui <pii pourrait se flatter du moindre succès avec aussi peu d’esprit et de jugement? de placer un protégé? de maquignonner un mariage? d’écrire un livre? à moins qu’il ne l’écrivit comme un fait à présent; mais éloignons-nous de ces tristes régions, et revenons vers le midi. Fort bien ! nous voilà en N'orwége. Quel pays encore ! comment franchir ces montagnes de glace et de neige qui la séparent de la Suède? mais ne songeons point aux obstacles. Marchons , grini|)oiis , hissons-nous. Courage ! nous voilà an sommet, et j’aperçois la patrie des Vasa. Parcourons-la. Bon ! nous avons déjà traversé cette petite province triangulaire de l’Angermanie. Oh ! oh ! le lac de Bothnie .' Comme nous avançons ! Cotoyons-cn les bords verts : la Can'-lie! à merveille. Poursuivons. Il ne nous en coûtera guère plus de parcourir les pays qui bordent le golfe do Finlande , de voir Pétersbourg. Mais est-ce là que nous Ixirncrious notre course? nou pas, s’il vous plaît. Continuons, enfonçons-nous dans toutes les parties septentrionales de ce vaste empire , et marchons jusqu’à ce que nous ayons atteint le coeur de la Russie et de la l’artarie asiatique. Prenons garde seulement d’aller nous perdre dans les déserts de la Sibérie. Ce n’est pas pour avoir une terre

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aride et incidte que des hommes , qui se piquent d’avoir une ame, doivent voyager.

Pions sommes au bout de notre course.

Eh bieni monsieur, qu’avons-nous vu? dès que nous avons quitté les cavernes affreuses des pèles, nous avons commencé à nous apercevoir que les peuples se civilisaient par des nuances presque insensibles. A mesure que nous avons avaneé, nous avons trouvé une certaine lueur d’esprit qui se fortifiait de plus en plus, une espèce de jugement local et économique. Ils n’en ont pas plus qu’il ne faut; mais ils en ont assez. I,a dose est proportionnée à leurs besoins, à leur situation, à leur elimal. S’ils en avaient davantage, peut-être détruiraient-ils l’équilibre qui règne entre eux.

Mais, monsieur, je vous ramène dans celte Ile qui nous est si chère , dans ce pvs qui est plus chaud , plus riant , plus fertile, où la source , ou plutôt les toirens de notre sang et do nos humeurs coulent avec rapidité , bouillonnent et s’élèvent avec plus de force; où l’ambition nous tyrannise; où l’orgueil nous inspire une si haute opinion de nous-mêmes , et tant de mépris pour les autres; où l’envie nous dévore, où les richesses ont multiplié nos besoins, où nous nous aba udonnons sans rougir au libertinage, à la déb:iuche , où mille passions basses et honteuses SC disputent l’empire de notre raison. Vous le voyez , monsieur, l’élévation de notre esprit et la profondeur de notre jugement sont proportionnées aux besoins que nous en avons. Il y en a parmi nous une circulation si active , un flux et reflux si rapides, que je ne crois pas que nous puissions nous plaindre de notre partage.

Avouons pourtant une chose; car il faut convenir de tout. Notre air qui souffle dix fois par jour le froid et le chaud, le sec et l’humide, influe beaucoup sur ces précieuses facultés. Nous ne lesavons pas toujours d’une manière bien uniforme et bien constante. Il se passe quelquefois un demi-siècle sans qu’on les voie dominer parmi nous. Les petits canaux semblent s’en arrêter, jusqu’à ce qu’enfin la grande écluse, qui les captive, s’ouvre cl les laisse couler à grands flots comme destorrens. On croirait qu’ils ne doi-

TRIÜTBAII SBARDT.

vont jamais tarir. Alors , soit que nous écrivions , ou que nous combattions , nous chassons tout l'univers devant nous. Je ne suis malheureusement pas projihète, et je ne puis prédire le retour de cette gloire.

Voilà mes observations ; et c'est par là , c'est parcette manière prudente de raisonner, par cette analogie, par cet enchaînement, ret engrenage de choses et d'argiimens que Suidas appelle mdiulion dialectique, que je soutiens ici que mon opinion est la plus vraie.

Oui , celui dont la sagesse inOnie distribue chaque chose avec des poids et des mesures si justes, sait à merveille ce qu'il doit nous départir de ces deux grands lumimiret, pour nous éclairer dans cette nuit d'obscurité qui nous environne. Usait combicnil en faut faire tomber de rayons sur nous. C'est pour cela, mes bons amis (mais quand je voudrais vous le cacher, ne le voyez-vous pas), oui , c'est pour cela (|uece désir vif, que ce souhait véhément que j'ai fait en votre faveur, n'était pas autre chose que les premières caresses insinuantes d'un écrivain, qui, à force de bienveillance, veut se captiver scs lecteurs revêches, à peu près comme un amant, qui, par ses cajoUriet, veut, dans le silence, enjôler $a mijaurée de maltresse.

Mais, hélas ! celte effusion de lumière se répandra-t-elle sur nous aussi promptement que je l'ai désiré! Je frissonne de crainte, quand je pense combien de milliers de voy.ngeurs s'embarquent sans guide sur la route des sciences.

Les uns, surpris par la nuit, tâtonnent sans avancer.

Les autres, enveloppés de la même obscurité , tombent d'ornière en ornière. En voilà quelques-uns à la vérité qui se relèvent; mais c'est pour s'engloutir à quatre pas plus loin, dans quelque bourbier , ou se briser la tête contre le tronc de quelque arbre.

Ceux-ci se heurtent les uns contre les autres, se pressent comme des moutons, se renversent et se culbutent pêle-mêle.

Ceux-là vont à la file les uns des autres , comme une troupe d'oies sauvages.

Ici, c'est un poète qui remporte prix sur prix , et qui n'en est pas moins hué.

Là, le peintre ne juge que par ses yeux; le

ménétrier ne consulte que scs oreilles. Stnpides automates, ils ne sont animés que lorsque leurs passions sont excitées par la vue de quelque tableau ou le son de quelque instrument. Toute leur existence dépend de ces passions factices : ils u’ont pas une pensée quelle ne suit l'effet de leur impulsion. Jamais ils ne se sont laissé conduire par des règles générales et permanentes : on dirait qu'ils sont nés peintres ou joueurs de violon.

Ici, c'est un fils du divin Esculapc qui écrit un livre contre la prédestination , et qui fait peut-être un très-mauvais ouvrage.

Et dans cette alcêve , c'est encore un frère de la faculté. Il est en pleurs et à genoux. Il demande pardon à une victime qu'il a eu la maladresse d'immoler à l'art de la phlébotomie; il lui offre une pension au lieu d'exiger de l'argent.

Ciel! quel désordre! quel bouleversement! quelle confusion! quelle méprise!

Mais quel autre tableau ! qu'il est affreux ! On ne jette les yeux qu'avec une douleiu" mêlée d'effroi sur ce malheureux, qu'une troupe de gens de robe entourent, et qui, sur la délation d’un scélérat , travaillent , comme des forçats , à lui imputer un crime qu’il n’a p.as commis. O justice! tu frémis de voir tes oracles plus occupés à chercher un coupable , qu’à démasquer le fourbe et le caloniiiiatcur qui persécutent l'innocence! Un dirait que les lois, qui devraient faire la poix et la sûreté du genre humain, n’ont été imaginées que pour son tourment et sa destruction.

Quelle frelonnière d'insectes voraces bourdonne dans cette autre salle odieuse? de qui conjurent-ils la ruine? tlans quelle ruche abondante cet essaim destructeur va-t-il porter la désolation ?... il a pris sou vol ; rien ne l’arrête. Une guêpe affamée est intrépide ; un procureur n’est pas moins hardi. Il fond sur sa proie et ne la quitte que quand il l’a dévorée. Puisse le ciel bienfaisant susciter quelque génie assez ferme , assez éclairé , pour mettre un frein à cette rapacité ! ce serait une des plus grandes faveurs de l'autorité législative.

Mais voici bien une autre réforme à faire! chut ! et qii'allais-je dire! le clergé ! oh! ce

TnlSTRAll SnANDY.

nVst pas moi qui m'y Jouerai. Non, non. Je n'en ai pas la moindre envie; et puis, quand ce serait mon intention, oserais-je parler sur un sujet aussi grave, avec des nerfs aussi débiles , une vue aussi courte, et des esprits qui ont si peu de vigueur? Je le répète, je n’en ferai rien. D'ailleurs la gaité de mon caractère , mon état , ma manière do vivre , ma façon de penser, mon goût, mon tempérament ne me permettent pas de m'appesantir sur un sujet qui est si capable d’attrister, etqui, de quelque côté qu'on l’examine, ne présente dans tous les ùges que des choses mélancoliques. Quoi donc? il faudrait que je gémisse à chaque mot? je m'exposerais à cette affection douloureuse? baissons plutôt la toile, et vive la joie !

Tâchons surtout d'avoir assez d’esprit et de jugement pour bien conduire notre barque dans ce monde , et vive la joie !

Ayons-en assez pour voir bien des sottises sans murmure , pour nous guérir de la curiosité de lire tous les livres qu’on imprime , si ce n’est celui-ci , et vive la joie !

Souhaitons-en singulièrement pour nous préserver des tours de patie-paue des procureurs, et qu’ils meurent, s’il se peut, d’inanition ! ahui toil-il.

J’ai lu, car que n’ai-je pas lu? j’ai lu les écrits de je ne sais quel pliilosophe moderne, ce qui suppose du courage, et j'y ai trouvé que l’homme qui avait le moins d’esprit était celui qui pas.sait pour avoir le plus de jugement. Le croira qui voudra. Ce n’est pas moi. Il a pris un simple rapport pour une vérité absolue , et il y en a cent autres qui passent pour être tout aussi vrais, et qui sont tout aussi faux.

Un autre (et celui-là est un encyclopédiste, dans tout le volumineux de Vin-folio) a dit qu’un homme était assez bien quand il avait du jugement sans esprit, et de l’esprit sans jugement. Je ne voudrais certainement point ressembler à ce nouveau sage. Il me sem- Iderait, pour avoir seulement ditcela, que je n'aurais ni jugement, ni esprit : je croirais avoir dit la plus lourde de toutes les sottises.

Est-il possiblequ’on nous berce de pareilles absurdités? ma panlonfle a plus de génie, et ma chaise raisonnerait avec plus de justesse.

Celle qui me porte en ce moment est ornée de deux jolies pommettes, faites au tour. Elles sont fichées dans les moutans par une cheville qui les y joint avec préixsion, et qu’on ôte et qu’on remet à volonté. Lorsqu’elles y sont toutes deux, ma chaise a un air d’élégance qui plaît. Ce sont les deux parties les plus élevées de la machine. C’est ce qu’il y a de plus frappant. Mais j’ôte une de mes deux boules, il n’importe laquelle, et je regarde. A-t-on jamais rien vu d’aussi ridicule que l’est ma chaise en ce moment?Un philosophe écourté, à qui l’on aurait coupé une oreille pour récompense de ses bonnes instructions, ne le serait pas plus. Mes deux boules étaient bien mieux ensemble. Nécessaires l’une et l’autre à l’ornement de ma chaise, il y avait une certaine harmonie entre elles, une certaine correspondance qui faisait tout leur agrément. C’est ainsi que l’esprit et le jugement sont les pins beaux ornemens de l’homme. Ce sont ceux dont il a le plus grand besoin. Otez l’un, et voyez quel est l’autre. J’aimerais presque autant que ma chaise fàt privée de ses deux pommettes, que de n’en avoir qu’une seule. Un homme d’esprit sans jugement n’est qu’un sot ; et avec du j iigement sansesprit, c’est une espèce d’animal stupide. Le jugement n’est autre chose qu’une heureuse modiâcation de l’esprit. Mais si l’on veut absolument qu'ils soient différens l’un de l’autre, au moins faut-il convenir qu’ils doivent aller de pair pour qu’un homme puisse se flatter d’avoir quelque mérite.

J’en connais cependantbe.aucoupqui usurpent cette idée d’eiix-mêmes, et qui veulent faire croire aux aulresqu’elle est juste. C’est la plupart des hommes à larges perruques... Ce sont ceux qui ontla cruelle démangeaison de placer en ligne droite de grands mots obscurs l’un après l’autre. Que de vide sous ces cheveux artificiels I que de fatras dans ces vains et volumineux écrits ! mais ne disons mot de tous ces gens-là : le royaume des deux leur est dévolu à double titre.

TftlSTlUll 8BANDT.

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